‹ Clovis Gosselin (volume 2)Chapitre 13 sur 22 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

!<• ■§•!• Ile I

Pendant longtemps il est un mot que j'ai entendu dire et répéter en Normandie sans le comprendre. — C'est en définitive im des plus beaux pays du monde — à ce propos, il me vient à l'esprit de consigner ime chose sérieuse dans ce ij^it futile — à ce que disent les gens lourds et ennuyeux — c'est le meilleur moyen qu'elle soit lue par un plus grand nombre de personnes.

Au mois de janvier 1848 -^ il y avait beaucoup de monde dans le salon de V. Hugo —

entre autres A. de Lamartine , qui me fit Thonneur de causer assez longtemps avec moi dans un coin.

— Comihent se fait-il — me demanda-t-il — que vous demeuriez en Normandie? Y avezvous donc quelques grands intérêts?

— Oui, j'y ai un jardin que j*ai planté et le voisinage de la mer...

— C'est que je me suis plusieurs fois demandé déjà ce qui pouvait vous retenir là. .

— C'est un admirable pays.

— Oui , un pays riche , comme la Beauce.

— Est-ce que vous n'avez jamais été en Normandie?

— Jamais.

n est bon de vous dire, madame, —que A. de Lamartine est un grand poète qui a voyagé dans une partie du monde et qui a visité l'Orient.

— Je m'en doutais bien — dis-je — voulez- vous faire un honneur à la Normandie et à moi?

— Oui.

— Eh bien! au beau temps — j'irai vous

prendre à Rouen et je vous promènerai en Normandie.

— C'est convenu.

Un mois après Louis-Philippe était en fuite et A. de Lamartine, pendant quelque temps, garda à peu près seul du courage en France, et beaucoup de gens espéraient qu'il trahissait le nouvel ordre de choses; înais quand ils virent que ce n'était pas un traître, ils lui retirèrent leur confiance. Il rentra dans la vie privée : d'abord il lui fallut se défendre. On imprimait qu'il avait volé des millions , il prouva qu'il n'avait rien volé ; ce fut le dernier coup porté à sa considération. En effet, s'il avait volé trois ou quatre millions on aurait eu l'espoir de lui en sous-voler la moitié, mais il prouva qu'il avait achevé de se ruiner, et il se mit à refaire des livres pour payer ses créanciers et pour vivre. Certains bourgeois rirent beaucoup : Ah! M. A. de Lamartine qui se remet à faire des livres !

Les gens de bon cœur et de sens , j'en ai ma foi, rencontré deux, et il pourrait bien y

en avoir davantage, se demandèrent quelle différence il y avait entre A. de Lamartine refaisant des livres pour vivre après avoir été dictateur et avoir refusé d'être roi de France, et le célèbre Romain que Ton nous a tant fait admirer en thèmes et en versions, qui retourna à sa charrue après avoir été deux fois consul.

C'est tout ce que j'avais à consigner ici à ce sujet. — Si Lamartine a fait des fautes, il sera temps d'en parler quand on lui rendra justice.

Je disais donc qu'il y a un mot que j'avais entendu pendant plusieurs années sans le comprendre.

J'entendais souvent parler de pommiers et de pommes horribles. Je me demandais si c'était quelque mauvaise espèce de pommes ; mais j'appris que dans presque tous les vergers on plante la moitié de pommiers horribles. Enfin à force d'écouter, de rapprocher, j'ai fini par comprendre : au lieu de prononcer horribles, il

faut dire heuribîes.

Ce sont des pommes qui mûrissent de bonne hernie. Il y a passablement de bizarreries dans la langue française comme dans toutes les langues formées en partie d'alluvions et qui, empruntant des mots de divers côtés, ne peuvent avoir un ensemble et une logique complète.

On dit de bonne heure — et on ne dit pas de mauvaise neure, pour signifier le contraire

— ainsi nous avons les composés architrave architecte — soubassement — et nous n'avons ni bassement — ni tecte ni trave — on dit ineffable — on n*osera pas dire effable — intrépide, inépuisable, impotent, impudent y insolent — et personne ne comprendrait trépide, puisable,,potent, soient — nonchalant veut dire paresseux et chaland veut dire acheteur.

