CHAPITRE XV
Pyrame et BancfA.
Quelquefois le destin, feignant de s'adoucir, Gbarme, par des bonbons, notre humaine misère, Mais ses pralines ont souvent l'amande amère.
S'il arrivait à Clovis, par hasard, d'adresser un mot à Isoline, elle en était embarrassée et répondait par : Oui, monsieur, ou par : Non, monsieur, et restait toute rouge et toute troublée. Sa tante le regardait avec étonne* ment, ou répondait pour sa nièce. Il semblait qu'il manquât à quelque étiquette en parlant à Isoline. Jamais, du reste, il ne l'avait vue
seule depuis son retour. Néanmoins, il était persuadé qu'elle ne manquait ni de cœur ni d'intelligence ; et quand il était chez M"® Bourgoin, il n'était content de ce qu'il avait dit que s'il voyait sourire Isoline. Si elle s'absentait un moment, il attendait, pour parler, qu'elle fût rentrée. Il ne parlait que pour elle, et il s'était tout doucement établi entre eux une sorte de concert. Si Clovis disait quelque chose qui renfermât une pensée ou généreuse, ou un peu fière, Isoline levait doucement les yeux, son regard rencontrait le sien, et rentrait immédiatement sous ses longs cils. La veuve Séminel écrivit à MV® Euphémie, parce qu'un de ses voisins lui avait demandé Isoline en mariage. Les Gosselin étaient devenus si bien de la ftmille, qu'on parla de cette affaire devant eux. Clovis sentit au cœur comme une pointe d'acier ; mais il aurait presque embrassé M"® Euphémie.
-=• Oui — dit-elle — c'est pour un pareil butor que je la garde — avec la dot que je donnerai à Isoline et le quelque peu de figure dont
la nature l*a dotéCi — je ne veux pas qu'elle épouse un paysan — mais cependant je vais peut-être un peu bien vite. — Le connais-tu, ce Césaire qui te demande en mariage — et serait-ce de ton gré et consentement qu'il ferait la demande?
— On ne m'a parlé de rien, ma tante, reprit Isoline — c'est tout au plus si je me rappelle la figure de Césaire, qui est pourtant notre voisin.
— Es-tu alors si pressée de te marier, que tu veuilles saisir la première occasion?
— Je ne vous quitterai, ma tante, que si vous me renvoyez — je suis bien ici et ne pense pas à changer ma position.
•A ce moment les yeux d'Isoline et les yeux de Clovis se rencontrèrent — elle rougit — il se sentit rougir de son côté.
Tant mieux, dit mademoiselle Euphémie — on répondra à monsieur Césaire de chercher autour de lui. — Ce n'est pas, ma chère enfant, que je veuille te garder fille — je compte bien au contraire te marier -^ mais rien ne
presse encore, tu es bien jeune , et nous pouvons attendre une bonne occasion.
Il sembla ce Jour-là à Clovis qu'il avait mille choses à dire à Isoline, dont Tidée de la voir à un autre Tavait rendu plus amoureux que jamais. Il chercha une occasion de la rencontrer seule; c'était fort difficile , elle ne sortait jamais. Il réussit une fois ; la première fois , il fut ému, troublé et ne put rien trouver à lui dire — sinon qu'il lui demanda trois fois de suite des nouvelles de sa santé — la seconde fois, ils restèrent silencieux tous les deux. — Clovis avait peur du bruit de sa voix, il fut comme délivré quand sa mère rentra, et il s'en alla en disant :
Quel malheur que ma mère soit arrivée !
Il allait tous les matins à l'hôpital, dont il suivait la clinique, puis à quelques cours dans la journée. Il était bien rare qu'il ne vît pas Isoline à la fenêtre en sortant et en entrant. Elle n'y passait cependant pas la journée, et il se flattait qu'elle avait remarqué ses heures et ses habitudes, et que ce n'était pas par hasard
qu'il la voyait si régulièrement. Depuis la demande en mariage il s'était opéré en Clovis un grand changement. Quand sa mère lui rappelait les voitures , les chevaux , Véry , FOpéra , les grandes dames, ce tableau le laissait froid ; mais il se disait tout bas : — IsoUne ! et il se sentait animé d'une ardeur invincible , et il se jivrait au travail avec une sorte d'emportement.
