CHAPITRE II
Astérie 9«ertier (TeiiTe «oMelln).
La constance qu'avait mise Astérie Quertier à attendre son fiancé, Césaire Gosselin, pendant plusieurs années après que le bruit de sa mort ,s*était répandu — se reproduisait dans toutes les autres actions de sa vie. Dans les grandes occasions, cette constance s'élevait à la fermeté — mais dans les petites, elle dégénérait mielquefois en entêtement. — Césaire Gosselin, de son vivant, disait volontiers ceci : — Comme on finit toujours par céder aux femmes, j'ai pris un sage parti, je cède tout de suite sans combat et sans résistance. — Astérie Quertier était donc restée
veuve avec une petite fortune qui se compojait de la masure , maison d'habitation entourée d'arbres et de quelques pièces de terre au dehors. Elle aurait pu être heureuse après le temps nécessaire pour se consoler de la perte de son mari, — élever convenablement son fils Glovis et en faire un bon cultivateur, comme avait été le père Quertier ; mais Clovis avait à pehie trois mois qu'elle avait déjà remarqué en lui des signes certains d'une intelligence supérieure. — Quand il eut six mois, elle déclara que ce serait un meurtre que dé laisser un enfant aussi distingué devenir un simple paysan et enfouir dans le fond d'une campagne les hautes facultés que lui avait prodiguées la nature. — C'est pourquoi dès l'âge de quatre ans le pauvre petit Clovis allait déjà à l'école — où il apprenait à lire, à faire voler des hannetons — et à attacher un petit morceau de papier à l'abdomen des mouches — ce qui le mena jusqu'à neuf ou dix ans — en y ajoutant l'écriture et l'art de lancer des pierres et de jouer à la balle. — A part l'école, la vie du petit Clovis était assez douce.
La masure était une charmante habitation.
Le chaume qui la couvrait était tapissé de mousse du côté du nord. Des iris élevaient sur sa crête leurs feuilles aiguës et leurs fleurs violettes
— il y avait dans la cheminée un nid dans lequel des hirondelles venaient pondre et couver leurs œufe tous les ans. — Un vieux chèvrefeuille couvrait en partie la façade de la chaumière et poussait avec un tel luxe de végétation qu'il fallait chaque année couper quelques branches qui auraient obstrué les fenêtres, la cour... — On appelle ainsi en Normandie toute autre chose que ce qu'on appelle cour à Paris. — Une cour normande est un grand carré de terre couvert d'herbes et entouré d'une haie d'épines entre des chênes et des ormeaux plantés sur un fossé.
— Il faut ouvrir ici une UQUvelle parenthèse pour dire que le mot fossé a également, en Normandie, un sens tout différent de celui qu'il a, je crois, partout ailleurs.
On appelle fossé — précisément le contraire de ce qui s'appelle d'ordinaire un fossé — c'està-dire un talus haut de 4 à 6 pieds en forme de
petites murailles qui entoure une cour et sur lequel on plante des arbres. Je disais donc que la cour était remplie de pommiers — vieux arbres rugueux et moussus — qui, tous les ans se chargeaient au mois de mai de fleurs blanches et roses d'une fraîcheur et d'un éclat enchanteurs. — Une grande mare servait d'asile à dei canards dont le col vert miroitait au soleil.— Outre les pommiers — il y avait dans la cour des groseilliers à maquereau et des groseilliers à grappes appelés gadeliers — l'herbe était parsemée de violettes — les unes de la couleur ordinaire, les autres blanches, (celles-ci sont très-communes en Normandie) — et de bassinets jaunes, sorte de boutons d'or à pétales pointus qui couvrent presque entièrement la terre au printemps.
Outre les canards dont nous avons parlé, la cour était encore habitée par un coq et une douzaine de poules, par des pigeons au plumage chatoyant, par une vache et par un âne. Un chien complétait les hôtes de la maison, — Clovis avait Ué avec le chien une amitié étroite — et plus d'une fois on le trouvait endormi dans la
cabane de Ronflo, dans la paille côte à côte avec son ami. Les relations dcGlovis avec les autres animaux étaient moins intimes. — S'il persécutait un peu les uns, il redoutait assez les autres — le tout relativement à la grosseur et à la méchanceté présumée de chacun d'eux. — Il y avait bien aussi à un des angles de la maison trois ruches, mais depuis que Clovis avait encouru le ressentiment des abeilles pour avoir voulu les regarder de trop près, il n'avait pas oublié sa fuite, ses nombreuses blessures, sa terreur et ses souffrances, de sorte qu'il arrivait fort rarement qu'il allât de cq côté — ou, s'il y allait, il ne s'arrêtait guère en route, et passait rapidement devant la forteresse redoutée de ses ennemis victorieux.