A la fin de mai donc, les pommiers heuribles n'avaient plus de fleurs, mais les autres en étaient chargés. 11 n'y a rien en cette saison de plus riant qu'une cour normande

— sur terre le gazon émaillé de pâquerettes

et d'une sorte de boutons d'or vernissés appelés bassinets et de violettes la plupart blanches — au-dessus la tête des pommiers au tronc noir, rugueux, tortueux, encore couverts de la mousse verte de Thiver — chargée de fleurs blanches at roses.

Sur les maisons, le chaume du côté du nord couvert de mousse comme d*un tapis de velours vert; le sommet hérissé d'iris au feuillage glauque, aux fleurs violettes; les arbres pleins d'oiseaux qui chantent et couvent.

La Gosseleine et son fils retrouvèrent donc leur habitation en habits de fête.

Clovis surtout, qui avait été fort malade, sentait toutes les harmonies de la nature avec plus de délicatesse et de ravissements. 11 semblait un jeune chevreau échappé de l'étable.

Il brûlait du désir de voir Isoline, car sa pensée était en harmonie avec ces scènes riantes de la nature en fleurs. Mais il l'avait tant négligée , il étaij sur le point de la mettre si complètement en dehors de sa vie! il lui avait fait tacitement de si saintes, de si solennelles

promesses qu'il avait si vite oubliées, qu'il était si près de trahir à jamais !

Cependant il se dirigea vers la maison de la veuve Séminel. 11 ne passa ni par-dessus le fossé, ni par l'ouverture qu'il avait autrefois pratiquée au-dessous de la haie — cela lui rappelait trop cruellement leurs innocentes amours et sa trahison — il entra par la porte de la cour comme eût fait un étranger. — Le chien à la chaîne lui rendit justice et le traita en étranger, car il aboya.

La maison était fermée au loquet. Clovis frappa. Son cœur battait en pensant quelle voix allait lui dire : Entrez.

Mais aucune voix ne se fit entendre.

Clovis ouvrit la porte. La maison était vide. Seulement alors il se rappela que c'était dimanche, et que la veuve Séminel et sa fille étaient à la messe. 11 y avait bien longtemps que la Gosseleine et son fils avaient négligé, oublié, presque ces pieuses pratiques, et que le dimanche était devenu pour eux tout simplement un jour comme les autres.

Clovis fut bien soulagé et respira librement en trouvant la maison vide. Il regarda tout; rien n'était changé ; cent choses rappelaient Isoline et racontaient qu'elle était là il y a quelques instants et qu'elle allait revenir. Sur le dos d'une chaise était un petit mouchoir à carreaux violets et blancs qu'elle mettait d'ordinaire autour de son cou : Clovis le couvrit de baisers et respira avec ivresse la suave odeur de la peau satinée d'Isoline.

Il alla dans le jardin — et retrouva les aubépines, les églantiers, les chèvrefeuilles, plantés par lui, singulièrement grandis. — Les aubépines étalaient leurs fleurs parfumées — on voyait les boutons des églantines. — 11 rentra dans la maison — il fureta partout — et trouva dans un tiroir de petits cahiers couverts d'une fine écriture — il en ouvrit un et vit son nom plusieurs fois répété — il lut — et des larmes d'attendrissement montèrent de son cœur à ses yeux.

Une cloche sonna la fin de la messe.

Il emporta un des cahiers et se sauva, mais

cette fois il ne passa pas par la porte dans la crainte de rencontrer la Séminel et sa fille ; il sauta par-dessus le fossé, après avoir passé la main sur la tête du chien qui avait fini par le reconnaître — il alla s'enfermer pour lire le précieux cahier.

Puis il sortit pour aller embrasset Généreux Hérambert.

Comme il entrait chez maître Hérambert, celui-ci partait pour aller faire à deux lieues de là un petit voyage indispensable. Ils s'embrassèrent tendrement. — Maître Hérambert lui dit : Je ne puis m'arrêter : viens avec moi, tu seras bien reçu.

