CHAPITRE III
d«¥l« mu lallB.
Son parti était pris , elle alla trouver le maître d'école et lui dit : Or ça ! maître Hérambert, savez-vous le latin?
— Ma bonne dame , répondit le clerc, ce qujB je puis vous dire avec certitude, c'est que j'en ai appris beaucoup, longtemps, et pour beaucoup d'argent; que je suis prêt à céder ce que j'en sais fort au-dessous du prix de revient.
— Eh bien ! maître Hérambert , il faut mettre mon fils au latin — et ça pas demain, mais
aujourd'hui — pas ce soir, mais ce matin — en un mot, tout de suite au plus tard.
— £h ! mon Dieu, ma bonne dame Gosselin, pourquoi voulez-vous mettre au latin ce petit Glovis qui est un charmant enfant et qui n'a aucune méchanceté?
— Mais, continua la veuve Gosselin, quand je dis qu'il faut le mettre au latin, je parle du vrai latin, de celui qu'on chante à l'église, tout ce qu'il y a de mieux en latin — si vous n'en tenez pas, il vaut mieux le dire. — On en aura ailleurs pour son argent.
— Ne vous fâchez pas, ma bonne dame Gosselin , je vous assure que je suis enchanté de trouver le placement de mon pauvre latin et d'en vendre un peu. H y a dix ans que je suis ici, et on ne m'en avait jamais demandé ; mais je vois à votre air que vous craignez que mon latin ne soit éventé : c'est une erreur, ma bonne dame Gosselin — je l'ai tenu si bien bouché qu'il esl parfaitement conservé, et je vous le garantis même de qualité supérieure à celui de monsieur le curé.
— Il faut que dans quelques mois il soit capable d'entrer au collège.
— Au collège ! Ma bonne dame Gosselin !
croyez-moi, que votre fils sache lire, écrire et compter — tout homme doit le savoir; un homme qui ne possède pas ces connaissances est un infirme ; ceux qui savent lire et écrire parlent au loin et entendent les absents; celui qui ne sait ni lire ni écrire est relativement muet et sourd, puisqu'il n'entend plus et ne peut plus se faire entendre à une distance où les autres parlent et entendent — mais ceux-là seulement qui doivent passer leur vie dans les loisirs que donne la fortune acquise , ou ceux qui sont entraînés malgré eux dans les carrières laborieuses des lettres et des sciences, par des facultés extraordinaires et des tendances invincibles , ceux-là seulement doivent-étre conduits au-delà des connaissances élémentaires.
— Je ne comprends pas trop "bien ce que vous voulez dire, reprit la veuve Gosselin; j'entends seulement que vous nous reprochez de n'être pas riches.
— Loin de là, ma bonne dame ! la pauvreté des enfants est souveht un indice de l'honnêteté des pères. — Beaucoup de grandes fortunes ont eu pour origine quelque énorme coquin qui a amassé, il y a longtemps, de l'argent pour des gens meilleurs que lui, qui doivent venir ensuite. — Ainsi il y a, dans un certain pays où Ton pend les voleurs, un proverbe peu moral qui dit : Heureux les fils dont les pères ont été pendus.
— Prétendez-vous alors que Clovis n'est pas un enfant très-intelligent?
— Très-intelligent, en effet, ma bonne madame Gosselin; mais je n'ai jamais vu un homme qui fût trop intelligent et trop savant pour être cultivateur. J'en connais, au contraire, beaucoup, et presque tous sont dans ce cas , qui sont loin de l'être assez ; et moi tout le premier; mais d'une intelligence remarquable à des facultés extraordinaires et spéciales, il y a encore de la distance. Votre fils a-t-il quelque inclination très-prononcée pour un art ou pour une science?
— Mon fils est comme tous les enfants ; il passerait sa vie à monter ^Tux arbres pour dénicher les oiseaux.
— Ça n'est pas encore là Tentralnement invincible dont je vous parlais tout à Tbeure.
— Écoutez-moi — monsieur Hérambert — tout ce que vous me dites là depuis une demiheure — et rien — c'est la même chose.
— J'en ai peur, dame Gosselin.