Un jour Clovis entendit pleurer de l'autre côté de la haie. — U se hissa de son mieux sur le fossé en s'accrochant aux branches des chênes — et il aperçut dans la cour voisine une charmante petite fille qui se livrait au plus profond désespoir. — Ohé ! la petite — qu'est-ce que tu as à pleurer? — demanda Clovis. —
Mais la petite fille ne ^ut répondre d'une façon intelligible , tant ses paroles étaient entrecoupées de sanglots. — Mais ses grands yeux bleus mouillés de larmes se levaient vers les branches les plus élevées d'un des chênes plantés sur le fossé. — Clovis suivit la direction de ses regards et vit un chardonneret qui se balançait sur le * faîte de Farbre. — C'est cet oiseau-là que tu veux — dit-il — et, lançant une pierre avec une habileté qui l'avait rendu célèbre parmi les polissons du bourg — il atteignit l'oiseau, qui tomba mort de branche en branche jusque par terre. — Les pleurs de la petite fille redoublèrent alors et furent accompagnés de grands cris qui attirèrent la voisine sa mère. — La petite se jeta dans ses bras et lui fit comprendre que ce méchant garçon venait de tuer d'un coup de pierre son cher chardonneret qui s'était échappé de sa cage.
La voisine fit de rudes reproches à Clovis et emmena la petite fille en lui faisant, pour la consoler, de magnifiques promesses de pommes et de bonbons.
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Clovis, resté seul, se%eiitit le cœur gros :
on venait de le gronder aussi fort qu'il Teût jamais été de sa vie, et cependant il n'avait pas eu de mauvaise intention. Il avait cru que la petite fille voulait avoir cet oiseau, qu'il ne savait pas lui appartenir — et d'ailleurs fût-il cent fois à elle, il fallait ou le laisser s'en aller ou le tuer; il n'y avait pas moyen de le poursuivre dans • les branches des chênes. — Il avait été stupéfait des reproches qu'on lui adressait et n'avait, pu se défendre. U fut triste et distrait pendant le souper. Le endemain il monta sur le fossé pour tâcher de voir la petite voisine ; elle était dans la cour, mais aussitôt qu'elle l'aperçut elle rentra dans la maison en donnant tes marques d'un grand eSroi de l'assassin de son pauvre chardonneret.
Le surlendemain était un dimanche ; Clovis prit les quelques sous que sa mère lui donnait ce jour-là et s'en alla chez un paysan qui demeurait à l'autre bout du village et qui était renommé pour prendre et élever les oiseaux.