Ils se mirent donc en route. Chemin faisant, Clovis Gosselin raconta à Hérambert tout ce qu'il ne lui avait pas appris par ses lettres. l\ lui parla d'isoline.

— Je n'ai à ce sujet qu'un mot à te dire — répondit Hérambert — si tu peux vivre sans elle tu n'es pas digne de l'avoir connue.

— Que me conseillez- vous? demanda Clovis.

— On donne facilement des conseils — dit

Hérambert — ça amuse beaucoup celui qui les donne, et ça n'engage à rien celui qui les reçoit. — Je n*en ai qu'un à te donner — c'est le seul qu'on suive jamais : — fais ce que tu voudras. Sérieusement, ta situation n'a pas d'issue par le raisonnement : tu dois obéir, et tu obéiras à ton coeur. D est — pour le moment — tiré à deux amours. C'est un supplice fort dur : ^e parle dlsoline et de ta mère, car je ne te crois pas autrement épris de M"® Euphémie. Peut-être te dirai-je mon opinion sur tout cela quand ce sera jQni, parce que — je te le répète — le raisonnement n'a rien à y faire.

Arrivés à la maison où Hérambert était attendu, on les retint à dîner. On dîne à ime heure dans ce pays-là, et on y fait parfois d'étranges dîners. J'en ai vu qui duraient huit heures, et qu'on ne faisait cesser que parce qu'il était temps de souper.

La profusion des mets y est telle, qu'un fermier normand me disait dernièrement : «H y a une chose à laquelle j'ai souvent pensé : c'est qu'on a peut-être tort — dans les grands dîners

— de servir le gigot après dîner, quand on n'a plus faim. Il faut bien le manger quand il est servi, parce que ce serait faire impolitesse aux gens de la maison, et c'est désagréable. »

Après le dîner, Hérambert jQt son affaire. Il s'agissait pour lui de recevoir une petite somme que lui avait léguée le père d'un de ses écoliers.

Clovis avait quitté le pays encore enfant : il n'avait guère, pendant qu'il y était, connu que des gens pauvres; il n'était pas accoutumé à ces repas qui paraissaient apprêtés pour Grand*- Gousier et Gargantua. On avait bu du cidre et du vin, et du café, et du genièvre; il avait la tête un peu lourde en se levant de table ; ils se remirent en route. Hérambert, chemin faisant, raconta à Clovis sa vie d'étudiant. Il avait mené une vie plus douce ou du moins plus gaie que n'avait pu le faire Clovis.

Quand il avait été reçu avocat — il avait en

vain attendu des causes — il avait rencontré

des obstacles et des dégoûts de toutes sortes —

^ il s'était examiné. — Avait-il réellement besoin

d'argent? Noq il aimait les livres et les fleurs.

Il avait aimé aussi une jeune fille, ils avaient échangé les plus doux serments de s'attendre , mais elle en avait épousé un autre et elle avait déjà deux enfants. Il vit, en se résumant, qu'il avait peu de besoins, et que ses goûts et ses dégoûts suffisaient pour le rendre riche. Que ce qu'il aimait ne coûtait rien. Que Dieu avait donné libéralement aux pauvres. Qi^'il avait les plus belles choses — tandis que des choses chères, il n'en avait que faire.

Il ne demanda de conseil à personne. Il était né Normand, il revint en Normandie en chantant les vieilles chansons du pays — et il se fit maître d'école à Bléville.

*— Et vous êtes heureux ?

— Oui, mais ce bonheur-là pourrait faire le malheur d'un autre — l'herbe qui nourrit la chèvre laisserait mourir le lion de faim — les pinçons mangent du chènevis — et l'épervier mange des pinçons.

Tout en causant — on arriva à la masure de

la veuve Gosselin — il faisait encore grand jour,

mais le soleil cependant était descendu à Thorizon.

La veuve Gosselin leur donna du cidre — et ils s'attablèrent en fumant et en buvant sous un. pommier en fleurs.

— Tout en causant Clovis s'endormit profondément — Hérambert continua à fumer et à boire tout seul, regardant les rayons oblicpies du soleil qui rougissaient les fleurs des pommiers.

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