•»- J'ai mon idée là — dit-elle en se touchant le front — mon fils sera un grand médecin et fera ses visites à cheval comme défunt M. Lemonnier. J'en suis si sûre et je l'ai tellement mis dans ma tète» que si j'avais eu de l'argent et si la bête n'avait pas été trop vieille en même temps que Clovis était trop jeune, j'aurais acheté le cheval pie du docteur — car on ne sait par qui ça va être monté. — C'est humiliant pour cette bête ; et d'ailleurs ça connaît la clientèle, ça s'arrête tout seul aux portes des malades — enfin, ce qui ne se peut pas ne se peut pas ; il faut bien ne le pas vouloir. — Mais ce qui se peut se fera , et se fera en le voulant ,
et le voulant tout à fait; et je le veux. — Ainsi donc, oui ou non — voulez-vous enseigner le latin à Clovis , et vite et dru , pour qu'il puisse entrer au collège dans un an? — D'ici là, je lui aurai obtenu une bourse.
— Et quand commençons -nous — dame Gosselin ?
— Tout de suite, comme je vous Tai dit; je vais aller chercher Clovis et vous l'amener.
Ainsi, préparez vos grimoires, parce que pendant qu'il apprendra assez de latin pour entrer au collège, j'aurai, jnoi, d'autre besogne à faire.
La veuve Gosselin rentra chez elle et trouva Clovis absent. — Il avait passé par le tunnel pratiqué sous la haie , et, avec l'aide de la petite Tsoline, il faisait à l'enfant un jardin dont ridée la comblait de joie. H avait labouré à la bêche un carré de terre dans la cour de la veuve Séminel , et là il mettait en terre toutes sortes de plantes qu'il était allé, pour elle, arracher dans les bois. On était à la fin du mois d'octobre , saison qui permettait de transplanter
les arbustes sans les exposer. Il avait apporté des fusains chargés de leurs graines oranges dans ime enveloppe rose — des chèvrefeuilles — celui des bois est de tous le plus parfumé — dont les graines ressemblent à des groseilles. — II avait aussi déterré du muguet et des oignons de jacinthe et de narcisse des bois. — Tu verras, disait-il, comme ça sera joli au printemps. — Il y a des plantes encore que je connais, mais que je n*ai pas pu trouver-, Tanémone des bois blanche et' violette et la primevère jaune. Mais j'irai t'en chercher au mois de mars quand elles commenceront à percer la terre sous les feuilles sèches.
A ce moment la voix de la veuve Gosselin, qui avait en vain cherché Glovis dans la maison, se fit entendre avec un son formidable. — Où estu, Clovis, criait la voix? — Dans la cour de madame Séminel, avec Isoline. — Viens. — Je ne peux pas, nous faisons un* jardin, — Viens tout de suite.
La seconde injonction était faite à peu près dans les mêmes mots, mais Taccent indi-
quait un ordre sans réplique. Aussi Clovis laissa là sa bêche et ses plantes et rejoignit sa mère qui le conduisit à Técole, et exigea que M. Hérambert lui donn&t à Tinstant même, devant elle, sa première leçon de latin.
Mon garçon, dit-^lle quand ce fut fini, ça ne m'a pas Tair très-amusant d'apprendre le latin, mais ne fais pas attention à cela. Âpprends-le tout de même. Je ne suis pas assez injuste pour exiger que ça t'amuse. Ne t'y amuse donc pas, mais apprends-le. Il dépend de toi et de ton travail que nous soyons un jour heureux et riches. Tu seras médecin, je l'ai décidé. Peut-être bien resterons-nous à Paris.
Pour le moins tu reviendras ici prendre la place du docteur Lemonnier, et, comme lui, tu feras les visites à cheval.
— J'aurai un cheval?
— Un cheval, — et même un cheval pie, si c'est possible. Cela te convient-il?
Clovis, comme la plupart des jeunes garçons,
se sentait ime grande vocation pour tout état
qui s'exerçait à cheval. Aussi il répondit à
sa mère que cela lui eon;^Dait parfailemeiil.
— Et maître Hérwnbert, qui me disait qu'il n'avait peut-être pas une vocation bien marquée?