La Gosseleine lui recommandait sans cesse d'être aimable pour M"® Euphémie , et de ne pas la négliger , avec des airs très - mystérieux. — Il n'allait pas ailleurs et il ne manquait pas une occasion d'y aller. Il repassait souvent dans son esprit la façon dont elle avait reçu la demande que le- laboureur Césaire avait faite de sa nièce. Si ma mère se trompait, disait-il, si, se rendant justice et n'obéissant qu'à son bon. cœur, elle me destinait la main d'Isoline ! — Il allait passer ses derniers examens et être reçu docteur — il travaillait jour et nuit. — ' Quelquefois M"® Euphémie lui disait : Vous travaillez trop, vous vous fatiguez, vous vous rendez malade; et Isoline, levant sur lui les
yeux , lui adressait un regard plein de reproches.
— Je me reposerai aprèsy — disait-il — il me tarde trop d'être docteur, de récompenser ma pauvre mère des soins et des privations de toute sa vie et d'être moi-même indépendant ; et il regardait Isoline. Son regard , sans aucun doute, achevait *sa pensée, car elle devenait très-rouge.
Cette ardeur fut récompensée — il passa d'une manière brillante ses derniers examens
— et il rapporta triomphant à la maison son diplôme, de docteur — dignus erat intrare.
— Sa mère l'embrassa en pleurant — M"® Euphémie l'embrassa sans pleurer. — Isoline pleura sans l'embrasser. — Toute la maison était dans la joie. M"® Bourgoin donna un dîner de fête. — Il fut décidé que les Gosselin changeraient de logement. Astérie fit quelques observations sur l'incertitude des recettes. La vieille fille répondit qu'au besoin elle attendrait; que Clovis serait un homme
de talent; que son travail opiniâtre le met-
trait nécessairement au premier rang; qu'il paierait ses loyers quand il gagnerait de Targent, mais qu'il fallait avant tout être logé décemment : que les clients ne prendraient aucune confiance pour un médecin donnant des consultations dans une chambre mansardée où était son lit. Le second étage de sa maison était vacant. Le dernier locataire avait payé un terme dont il n'avait occupé que la moitié. Il y avait donc déjà un demi-terme qui ne coûtait rien.
Astérie consentit pour elle et pour Clovis et accepta la généreuse proposition de M"® Euphémie. Elle s'arrangea avec un tapissier brocanteur qui fournit un bureau et des fauteuils pour meubler le saloa qui devait servir de cabinet à Clovis. Ces meubles, déjà vieux, ne devaient être payés que dans six mois. Les chambres dans lesquelles la clientelle ne devait pas entrer furent meublées comme l'avaient été les deux cabinets. La veuve Gosselin fit graver une plaque de cuivre qu'elle-même vissa triomphalement sur la porte : Docteur Clovis Gosselin. C'était beaucoup d'être reçu docteur, mais l'Académie
ne donne que le diplôme, et ne fournit jms de malades. Clovis attendait dans son cabinet, et il ne venait personne. Il soignait avec -un zèle ardent les pauvres du quartier, mais ils ne le payaient pas, et il regrettait d'être aussi pauvre qu'eux, parce qu'il aurait voulu leur donner de l'argent pour acheter les médicaments qu'il leur ordonnait. Un jour, cependant, l'enfant d'un voisin tomba en jouant et se cassa le bras ; on alla chercher le médecin habituel. Il était auprès d'une femme en couche et ne pouvait venir. On chercha au hasard dans le quartier.
Clovis fut appelé. Pour la première fois il appliquait très-heureusement ses théories; il remit parfaitement le bras de l'enfant. Quand le médecin ordinaire revint, il approuva ce que Clovis avait fait , mais rentra dans ses droits , c'est-à-dire que l'on continua cependant à appeler Clovis dans les accidents de peu d'importance, mais qui cependant demandaient de prompts secours, tels qu'un doigt coupé, une grosse migraine. Il était vice-médecin de la maison. Le titulaire cependant changea de
quai^r pour se rapprocher d'un hôpital dans lequel il avait obtenu une place , et alors Clovis lui succéda entièrement.