Il marchanda un beau chardonneret dans une
petite cage , mais le prix qu'on en demandait dépassait de beaucoup ses ressources, et il sortit de chez l'oiseleur avec une envie de pleurer qu'il ne tarda pas à contenter, en se reprochant amèrement les folles dépenses en douillons Q[)oires cuites dans la pâte) qu'il avait faites les dimanches précédents. Quand il eut suffisamment pleuré il réfléchit, et le résultat de ses réflexions fut qu'il retourna chez l'oiseleur auquel il proposa une combinaison financière que celui-ci accepta après quelque hésitation. Cette combinaison était que l'oiseletir lui livrerait immédiatement le cTiardonneret et la cage contre les quelques sous que Clovis avait à sa disposition — à la condition que l'acquéreur lui apporterait tous les dimanches quatre sous jusqu'à parfait paiement de la somme énorme de quinze sous. Clovis retourna donc à la maison — perdu de dettes, mais aussi heureux qu'il avait été désespéré quelques instants auparavant. Possesseur de l'oiseau , il attacha la cage à une branche d'arbre qui pendait sur la cour de sa petite voisine, et se tint
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aux environs, assez près pour préserver Toiseau de tout accident, assez loin pour ne pas effrayer sa voisine. Mais elle ne parut ni ce jour-là, ni les jours suivants. Clovis alors alla rôder autour de Ja maison, et il ne tarda pas à apprendre que la petite fille était au lit, malade, et qu'on ne laissait aucun autre enfant entrer dans sa chambre. Il épia alors la voisine, madame Séminel, et la voyant sortir pour •aller chercher quelque médicamejrt pour l'enfant, il se glissa tout doucement dans la maison avec sa cage. La petite fille avait la petite vérole. C'est pourquoi on écartait d'elle et de sa chambre tous les autres enfants qui auraient pu prendre le mal. Elle était assoupie , mais, malgré les précautions de Clovis, ilfitunppu de bruit en posant la cage sur une table qui était à côté du lit, et elle se réveilla, mais tellement accablée par la fièvre, qu'elle ne fit aucun mouvement, et suivit seulement des yeux Clovis qu'elle ne reconnut pas. La cage placée, Clovis s'enfuit, et voyant de loin maclame Séminel qui rentrait, il s'échappa par le fond de la
cour» en fraDchis8ant le fossé qui séparait les deux habitations. — La joie de Tenfant fut grande en voyant Toiseau qu'elle croyait être celui qu'elle avait -perdu et pleuré de si bon cœur — elle ne put rien répondre de précis aux questions que lui fit sa mère, questions peu nombreuses pour ne pas la fatiguer — puis elle s'endormit.
Elle ne tarda pas à recouvrer la santé.
Comme elle avait souvent demandé qui lui avait rapporté son chardonneret, sa mère, ne pou* vant satisfaire sa curiosité, et voulant cependant la calmer, avait fini par lui dire que c'était son ange gardien. Mais on ne tarda pas à connaître l'auteur du présent. On sut, bientôt qu'à la suite de grandes douleurs de tête le petit Gosselin était au lit, -et que le médecin l'avait déclaré atteint de la petite vérole. A force de questions, on lui fit avouer qu'il s'était introduit chez la voisine Séminel pendant que la petite fille était malade.
Les deux mères se trouvèrent ainsi eu relations et ne tardèrent pas à s6 lier étroitement. Tou*-
te$ deux» d'ailleurs, étaient veuves de soldats. Toutes deux étaient restées avec un enfant, à cette différence -qu'Astérie était propriétaire et demeurait chez elle, tandis que M"* Séminel te* nait sa maison à fiefei payait tme redevance de 80 francs par an. — De plus elle travaillait en journée pour augmenter la toute petite pension qu'elle recevait depuis la mort de son mari.
La première fois que Glovis, étant guéri, les deux enfants se revirent, la petite fille aborda Clovis avec un sentiment de joie et de vénération causé par le souvenir de ce que lui avait dit sa mëre sur le personnage mystérieux qui lui avait apporté Foiseau. Elle prenait Clovis pour son ange gardien, et de la peur qu'il lui avait inspirée à leur première rencontre, et du plaisir que lui avait apporté ia seconde, elle avait composé un sentimentd'affection presque respectueuse. Un attrait puissant attirait cependant les deux enfants Tun vers l'autre , et il n'y avait pas un mois que Clovis était guéri que déjà, trouvant long et gênant de faire le tour par les portes pour se réunir à la petite Isoline, non
pas pour lui qui avait bien vite fait de franchir le fossé et la haie, mais pour elle, il avait pratiqué dans le talus, au-dessous de la haie qui séparait les deux habitations, un trou qui leur permettait de passer librement et à tout instant d*une cour dans Tautre. Là il lui disait : — n n'y a pas de gades (groseilles) dans ta cour; cueiUe et mange celles qui sont ici — cueille aussi des violettes autant que tu en voudras. — Si bien qu'un jour que les deux mères les regardaient, la veuve Séminel dit à la veuve Gosselin : — Que comptez- vous faire de Clovis? — A quoi la veuve Gosselin prit un air capable et dit : — Qui sait ce que Clovis deviendra? Et vous, quelles sont vos intentions pour Isoline ? — Elles sont biçn simples, reprit la veuve Séminel; elle commenee à très-bien filer, elle sait coudre, lire un peu, écrire en demigros; elle sera bien au fait du ménage, honnête, pieuse, travaillante. Elle atteadra qu'il se présente un brave homme qui prenne sa figure, son caractère, son amour du travail et sa science du ménage pour une dot. — A la façon
dont la veuve Séminel prononça ces paroles, il sembla à la veuve Gosselio qu'elle avait laissé entrer dans son esprit des idées remarquablement ambitieuses — ce qui fit qu'elle la quitta froidement.