Iklattre Généreux Hérambert Mais il faut
que je dise ici ime chose qu'il est indispensable de dire et de répéter quand oq raconte des histoires qui se sont passées dans le pays de Gaux. Les lectrices pourraient s'en prendre à l'auteur de l'étrangeté de la plupart des noms des personnages — ce serait une injustice ; non-seulement ces noms existent, mais sont encore trèscommuns dans nos pays — Bérénice, Abnaïde, Astérie, Isoline, Généreux, Césaire, Clovis, etc.,. sont des noms que l'on entend toute la journée. Cléopâtre est plus rare , mais j'en ai cependant connu deux exemples. J'attribua l'habitude de ces noms bizarres à l'influence de M"® de Scudéri. — Cette ilhistïe fille qui, malgré beaucoup de prétentieux et de maniéré, n'était pas sans mérite, a eu de son temps une très-grande réputation — sa renommée a dû surtout ôtre bien accueillie au Havre où elle est née. Pendant la grande mode de ses romans.
— soles dames qui étaient marraines d'enfants de pêcheurs et de paysans n'ont pas manqué de leu» donner les noms qui étaient alors en faveur, et ces noms se sont naturellement perpétués dans le pays.
La Normandie a été féconde en personnages distingués dans les lettres et dans les arts. Clément Marot et son père, Jean Marot, lequel s'intitulait poète dfe la magnifique reine Anne de Bretagne, étaient tous deux de Caen; — M. de Malherbe était de Caen ; — Sarrazin et Segrais étaient de Caen ; — M. de Scudéri et sa sœur sont nés au Havre, ainsi que Bernardin de Saint-Pierre et Casimir Delavigne ; — Saint- Amand, les deux Corneille, Brebeuf, Fontenelle, Boïeldieu, sont de Rouen; — Mézeray est né près d'Argeiltan; — Beiiserade est de Lions, près Rouen; — le cardinal Du Perron était Bas-Normand; — Tabbé de Saint-Pierre, auquel la langue doit le mot de « Bienfaisance, » est né à Barfleur; le Poussin est né aux Andelys, etc., etc.
Maître Généreux Hérambert était un maî-
tre d'école comme on en voit assez peu, et comme on en verrait davantage si nous n'étions pas dans un pays où, dans Targot du gouvernement, l'instruction publique — l'agriculture — le commerce et la justice s'appeUent les petits ministères — ministères que l'on confie d'ordinaire à des doublures, ou à des personnages qui font à peu près dans le gouvernement le rôle des confidents dans la tragédie.
Maître Généreux Hérambert n'était pas de ces instituteurs obligés pour vivre d'être chantres à l'église et de feindre de mettre avant tout dans l'instruction les petites pratiques et de penser que le but de l'éducation est de rendre les gens — comme dit Saint-Simpn — excellents en certaines minuties et inutiles puérilités.
Ce n'était pas non plus un de ces instituteurs qui plaignent les leçons à leurs élèves et en donnent trop aux gouvernements et font de leur classe un sous-comité des affaires publiques.* Précisément parce qu'il était très-supérieur aux maîtres d'école ordinaires, il savait être maître d'école et rien de plus. On avilit appris je ne
sais comment et répété dans le pays que c'était un très-savant homme et qu*il était même reçu avocat. Il est vrai que quelquefois il s'était laissé aller à donner des conseils à quelque pauvre opprimé et l'avait aidé à obtenir justice ; mais à part cela — il n'avait qu'un goût, et ce goût était une passion — il aimait les fleurs et cultivait avec une intelligente tendresse un petit coin de terre que la commune lui avait attribué. — Du reste, il était doux pour les enfants, leur faisait faire des progrès suffisants , et instruisait gratis tous ceux dont les paren^ étaient trop pauvres pour payer les mois d'école.
Il prit Clovis en fi^pitié. — Pauvre enfant — se disait-il — né dans un sillon , il n'avait qu'à le suivre, la vie eût pour lui été douce sans efforts., honnête sans combats. — Dans quels hasards va-t-on le jeter !
11 lui donnait des leçons dans son jardin, et lui disait : — Tu vas quitter la nature, le livre de Dieu, pour le livre des hommes ; ne l'oublie cependant pas. Et tout en parlant de latin il parlait du ciel et de la terre , et des ar-
bres, et des fleurs — cette fête de la vue — comme disaient les Grecs.