D y avait déjà cinq mois qu'il était médecin , et cette maison formait toute sa clientelle ; il n'avait pu payer le pranier terme de son loyer à M"* Euphémie^ La Gosseleine et lui vivaient plus chichement que jamais, parce qu'il avait fallu depuis faire des habits convenables qu'on ne payait que par à-comptes. Clovis avait fait chez ses clients un assez grand nombre de visites et il s'attendait.à recevoir de l'argent; mais on lui apprit que les pauvres payaient tout de suite, mais qu'on ne demandait jamais aux riches de l'argent qu'à la fin de l'année. La Gosseleine succomba à la privation et aux fatigues ; elle tomba malade ; M"® Bourgom demanda à Clovis ce qu'avait sa mère ; il ne pouvait se dissimuler à lui-même l'affreuse vérité. Il ne put répondre, il était suffoqué ; il voulut parler, et il ne sortit de sa bouche que des sanglots.
M"® Bourgoin lui prit la main, l'embrassa, l'encouragea, et il lui avoua que sa mère n'était ma-
lade que d*épuisement, que de fatigue. Clovis était désespéré. — Je me suis trompé — disait-il — il faut de l'argent pour être médecin, il faut pouvoir attendre ; je laisse là le diplôme ; je suis fort, je 'gagnerai quarante sous, par jour avec mes bras, et au moins je nourrirai ma mère ; puis il s'enferma en pleurant dans son cabinet, où il pensait aux déceptions qu'il rencontrait. Il fallait payer la moitié des meubles que sa mère avait achetés pour son cabinet de consultation, et il n'avait pas encore reçu un sou.
M"® Bourgoin s'enferma avec la Gosseleine :
quand elle sortit de sa chambre , elle était fbrt^ rouge, fort émue et évita Clovis. Il alla auprès de sa mère : — D'abord, mon cher fils — lui dit-elle — calme-toi et embrassemoi — je ne manquerai de rien. M"® Euphémie vient de me prêter cent écus.
— Voilà donc pourquoi, s'écria-t-il, elle m'a évité. — Oh ! que j'aille la remercier et embrasser ses genoux!
— Attends un peu que je te dise tout. Pour
aller la remercier, il est bon que tu saches tout ce que tu lui dois. L'avenir que je révais pour toi est atteint. La hideuse pauvreté contre laquelle j'ai lutté, je puis le dire, avec courage et persévérance, me fera grâce maintenant que je suis vieille, et c'est à mon fils que je devrai mon bonheur.
— Oh! ma mère, ne vous dois-je pas tout?
— Aimes-tu M"®Euphémie?
— Si je Faime! la chère fille, oh oui! je Taime comme si elle était ma seconde mère.
— Chut ! ne t'avise pas de parler ainsi.
— Pourquoi?
— Cette pauvre fille, cette excellente, cette généreuse fille vient de m'ouvrir son cœur :
elle était honteuse de l'aveu qu'elle avait à me faire, elle n'est plus précisément jeune.
— Qu'est-ce que cela fait? ma mère.
— Cela ferait quelque chose si tu étais un jeune homme étourdi, léger, comme il y en a tant. Mais tu comprendras qu'un solide et sincère attachement est plus important pour le bonheur de la vie qu'une jeunesse et une
beauté qui ïje durent guères ; d'ailleurs,-M"® Euphémie a été fort belle.
— Mais qu'est- ce que cela fait, ma mère ?
— Ah ça! mais tu ne me comprends donc pas ! — M"® Euphémie faime, et elle m'a offert de t'épouser.
Clovis resta comme frappé de la foudre — après quelques instants de silence — il se dit tout bas : — Mais Isoline ! — et il dit tout haut : — Cela ne se peut plus, ma mère.
— Tu es fou ! La chère fille a trente mille francs de rentes. En prononçant le mot oui, tu acquiers une fortune que le labeur de toute ta vie ne te donnerait pas — trente mille livres de rentes — tu montes ta maison sur un grand pied, tu te répands dans le monde, et il t'est plus facile d'.acquérir cent mille Uvres de rentes que de vivre chichement en commençant avec rien, comme tu fais.