Sans doute elle s'endormit préoccupée des hautes destinées de son fils, et dans son sommeil , elle môla ses diverses impressions de la journée , pour en faire un ensemble assez incohérent ; ce qui produisit un songe extraordinaire. Les songes, en effet, se font comme les figures dans les kaléidoscopes — des idées ordonnées et réglées dans l'état de veille se groupent au hasard dans le sommeil et produisent des images bizarres , dans lesquelles on fait entrer toutes sortes de souvenirs confus et parfois même des bruits qui réveillent à moitié.
La veuve Gossclin rêva qu'elle voyait un cheval pie sans cavalier dans le chemin qui conduisait à sa masure. Ce cheval était sellé et bridé. En le regardant plus attentivement, elle reconnut le cheval d'un officier de santé, chirurgien d'armée, qui s'était depuis longtemps retiré
dans le pays, et qui traitait à peu près tout l'arrondissement dans un rayon de quatre à cinq lieues. L'image du médecin et celle du cheval pie étaient présentes à la mère, car c'était ce même docteur Lemonnier qui avait soigné successivement la petite Isoline et Clovis Gosselin.
Quoi qu'il en soit, le cheval était seul dans le rêve de la veuve GosseUn. Il vint un homme qui s'approcha du cheval et qui voulut le monter, mais le cheval lui lança une ruade qui le jeta à terre, et se sauva au galop. Plusieurs personnes se mirent à sa poursuite, essayant de s'élancer en selle, mais elles tombaient sous les pieds du cheval , ou sautaient par-dessus lui et retombaient de l'autre côté. THit à coup Clovis Gosselin parut, et, d'une main, saisissant la crinière de l'animal, il s'élança sur son dos. — Alors le cheval pie se soumit et se laissa monter sans résistance. La veuve Gosselin se réveilla et dit : Le docteur Lemonnier est mort> et c'^st mon fils qui le remiHacera.
Il faut dire que docteur Lemonnier était fort vieux et malade déjà depuis longtemps. Néan-
moins, quand la veuve Gosselin appritque, si le docteur n'était pas mort, il était très-dangereusement attaqué et au4it, elle eut peur elle-même de la presque réalisation de son rêve. Le docteur mOurut peu de temps après, et Astérie Gosselin, quand elle racontait son rêve — changeait un peu les paroles qu'elle avait prononcées en se réveillant — et disait qu'elle s'était écriée : — Le docteur Lemonnier va bientôt mourir.
Toujours est-il que son rêve s'étant réalisé relativement à la mort du docteur Lemonnier, elle ne fit pas le moindre doute qu'il ne se réalisât également à l'égard de Clovis et qu'il ne fût appelé à devenir un médecin, et un grand médecin qui hériffirait du cheval pie et de la clientèle du docteur Lemonnier.
— Et cette pauvre Séminel, pensa-t-elle, qui s'avise de rêver que sa petite Isoline épousera Clovis ! Il y a réellement des gens bien extraordinaires par leur manie de vouloir sortir de leur classe , et rêver des destinées auxquelles ils ne sont pas appelés ! — Puis, laissant aller son imagination, elle se dit : Ce serait vraiment dom-
mage qu'un grand médecin comme Clovis enterrât ses talents dans un mauvais bourg; il est évident que ses facultés l'appellent à exercer la médecine à Paris. Elle commença à trouver qu'on payait bien peu les visites de médecins à la campagne , et un jour elle soutint que la dette que l'on devait acquitter le plus scrupuleusement et le plus vite c'était celle que l'on avait contractée envers un médecin. Elle avait bien envie d'acheter le cheval pie du docteur, mais elle réfléchit que Clovis n'avait pas encore douze ans , que le cheval était son aîné de quelques années, et qu'il serait sans aucun doute mort de vieillesse avant le jour où Antoine-Clovis Gosselin serait reçu docteur et recevrait le droit , par son diplôme , impunè medicandi et occidendiper totam lerram.