La première déclinaison de la grammaire latine de Lhomond — celle qu'on apprenait alors ait collège — je ne sais s'il en est toujours ainsi — donne pour type — rosa la rose. — Conune Clovis venait de dire le nominatif rosa — la rose — à propos des re^ses , Hérambert apprit à Clovis et comment e]tes végètent et fleurissent, comment elles fructifient et se reproduisent — : comment on greffe et quels sont les résultats de la greffe — de là à lui dire la marche de la sève, il n*y avait qu'un pas — OJX en fit deux — on arriva à la contemplation du système végétal — puis il se passa huit jours entre le nominatif et le génitif de la première déclinaison de la grammaire de Lhomond — mais dans ces huit jours que de charmantes découvertes, de science réelle, d'enchantements ravissants, de sentiments élevés!
Clovis répétait une partie de ces leçons à la petite Isoline, et tous deux au printemps greffèrent des églantiers que Clovis avait pen-
<Jant rbdver arrachés dans \m bots pour les planter dans le jardin dlsoline% Pendant ce temps la veuve Gosselin filait et sartîlait, et ne négligeait rien pour gagner un peu d'argent; et aussi elle faisait des connaissances pour acquérir des protections pour le moment où Clovis devrait entrer au collège.
Certes Glovis était intelligent » mais il était assez paresseui; toutes les pages du rudiment ne prêtaient pas à des développements aussi intéressants que la première déclinaison. Il se démandait parfois pourquoi il était retenu A l'école plus longtemps que les autres enfants, n voyait passer déjà une troisième génération de camarades. Les deux premières avaient quitté l'école aussitôt qu'ils avaient su ce que Clovis savait déjà depuis longtemps ; mais sa mère mettait tant d'enthousiasme et d'éloquence dans ses reproches, dans ses prières, dans ses encouragements ; tant de fermeté et de persistance dans ses projets , qu'il reprenait courage , et qu'au bout d'un an maître Hérambert annonça à la veuve Gosselin que son fils
alors flgé de quatorze ans pouvait entrer au collège en troisième. De ce moment la veuve Gosselin se livra à des travaux inouïs. Elle eut des recommandations des curés, du maire, du sous-préfet, des plus gros négociants du Havre.
Elle alla trois fois à Rouen à pied ; elle mettait trois jours pour aller; elle restai! un ou deux jours et revenait ; elle mangeait sur la route des croûtes de pain et couchait da»s des granges. Mais elle finit par obtenir pour son fils une bourse au collège de Rouen. Sa conviction , son ardeur, étonnaient les gens et en intéressaient quelques-uns. Elle rassembla, on ne sut comment, un trousseau à peu près convenable, et Clovis entra au collège à la rentrée des vacances.
11 avait dit adieu assez lestement à Isoline et à Hérambert ; sa mère lui avait tellement monté la tête, qu'il entrait au collège avec une joie à laquelle n'était pas étranger une sorte d'uniforme que portaient les collégiens. De temps en temps, la veuve Gosselin dictait au maître d'école des lettres très-touchantes qu'elle envoyait
à son fils pour Texciler au travail; elle lui parlait des grandes espérances qu'elle faisait reposer sur lui, de Theureuse vieillesse qu'il lui donnerait après une vie qu'elle lui aurait consacrée tout entière. Hérambert était bien un peu effrayé de cette exaltation, mais il n'osait en atténuer l'expressioa.
La veuve Gosselin savait que les études du collège finies, il faudrait aller à Paris suivre des cours. Elle était décidée à y accompagner son fils, et elle ne doutait pas un moment qu'elle ne réussît à les y faire vivre tous les deux. Mais le voyage, l'installation, les premières inscriptions devaient coûter cher; elle y avait pensé depuis longtemps, et elle s'était réservé pour cette époque de vendre — d'abord le lot de terre, puis ensuite la masure. — Aussi fut-elle cruellement désappointée quand Hérambert lui apprit d'abord — qu'aux yeux de la loi, ni le lot de terre ni la chaumière n'étaient à elle, mais appartenaient à son fils — ensuite que lui-môme n'en pouvait pas disposer avant l'âge de vinçt-
ct-un ans. — Après quelques jours d'abattement
et de réflexion, la veuve Gosselin reprit sa quenouille.