— Mais, ma mère, elle a trente ans de plus que moi.
^— Elle le sait bien, mais elle sait aussi qu'elle doit compenser ce défaut par ses soins, sa dou-
ceur, sa complaisance. — Mais,» vois-tu, mon fils, je suis bien fatiguée, bien affaiblie ; — j*ai besoin d'aisance et de repos.
— Mais, ma mère — s'écria Clovis — et Isoline !
— Qu'est-ce? de quelle Isoline veux-tu parler? est-ce delanièce de M"* Euphémie? mais vous n'avez jamais échangé un mot depuis votre enfance.
— Cela n'empêche pas que je l'aime, ma mère, que je l'adore, que, depuis que je l'ai revue, c'est pour elle et pour vous que je travaille ; qu'elle est comme vous, presque autant que vous, le but de ma vie.
Il parlait avec tant de véhémence, que la Gosseleine ne répondit rien et se prit à pleurer ; il comprit ces larmes, elle voyait qu'il ne pouvait pas épouser M"® Euphémie , que tout était perdu.
Quand Clovis vit pleurer cette pauvre vieille femme qui depuis tant d'années souffrait pour lui la fatigue et la faim, son cœur se fondit. — Ma mère, hii dit-il, pardonnez-moi, voas serez
heureuse, vous serez riche, J'épouserai mademoiselle Euphémie.
— ^ Ecoute-moi, Clovis, dit la Gosseleine, je sais bien que le chagrin que tu éprouves ne sera pas de longue durée, mais cependant je ne puis me résigner à te la faire épouser.
— Non, ma mère, c'est décidé, j'épouserai mademoiselle Euphémie.
Astérie embrassa son fils.
Le soir il évitait Isoline, mais elle le cherchait ; elle profita d un moment où ils étaient seuls pour lui dire : — Il faut que je vous parle, j'irai chez vous à minuit.
Qu'on se représente à quelle émotion il fut en proie en attendant Isoline. C'était son premier, son seul amour; elle l'aimait; il n'en pouyait douter. Il l'attendait, seul, chez lui. Quand l'heure sonna, elle ne tarda pas à arriver, mais son air était sérieux, imposant même.
— Ecoutez — lui dit-elle — les circonstances # où nous nous trouvons m'ont fait passer pardessus les convenances, mais j'aime mieux
manquer aux convenances que manquer aux devoirs.
Je dois tout à mademoiselle Euphémie, nonseulement pour moi — je saurai renoncer à ses bienfaits — mais pour ma vieille mère, qui, grâce à elle, est dans Taisance. Vous devez tout à votre mère, vous m'aimez et Je vous aime, mais nous ne pouvons être Tun à Tautre qu'en les désespérant. D'ailleurs , il est douteux que nous réussissions môme en leur perçant le cœur. Il faut nous résigner. Vous saurez que je penserai toujours à vous; que j'adresserai sans cesse au ciel des vœux pour votre bonheur, comme j'ai fait depuis notre enfance. Vous songerez aussi quelquefois à moi; plus tard nous pourrons être parents et jouir d'une tendre et douce amitié.
Clovis était transporté ; il se jeta aux genoux d'isoline. Il lui jurait d'être à elle, de n'être qu'à elle. Elle le releva, le calma, lui parla de sa mère. Us se promirent en pleurant de ne jamais s'oublier, et de faire chacun leur devoir. A force de se promettre ces choses vertueuses, ils al-
laient les oublier quand Isoline se leva, rappela Clovis encore une fois à la raison, lui disant :
— Adieu ! mon ami. Elle s'échappa et disparut. Le lendemain, — Astérie Gosselin appela
Clovis dans sa chambre. — Il y trouva mademoiselle Bourgoin — elle était confuse — il lui baisa la main — il chercha à lui parler de reconnaissance — elle l'interrompit pour lui parler de projets d'avenir et d'arrangements — il la laissa avec sa mère — il dîna chez elle — après le dîner Isoline dit : — J'ai reçu une lettre de ma mère — Césaire insiste pour m'épouser — ma mère me fait de lui un éloge très-sérieux
— elle dit que c'est un homme très-honnète et très-laborieux — elle désire vivement que ce mariage se fasse.
