‹ Clovis Gosselin (volume 2)Chapitre 15 sur 22 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Une voix appelait Clovis à tout rompre.

Cette voix était celle d'Astérie Quertier, veuve Gosselin. Clovis n'était pas accoutumé à résister à cette voix. Il se réveilla en sursaut et alla auprès de sa mère. C'était Anthime Verdière qui arrivait. Il avait préparé des papiers timbrés de diverses dimensions qu'il fit signer à Clovis ; puis il donna une somme à la Gosseleine, laquelle dit à son fils :

— Allons-nous-en, Clovis il n'y a plus rien à nous ici ; mais tout est à nous à Paris , allons le chercher et achever de le conquérir.

Clovis jeta un coup d*œil sur la masure moussue, sur les vieux pommiers, sur le fossé qui séparait la cour de la veuve Séminel, sur la maison dlsoline — il voulait et ne voulait pas lui dire adieu — puis il se décida à entrer dans la maison; mais Isoline était partie auprès d'une de ses parentes, et la Séminel pleurait.

Isoline était partie sans avoir vu Clovis — et sans lui dire adieu — il n'y comprit rien.

— Je n'y comprends moi-même pas grand chose. Peut-être cependant ne savait-elle pas qu'il était dans le pays. Cependant, si j'inventais cette histoire — au lieu de la raconter simplement comme je fais — je ne laisserais pas cela ainsi et j 'arrangerais l'incident.

Hérambert en voyant partir la veuve Gosselin et son fils avait l'air sévère et mécontent. On retrouva les deux cabinets tristes et sombres comme ils étaient avant d'aller en Normandie

— on paya le billet de mademoiselle Euphémie qui en parut d'abord surprise puis enchantée

— et, ainsi que l'avait prévu la Gosseleine, en

conçut plus d'estime pour ses hôtes Bt les traita davantage sur un pied d'égalité auquel tendait Astérie Gosselin, non par orgueil, mais parce qu'elle pensait que cela était plus favorable à ses vues; et levait un obstacle que la vieille fille ne manquerait pas de rappeler dans ses conférences avec elle-même au sujet de la secrète- envie de réaliser enfin tous ses rêves en épousant Clovis Gosselin — il fallait qu'elle n'eût pas à s'objecter qu'elle se déclassait. — Les Gosselin n'étaient plus des malheureux auxquels elle avait fait la charité — tî'étaient des gens momentanément embarrassés auxquels elle avait prêté de l'argent qu'ils lui avaient scrupuleusement rendu à l'époque convenue en vendant une propriété.

Mais il s'était fait dans la maison un changement qui n'étonna pas les Gosselin autant qu'on le pourrait croire. Mademoiselle Euphémie leur avait dit, il y avait longtemps, qu'elle avait encore une nièce qu'elle ferait venir quelque jour, et ils avaient eu parfois des soupçons de la vérité.

Cette nièce était arrivée et n'élait autre qulsoline. La veuve Gosselin la prit à part, lui fit mille amitiés et lui dit : Situ aimes Clovis, si tu' as gardé pour lui quelque amitié, fais semblant de ne le presque point connaître, du reste ce que je te dis est autant et plus pour toi que pour nous. Mademoiselle Euphémie t'en voudrait.

Elle fit la même recommandation à Clovis , dans l'intérêt surtout dlsoline, et tous deux se saluèrent comme des gens qui se sont quelquefois rencontrés, mais n'ont eu ensemble aucunes relations suivies ni aucune intimité.

Ceci n'est déjà pas trop vraisemblable, ma charmante lectrice, mais je rfy puis rien faire ; je raconte l'histoire comme je la sais — quand on invente, on sait bien s'arranger pour donner aux choses un air de vraisemblance — mais la. vérité n'y fait pas tant de façon — elle ne fait rien pour être crue — ces soins minutieux sont bons pour le mensonge.

L'intimité des Gosselin avec la vieille demoiselle allait toujours se resserrant — surtout de-

puis que la restitution du billet avait rassuré complètement la demoiselle ; — on passait les soirées ensemble, on dînait plus souvent chez mademoiselle Euphémie ; Clovis avait repris ses cours avec application et retrouvé un élève qu'il appelait son marmiteux disciple à cause que c'était lui qui était chargé de faire bouillir la marmite des Gosselin, et qu'il était tellement stupide qu'il semblait avoir été mis au monde dans le seul but de donner cinquante francs par mois à Clovis — et n'être pas bon à autre chose, comme le séneçon a été fait pour être mangé par les chardonnerets.

La Gosseleioe s'était expliquée franchement avec Isôline quand elle avait vu que la Jeune fille avait assez d'amour pour renoncer à son amour et possédait un cœur si élevé qu'aucun sacrifice ne pouvait même l'étonner. — Au nSm du bonheur de Clovis — elle lui avait fait jurer de renoncer à toute prétention sur lui — elle avait dit à Clovis : — si M"® Euphémie s'apercevait de votre intimité , elle chasserait Isoline et tu lui ferais perdre une occasion de fortune

que tu ne pourras peut-être jamais lui rendre.

Isoline était fort embellie — grande, souple, élancée, ses yeux de velours bleu étaient si doucement pénétrants, que lorsqu'elle relevait ses cils le plus souvent abaissés, il semblait qu'elle tirait un glaive du fourreau.

Quoiqu'ils se trouvassent tous les jours ensemble, ils n'étaient jamais seuls et n'en cherchaient les occasions ni l'un ni l'autre. Isoline voulait accompUr son sacrifice. — Clovis, outre qu'il croyait dangereux pour Isoline de lui montrer des sentiments affectueux — n'était pas bien sûr de ne pas songer parfois à la fortune de la vieille demoiselle, dont sa mère lui avait fait nattre l'espérance — le désir et presque le besoin.

Il ne pouvait s'empêcher d'aimer Isoline — et il ne renonçait pas cependant à ses idées de fortune. — Il sentait bien que la lutte de ses sentiments avait quelque chose de honteux qu'il n'était pas désireux d'avoir à expliquer à M"« Séminel.

Voici comment se passaient les soirées : — la

veuve Gosselin causait avec M"® Euphémie — qui regardait volontiers Clovis à la dérobée — et avait encore fait faire un dernier bonnet à rubans roses.

On lui faisait quelques questions et il répondait. Comme on ne disait rien à Isoline, elle n'ouvrait pas la bouche et paraissait entièrement occupée de quelques raccommodages, car sa place dans la maison n'était pas précisément une sinécure.

M"® Euphémie était très-attentive pour Clovis, qui avait fini par T aimer à un certain point. Elle lui faisait l'effet d'une tante, et il la traitait comme telle.

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