Mais comme elle ne pouvait pas ainsi gagner plus de six à huit sous par jour, ce qui était à peu près doublé par le revenu du lot de terre, elle ne recula devant aucune industrie pour parvenir à amasser une somme d'une certaine, importance pendant les trois ans que son fils avait à passer au collège. A force de s'occuper de l'avenir et du diplôme de son fils, elle fit un peu de médecine elle-même — de là à guérir avec des paroles et des secrets, il n'y avait qu'un pas -- puis un autre pas pour tirer les cartes et dire la bonne aventure — elle les eut bien vite franchis.
Quand les vacances arrivèrent — Clovis vit avec tristesse partir tous ses camarades, et lui presque seul rester au collège. — Mais sa mère lui écrivit que le voyage serait coûteux et ferait perdre du temps. — Elle fit si bien qu'elle le décida à employer ses vacances à travailler. — Quand Clovis écrivait, il ajoutait toujours, ou presque toujours , à ses lettres , un mot
de souvenir pour Hérambert et pour Isoline.
Celle-ci cependant était devenue une charmante fille dans la solitude profonde où elle vivait, se levant le matin pour filer, et se couchant le soir quand elle était fatiguée de filer.
— Elle avait conservé les impressions de sa première enfance d'autant plus facilement qu'il n'en était pas venu d'autres les effacer — elle n'avait rien oublié et rien appris — il y avait si peu d'événements dans sa vie; que ceux qui y étaient entrés avaient pour elle une immense importance : elle avait toujours le chardonneret que lui avait apporté Clovis quand elle l'avait pris pour son ange gardien ; elle cultivait soigneusement son jardin ; et quand la veuve Gosselin venait avec une lettre de son fils raconter à la veuve Séminel et à sa fille — d'abord les quelques mots obligeants qu'il écrivait pour elle — ensuite la nouvelle de quelque succès obtenu par son fils dans ses études , Isoline s'en réjouissait, comme si elle avait le droit à sa part dans ce qui arrivait d'heureux à Clovis
— elle ne songeait jamais à séparer sa destinée
de celle du fils de la veuve Gosselin. Gomme celle-ci tricotait des bas pour son fils, Isoline se mit à Touvrage et en fit sa part sans songer même à lui faire dire qu'elle s'occupait de lui, tant il lui semblait naturel de travailler pour Clovis.
Rien ne changea pendant les quatre années que Clovis passa à Rouen, si ce n'est qu'au bout de la troisième année, il fut décidé qu'il viendrait passer les vacances auprès de sa mère.
La veuve Gosselin lui envoya six francs économisés sur ses croûtes de pain pendant un an mais elle avait vu dans ses dernières lettres des symptômes de découragement, et elle pensait qu'il était bon de lui donner un peu/de repos et de distraction. Une autre raison la portait à faire venir son fils.
A la distribution des prix, Clovis Gosselin fut couronné trois fois; son nom fut cité dans le Journal de Rouetij d'abord, et ensuite dans le Journal du Havre y qui revendiqua la gloire de son jeune concitoyen. Le principal du collège, dans un discours pompeux,
avait dit à Glovis comme aux autres lauréats :
Macte animo, generose puer, sic itur ad astra,
vers latin que Ton cite à toutes les distributions de prix, et qui semble faire partie du cérémonial de la fête. Courage, jeune homme, cela vous conduit atout!
' Il s'agissait de montrer Clovis aux connaissances et aux protecteurs que s'était acquis la veuve Gosselin. Clovis, avec ses six francs, vint au Havre par le bateau à vapeur — qui parcourait alors les sinuosités de la Seine jusqu'à la mer , entre les rives les plus riches et les plus pittoresques du monde , et descendait jusqu'à la mer.
Il se faisait un plaisir de surprendre la veuve Gosselin en arrivant un jour plus tôt qu'elle ne l'attendait. Pour Isoline, elle l'attendait toujours — elle ne donnait aucun nom aux sentiments qu'elle éprouvait pour Clovis — elle ne savait pas si c'était de l'amour. — Quand la veuve Gosselin disait : — Oh ! nous réussirons — Isoline
disait aussi : — Nous réussirons. Cependant la veille du jour où on attendait le collégien triomphant» Isoline ratissa le petit jardin qu'il avait planté pour elle ; elle vit avec joie que quelques violettes s'y étaient épanouies dans Therbe et exhalaient leur parfum en même temps que les chèvrefeuilles laissaient tomber le leur du sommet des arbustes qu'ils entrelaçaient.