Mademoiselle Euphémie prêcha l'obéissance aux parents — plie fit l'éloge de l'agriculture
— exalta les vertus des paysans qu'elle appela enfants de la nature, au lieu de les appeler lourdauds comme elle avait fait la première fois qu'il avait été question de ce mariage — elle dit qu'elle se ferait violence en se séparant
de sa nièce, mais cependant qu'elle saurait sacrifier sa propre satisfaction au bonheur dlsoline. Clovis cherchait les regards dlsoline, mais elle évita les siens avec une résolution invincible. Il souffrait horriblement de la voir passer aux bras d'un autre homme, mais cependant il comprenait que leur position, pour être supportable, devait être tranchée d'une manière complète. D'ailleurs, il y avait chez Clovis, outre la douleur de la perdre, une grande honte d'épouser une vieille femme, et de l'épouser pour son argent; il ne s'abusait pas sur ce que c'est en réalité que ce qu'on appelle un mariage de convenance, il savait comme aujourd'hui qu'un mariage de convenance est une union entre gens qui ne se conviennent pas — quand les biens de l'un sont la ressource de l'autre. Il déplorait la passion de cette femme qui ne pouvait plus être jeune, qui ne voulait pas être vieille — qui conséquemment n'avait ni charmes ni dignité — et ne pouvait inspirer ni amour ni respect. — Il comprenait qu'Isoline ne voulait pas assister à son mariage —
pour lui rien au monde ne l'aurait décidé à Ten rendre témoin. — Mademoiselle Euphémie voulut la faire signer au contrat, mais Isoline n'y avait que faire — seulement elle lui fit don régulièrement de la somme qu'elle avait destinée à sa dot. Elle quitta la maison pour aller chez sa mère. — Pour Clovis il prétexta un accident survenu chez son seul client pour ne pas être à la maison au moment du départ. — Madetnoiselle Euphémie voulait la faire revenir pour les noces, mais Clovis avait parlé à sa mère qui l'en détourna. Isoline, d'ailleurs, obéissant aux mêmes sentiments qui dirigeaient Clovis, écrivit qu'il n'y avait rien de décidé pour son mariage, mais que sa mère était malade. Elle envoyait des vœux pour le bonheur de sa tante et pour celui de M, Gosselin. Astérie causait souvent avec son fils et lui faisait voir quel aurait été son sort s'il avait eu moins de courage ; Isoline déshéritée et condamnée à la pauvreté , soit qu'elle l'eût épousé, soit qu'elle fût restée fille.
— Oh ! ma mère, ne me parlez pas de la possibilité d'avoir Isoline pour femme, l'idée de la
pauvreté pour elle et pour moi, de la mort pour elle et pour moi, tout s'efface quand je songe à la possession de cette charmante fille. Ne parlons que de vous : je ne serai pas malheureux, soyez tranquille : vous voir heureuse, ça me servira de bonheur.
Clovis épousa M^^® Euphémie, puis il se mit à attendre la clientelle dans un fauteuil de velours , au lieu de l'attendre sur une chaise ; dans un appartement somptueux du premier étage d'une maison à lui, au lieu d'un demitaudis dont il ne payait que difficilement le loyer. Mais la clientelle ne venait pas.
Clovis n'avait pas la vocation de la médecine pratique, mais la science avait, pour un esprit curieux et intelligent comme le sien, des attraits auxquels il s'abandonna. D'ailleurs, pour se former une clientelle en se servant des avantages de sa nouvelle position, il aurait fallu aller dans le monde.
Euphémie Bourgoin, aujourd'hui madame Gosselin, n'eût pas demandé mieux — elle avait même fait faire un bonnet rose qu'elle espérait
bien ne devoir pas être le dernier. La vieille fille* — nouvelle mariée — pensait être devenue une jeune femme, mais le ménage nouveau, que Ton appelait dérisoirement Pyrame et Baucis, était Tobjet de sarcasmes si peu déguisés, que Clovis prit à partie un monsieur auquel il donna un coupd*épée.
— Allons ! — dit-il en rentrant chez lui le jour du duel — voilà un client que je donne à un confrère.
