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CHAPITRE XL

La convalescence de Clovis fut longue. Pendant la maladie, les recettes avaient encore diminué. L'élève qui formait presque tout le revenu de la maison Gosselin avait été chercher un autre répétiteur. Le médecin avait recommandé à la veuve Gosselin d'obliger son fils à se ménager sous le rapport de Tétude pendant quelque temps, à faire un peu d'exercice et à prendre quelques distractions. D'autre part, le billet souscrit à M"® Euphémie Bourgoin devait échoir dans un mois. La veuve Gosselin

était trop fine pour prendre au fond ce billet au sérieux; elle savait bien que M"® Euphémie»

ne comptait pas sur le paiement, et, en tous cas, ne l'exigerait pas, du moins pour le moment. Cependant elle tenait singulièrement à le payer à Téchéance, et cela à cause d'un nouveau plan qu'elle avait formé.

Il était venu s'établir dans le quartier un jeune médecin. D'abord Astérie Gosselin le regarda de très-mauvais œil. Il lui semblait qu'il venait lui voler la future clientelle de son fils. Cependant elle vit que le jeune homme avait tendu les appeaux ; il avait mis sur la porte de la rue une plaque de cuivre au-dessous d'une sonnette, avec ces mots : Sonnette du docteur Duplessis.

Puis — au premier étage — sur une double porte en drap vert ornée de baguettes de cuivre — une autre plaque faisait luire aux yeux le nom du nouveau docteur, puis il attendait.

Et la veuve Gosselin, toujours à l'affût des nouvelles — apprit qu'il ne venait personne.

Cet exemple lui donna quelques inquiétudes.

•Elle se les exorcisa tout haut en se disant :

a Bah ! il n'est pas aussi savant que le sera

Clovis. » Mais, néanmoins, ce souci se logea au

fond de son esprit, et — pour la première fois

— elle conçut des doutes.

Depuis longtemps sa confiance avait toujours été en s'accroissant, et elle avait abandonné comme choses mesquines et projets d'une âme vulgaire l'intention de remplacer le docteur Lemonnier et de faire des visites sur un cheval pie. Elle voulait rester à Paris et avoir une voiture. Mais la fâcheuse impression de l'insuccès du jeune médecin établi dans le voisinage la ramena à des idées modérées, et à se souvenir de la paix des champs et des charmes de la patrie. Elle aurait donné toutes ses espérances les plus ambitieuses, en ce moment, pour la cUentelle et le cheval pie du docteur Lemonnier, seulement elle se ferait bâtir une maison convenable.

Les inquiétudes qu'elle conçut, le doute qui

— comme nous le disions tout à l'heure —

trouva une fente pour se glisser dans son esprit ne contribuèrent pas médiocrement à lui faire accueillir et examiner avec soin un nouveau plan qui se présenta à elle — un moyen plus expéditif d'arriver d*un seul coup au but de ses longs travaux — c'est-à-dire à la fortune — sans passer par de nouvelles épreuves et de cruelles incertitudes.

Elle avait compris le caractère et la position de M"® Euphémie Bourgoin. — Elle avait vu que celte vierge mûre n'avait renoncé ni à l'amour ni au mariage — et la sympathie que lui faisait éprouver Clovis ne lui lui avait pas échappé,

— Ce serait — se disait Astérie Gosselin, une fortune toute faite , et bien au-dessus de ce que j'ai jamais espéré pour Clovis ; il est vrai qu'il y a une grande différence d'âge, mais Clovis est d'un caractère sérieux, et mademoiselle Euphémie a été très-belle et est bien conservée. Il faut bien faire d'ailleurs quelque chose pour être riche.

Elle en parla à son fils d'abord par allusions

détournées, puis plus ouvertement — non pas

comme d'un projet, mais comme d'une idée bizarre qui lui passait par la tête.

Clovis fit semblant d'en rire, mais l'idée resta au fond de son esprit. Ce n'était pas en vain qu'Astérie Quertier avait enivré son fils de l'aspect de la fortune. Il avait maintenant besoin d'être riche. Sa maladie repoussait au loin l'accomplissement de ses vœux ; et, d'ailleurs, lui aussi avait fait ses observations sur l'installation du jeune docteur. Duplessis.

Dans ses confidences à M"® Euphémie, Astérie Gosselin avait un peu brodé certains détails et exagéré certains faits, pour ne pas avoir l'air de mendiants, elle et son fils, aux yeux de la vieille fille , qu'elle avait comprise avoir facilement peur des gens pauvres.

Elle avait fait de feu Césaire Gosselin un officier de marine, et de la petite masure avec son lot de terre une assez belle propriété engagée aux créanciers de feu son mari pour des dettes faites en temps de guerre.

On était gêné, mais non pauvre; on rentrerait quelque jour dans ses revenus.

Il fallait pour les nouveaux projets de la veuve Gosselin se conserver sur un pied apparent d'égalité avec Euphémie. Pour cela on pouvait lui devoir de Targent, mais on ne pouvait en accepter à titre de don, de charité, d'aumône. Il fallait donc — dût-on fort la surprendre — payer ponctuellement à Téchéance ce billet sur lequel sans aucun doute elle ne comptait pas beaucoup.

Elle en avait assez longtemps cherché les moyens dans son imagination sans même les entrevoir. Mais en mettant dans sa tête une idée informe, anguleuse, hérissée, à force de la rouler en tous sens, on en use les angles et les épines et on l'arrondit comme la mer arrondit ses galets.

Et puis le hasard vint à son secours.

Dans les projets de Thomme et ses folles visées La Providence a dû se garder une part ; .

C'est ce que le vulgaire appelle le hasard.

Ces trois vers sont du même poëte sus-non nommé.