Il prétexta des études, des travaux scientifiques, et ne mit plus les pieds dans un saloiî.
Euphémie aimait passionnément son mari, elle devint jalouse.
— Votre femme est jalouse de son ombre — lui dit un jour un de ses amis.
— Vous tombez bien mal, répondit Clovis.
Son ombre est précisément la seule chose dont elle ne soit pas jalouse.
La flamme de Clovis, à Tendroit d'Euphémie, jî*avait jamais été qu'un tiède feu de braise. JEuphémie fut fort désappointée par les empressements tempérés de Thymen; elle devint que-
'relieuse; Tavarice, un moment exilée, revint bientôt. Elle s'effraya des prodigalités de son mari ; elle s'emporta un jour jusqu'à lui dire qu'il fallait être plus ménager du bien d'autrui. Clovis fut tellement offensé de ce reproche, qu'il fit venir un maçon et murer la porte qui communiquait de son appartement dans celui de sa femme.
Quelques malades surviennent, ils servirent un peu de raison, beaucoup de prétexte à Clovis pour rester une partie du jour dehors.
Euphémie, dont l'amour se tourna en haine, s'en prit à Astérie Gosselin, à laquelle elle fit de durs reproches de l'avoir fait tomber dans un piège et d'avoir exercé sur elle une honteuse spéculation.
Elle lui reprocha ses manières, ses bonnets normands, ses habitudes, son accent.
Astérie essaya de mettre des chapeaux — elle devint tout à fait ridicule.
La bru finit par lui rendre sa maison insupportable; elle ne voulut pas affliger son fils, dont d'ailleurs elle redoutait les reproches pour
la destinée qu'elle lui avait faite. Elle prétexta la mauvaise influence sur sa santé de Tâir de Paris — elle alla demeurer à Montmartre.
Quelquefois son fils allait la voir — il ne parlait pas de ses chagrins — mais elle ne les lisait que trop sur sa figure. Une lettre d*Hérambert surtout lui ayant appris qulsoline n'était pas mariée, il eut quelques jours un profond désespoir, pendant lesquels il se sentit tellement aigri contre sa mère qu'il cessa d'aller la voir.
Pour elle, elle ne se pardonnait pas d'avoir engagé Clovis dans cette route funeste : elle expiait du reste cruellement son opiniâtreté. Seule, sans voir ce fils auquel elle avait tout sacrifié, excepté sa folle ambition et son inflexible volonté, elle passait ses journées dans l'abattement et dans les larmes, et ses nuits en proie à d'horribles rêves.
Il arriva un jour qu'elle fut renversée par une voiture et qu'elle se cassa le bras : elle se fit porter chez son fils.
— Dites au docteur Gosselin que c'est sa mère.
Govis accourut et lui prodigua les soins les plus tendres.
Tous deux n'osafent plus se parler de leurs chagrins, mais tous deux étaient maigres et pâles ; tous deux avaient les yeux rougis par Finsomnie ; ils ne se parlèrent ^as, mais ils se dirent tout dans un embrassement.
Quand Astérie fut guérie — elle profita d'un Jour où son fils était absent pour avoir ime explication terrible avec Euphémie — elle lui reprocha le malheur de son fils — Euphémie lui reprocha le sien.
La veuve Gosselin annonça qu'elle allait partir, mais elle proféra les plus horribles menaces contre Euphémie , si elle ne devenait pas plus douce à Végard de Clovis, et si elle ne lui rendait pas Texistence au moins supportable. '
Elle resta encore un mois — puis reprit son bonnet — sa jupe rayée, et retourna à Bléville — là elle n'avait plus de maison — plus de terre — elle se fit servante et recommença, vieille et usée, à gagner péniblement son pain.
— En vain son fils lui envoyait de Targent — elle refusait de le recevoir.
— Non — disait-elle — c'est Targent de sa méchante femme, le pain qu'il me donnerait m'étoufferait.
Cette résolution acheva d'abattre Clovis. Tout à coup sa femme tomba malade et mourut. Tout porte à croire qu'elle s'était empoisonnée; on trouva sur elle des traces visibles de poison....