Le hasard — que Ton invective en le respectant et s'humiliant devant lui — que Ton nie quand il est favorable ; — le hasard — qui a fait tant de grands capitaines, de politiques profonds et d'hommes habiles de toutes sortes.

En général — Thomme ne fait pas grand'chose exprès; Thistoire n'est que l'art d'établir d'une façon à peu près plausible la préméditation des tuiles qui tombent sur les peuples.

Le hasard lui fit rencontrer un homme de son pays. Cet homme ne savait pas Ure; il était lui-même un livre curieux et intéressant, mais écrit en caractères hiéroglyphiques. Il était marchand de bestiaux en apparence — mais — au fond et en réalité — un usurier habile et intelligent , qui aurait été un financier remarquable sur un plus vaste théâtre, et un homme considéré s'il avait été à même des millions , comme il était à même des pièces de six liards et des écus de trois francs rognés.

Il s'appelait Anthime Verdière. Il faudrait faire un volume entier pour dire les meilleures

de ses inventions. Du reste, dans sa petite sphère, on le voyait imaginer et exécuter en petit tout ce qu'exécutaient ses honorables confrères en grand.

Les esprits sont ainsi faits, que Tinfamie consiste surtout dans le bas prix pour lequel on s'y expose. C'était du moins ainsi il y a quelques années, à Tépoque où se passe notre histoire. Je n'ai pas ouï dire qu'il en soit autrement aujourd'hui — cependant je n'en sais rien, et je prie mes contemporains de ne se point offenser de mes paroles.

Cette rencontre fut pour Astérie Gosselin un trait lumineux qui vint éclairer dans son esprit toutes sortes d'idées confuses et obscures qui l'encombraient. Ils s'ouvrirent tous deux leur âme, c'est-à-dire : échangèrent un certain nombre de mensonges.

Cependant chacun, en regardant mentir l'autre, et persuadé qu'il mentait, apprit ce qu'il avait à savoir.

C'est-à-dire : Astérie Gosselin fut convaincue qu'Anthime Verdière spéculait sur les risques

qu'il était censé courir; que le» objections qu'il faisait à une affaire ne seraient pas contre l'affaire, mais en faveur de ses bénéfices. Ânthime, de son côté, vit que la veuve Gosselin avait besoin d'argent; que c'était une femme énergique; que son fils était en bonne voie, et qu'il y avait une affaire à faire avec eux.

— La loi vous défend de vendre votre masure, dit-il, et elle défend à votre fils de ven* dre avant vingt-un ans, qu'il n'a pas encore. D'autre part, vous avez des reprises sur la masure, de sorte que vous pourriez mourir de faim dans votre propriété. Vous n'auriez qu'à vous résigner et à mourir, mais mourir propriétaires. La loi vous condamne à être propriétaires à perpétuité. Celui qui vous achèterait pourrait être ruiné si vous étiez de mauvaise foi. Ne criez pas : Anthime ! Jamais on ne se croit de mauvaise foi quand on veut voler un préteur d'argent : on commence par établira son propre tribunal à soi qu'il est un voleur, après quoi on le dépouille sans scrupule, et on s'accorde à soi-même une estime égale à celle qu'on au-

rait pour un gendarme ou un commissaire de police.

Je voudrais vous obliger ; mais, je le répète, si vous étiez de mauvaise foi — ou si vous veniez à mourir trop tôt — je serais ruiné : car une vente de ce genre ne met nullement Tacheteur à Tabri qu'après la prescription de trente ans.

Donc c'est impossible.

— Voyons, Anthime, soyez Kon garçon, et ne barguignons pas ainsi. — C'est impossible — dites vous ; — ça veut dire que c'est plus cher — n'est-ce pas? — Dites-moi les choses tout rondement; je suis une pauvre veuve sans éducation, n'entendant finesse à rien.

Voyons — oui ou non — ça peut-il s'arranger?

— Eh bien ! oui, vous êtes une bonne diablesse, la Gosseleine, et vous savez ce que parler veut dire. Oui, ça peut se faire; mais les affaires que je fais, c'est du jeu : plus il y a de mauvaises chances, plus il faut que j'en aie de bonnes en réserve.

Il faudrait voir la masure ; votre fils, avec votre approbation, m'en ferait une vente, dont nous mettrions d'avance la date à l'époque de sa majorité.

Voyez-vous, Gosseleine, les lois, c'est comme le jeu de la marelle — auquel nous avons joué ensemble étant enfants — car vous aimiez les jeux de garçon ; vous étiez conune on dit — très-garçonnière.-.

Nous faisions im dessin sur la terre : on se mettait à croche-pied — et il fallait conduire im palet avec le pied successivement dans toutes les cases de cette figure. — Quand on avait marché sur une raie on avait perdu.

.II s'agit de se promener et de mener son palet entre les lignes du Code sans en effacer une — on est vertueux riche et considéré.

Il fut convenu entre la Gosseleine et Anthime Verdière que l'on se trouverait à la masure huit jours après et qu'on ferait affaire.

Pour obéir aux prescriptions du médecin, Astérie Gosselin décida qu'elle irait avec son fils, passer quinze jours à Bléville —

elle ne lui cacha pas qu'elle était en marché pour vendre la masure et le petit lot de terre.

On fit des adieux assez magnifiques à mademoiselle Euphémie, on allait dans son pays pour des affaires de famille. Euphémie eut la tristesse des gens qui restent, dans toute séparation.

On partit par un chaland ; les chalands sont des bateaui qui descendent lentement la Seine jusqu'à Rouen. — La Gosseleine trouva facilement un commandant de chaland qui avait connu son mari, et qui se fit un vrai plaisir de conduire elle et son fils pour rien — et même de leur donner à dîner à son bord.

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