Clovis alla faire un long voyage ; graduellement il retrouva la santé et le calme, et il revint à Bléville. Il trouva la veuve Gosselin encore amaigrie. Il était revenu de son voyage en pensant à Isoliné. — Si elle m'aime encore — se disait-il — si elle n'a pas conçu pour moi un Juste mépris, eh bien ! je suis libre, je l'épouserai.
Isoline était mariée, et il vit deux charmants enfants sous la tonnelle de chèvrefeuille qu'ils avaient autrefois planté ensemble; le père de ces enfants était Hérambert, le maître d'école.
Il trouva sa mère servante chez Anthime,
Tusurier qui avait acheté leur masure. Il se jeta en pleurant dans ses bras.
— Oh ! mon fils ! (fit la pauvre vieille femme, pardonne-moi. Et elle se jeta à ses genoux.
Ne parloiîs pas du passé, ma mhre ! — dit Clovis en la relevant et en Fembrassant tendrement — nous nous sommes trompés.
Ne nous séparons plus et achevons de vivre ensemble.
Il acheta une petite maison. Mais quand il écrivit à son notaire pour avoir les fonds nécessaires, il apprit :
1** Que sa femme avait fait un testament qui lui enlevait la moitié de sa fortune ;
2° Que ledit notaire avait emporté l'autre moitié, à Texception de la maison de Paris sur laquelle il n'avait que donné une hypothèque pour un emprunt considérable qui absorbait à peu près toute sa valeur.
Clovis, ruiné — n'achète plus de maison — il loue la masure, qui lui avait appartenu, à Anthime l'usurier. — Il est médecin, il tâche de retrouver laclientelle du docteur Lemonnier. —
Le hasard fait qu'il trouve à acheter un cheval pie. H tâche dé consoler sa mère en feignant d'être consolé lui-même.
— Eh bien! ma mère — lui dit-il — voici votre rêve réalisé.
— Ah ! dit-elle, moins notre pauvre maison où tu es né — et où je ne suis pas sAre de mourir; moins ton joyeux cœur d'enfant et ta figure pleine de santé — avec le désespoir et le remords pour moi !
Clovis réussit à vivre avec sa mère à l'abri du besoin; mais la veuve Gosselin va toujours s'affaiblissant; à l'amaigrissement du corps viennent succéder la torpeur et la débilité de l'esprit; elle se livre aux plus minutieuses pratiques de la dévotion; elle jeûne; elle fait des aumônes, prises le plus souvent sur ses besoins et sur ceux de son fils ; elle fait dire des messes et brûler des cierges.
Quelquefois, la nuit, elle se réveille en proie
à d'épouvantables terreurs, en jetant des cris de
désespoir et en demandant pardon à Dieu, à
son fils, h Euphémie, h Isoline; sa tête finit par
s'égarer ; elle meurt dans d'horribles convulsions, en s'accusant hautement d'avoir empoisonné la femme de son fils. Glovis, en proie à la plus profonde horreur, veut se faire sauter la cervelle ; il charge ses pistolets. H entend du bruit dans la cour; il regarde ; il voit les enfants dlsoUne et d'Hérambert, qui se sont glissés par le trou qu'il avait creusé autrefois pour aller voir leur mère sous le talus qui sépare les deux cours.
— Oh! dit-il — mouri?! et laisser les autres heureux — heureux de mon bonheur qu'ils m'ont volé — qu'ils ont au moins ramassé quand je l'ai laissé étourdiment tomber — non, ils n'hériteront pas des Joies que J'avais rêvées, personne ne me pleurerait — Je veux qu'on pleure après ma mort!
H dirige son arme sur un des enfants, le plus beau -r celui qui ressemble à la mère — mais Hérambert paraît au-dessus du fossé. — Ah !
j'aime mieux cela! — s'écrie-t-il — cet enfant ne m'a rien fait, que de ne pas être mon fils : mais toi, traître ami — tu mourras avant moi.
Je veux qulsoline ait un chagrin et porte un deuil qui date du jour de ma mort. — Il vise Hérambert et tire — Hérambert tombe en poussant un cri — Isoline accourt — se jette éperdue sur le corps de son époux. . . .
A mon tour — dit Clovis — et il appuie le second pistolet sur son front