‹ Clovis Gosselin (volume 2)Chapitre 5 sur 22 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

■«•litte Sémittel.

Comme elle se hissait bercer par de douces rêveries, elle entendit un grand bruit avec des cris de terreur — un taureau en fureur s'était échappé de la prairie voisine et poursuivait en mugissant une troupe d'enfants qui l'avaient irrité ; un berger s'était jeté au-devant d^ lui pour le détourner, mais le taureau l'avait renversé , lui avait labouré les flancs de ses cornes et avait passé par-dessus son corps. Les chiens sortaient des masures et le poursuivaient en aboyant sans oser l'aborder. Cependant il s'effraya de leurs poursuites^ et trouvant ou-

verte la porte de la cour de la veuve Séminely il se précipita dedans. Isoline, surprise et terrifiée, voulut s'enfuir, mais ses jambes tremblantes lui refusèrent leur service. Le taureau n'était plus qu'à quelques pas d'elle , lorsqu'un bras vigoureux la saisit et l'enleva sur le talus qui séparait la cour de la veuve Séminel de la cour de la veuve Gosselin. Â ce moment, le taureau lancé vint frapper le talus de ses cornes au-dessous d'Isoline , puis il se détourna, et apercevant Clovis qui, pressé de sauver Isoline, n'avait pas encore eu le temps de se mettre lui-même bien à l'abri, il s'élança sur lui les cornes basses. En un bond, Clovis fut sur le talus à côté d'Isoline tremblante et presque inanimée. Le taureau poussa un horrible mugissement et laboura le talufi de ses cornes... mais les habitants du village et leurs chiens arrivaient de toutes parts ; il essaya de s'échapper, mais entouré de tous côtés par le fossé et par les arbres , voyant la Seule issue gardée par une foule de paysans, 4 se jeta dans une grange oîi il fut facile de l'enfermer jusqu'au moment oîi il fut assez

calmé pour qu'il fût possible de Tenchaîner.

CloYis porta Isoline chez la veuve Séminel, lui fit boire de Teau et lui en jeta au vidage.

— Clovis ! dit-elle, cette fois encore tu m'es apparu comme mon ange gardien.

Clovis ne fit pas grande attention à ces paroles ; d'ailleurs il ne se serait pas rappelé h quel souvenir éloigné elles faisaient allusion : beaucoup de petits événements avaient traversé sa vie depuis qu'il avait quitté le hameau, beaucoup d'idées nouvelles étaient entrées dans sa jeune tête.

— Oui, dit-il, je suis arrivé h temps, et je n'ai pas besoin de te dire que j'en suis bien content. Où est ma mère?

— Elle travaille en journée, comme de coutume ; nous ne t'attendions que demain.

— J'ai bien fait de venir plus tôt, ma bonne Isoline — cette pauvre vieille mère s'exténue pour moi ; mais je vais la récompenser — j'apporte une charge de livres — trois prix et trois couronnes — viens les voir.

Clovis en effet était entré d'abord dans sa

maison» il avait troavé la dé cachée sous le larmier comme autrefois, et après avoir regardé dans la cour s'il ne voyait pas samère, il y avait déposé un paquet , quelques hardes et tous ses livres — c'est alors qu'il avait entendu les cris d'effroi et qu'il s'était précipité sur le talus qui séparait les deux cours, et de là dans la cour Séminel où il était arrivé k temps, comme nous l'avons vu, pour sauver à Isoline peutr^tre la vie, mais à coup sûr de cruelles Uessures. Isoline admira les beaux livres reliés — c'était probablement les premiers qu'elle voyait — ils étaient entourés de rubans bleus. «- Oh I les jolis rubans , dit-elle.

— Ils seront pour toi, Isoline ; mais quand ma mère aura vu mes livres dans toute leur parure.

— Et ces couronnes ?

— On me les a mises sur la tête au son de la musique et des applaudissements devant toute la belle société de Rouen — le préfet, l'archevêque, etc. — Tiens, voilà le prix de version grecque.

— Qu'est-ce que c'est qu'une version grecque?

— C'est Just«, tu ne peux pas savoir cela — c'est assez ennuyeux — mais on est très-fier quand on reçoit le prix — on dit que ça vous conduira à ^être savant et riche — à être médecin et docteur et à avoir un cheval pie cooune en avait un le docteur Lemonnier.

— Celui qui m'a soignée et toi ensuite, quand tu as eu pris ma maladie... je me le rappelle bien mais, Clovis, il était bien vieux, le docteur Lemonnier.

— D n'y a pas besoin d'être aussi vieux pour être médecin. J'ai encore un an à passer au collège — puis quatre ans à Paris.

•^ A Paris ! dit Isoline avec tristesse — puis elle resta silencieuse quelques instants.

Mais tout à coup : — Tu dois avoir faim et soif? Viens à là maison ; il y a des œufs et du cidre. Ta mère ne rentrera qu'à la nuit. Elle verra bien par tes beaux livres que tu es arrivé. D'ailleurs tu viendras voir de temps en temps.

Les deux voisins repassèrent par le tunnel

que Glovis avait construit autrefois entre les deux cours, et qu'on s'était depuis contenté de boucher avec des broussailles — et Isoline se hâta d'allumer du feu — puis elle alla au poulailler ramasser les œufs qui pouvaient s'y trouver — et elle fit une omelette pour Clovis. — Elle couvrit d'une serviette bien blanche une table de chêne, et mit sur la table une cuiller et une fourchette d'étain luisant comme de l'argent , une assiette sur laquelle étaient peints un coq jaune et des fleurs bleues, puis un verre et un pot de grès plein de cidre.

— Que de peine je te donne ! ma bdnne Isoline — disait Clovis la bouche pleine.

— De la peine ! Clovis, dit-elle d'un ton de reproche — puis elle ajouta en riant : — Sais-tu que quand je voyais les cornes du taureau si près de moi, j'aurais bien voulu être devant la cheminée à faire une omelette?

— Tu ne manges pas avec moi, Isoline?

— Non , j'ai dîné , et d'ailleurs je suis tout émue — la peur, le plaisir — je ne pourrais pas manger. Quand la première faim fut passée ,

Glovis demanda des nouvelles des voisins; puis il raconta ses peines et ses plaisirs du collège.

•^ Pour nous, dit Isoline» nous vivons toujours la même chose. Quelquefois je travaille aux champs avec ma mère, mais le plus souvent, je reste ici à filer. Le dimanche nous allons à la messe et aux vêpres. Nos plus grands plaisirs, c'est quand ta mère a reçu une lettre de toi et qu'elle vieùt nous la lire — alors nous parlons de toi tout le reste du jour — mais puisque te voilà ici — nous irons un peu nous promener — nous reverrons le bois où tu as arraché les chèvrefeuilles pour mon jardin et où nous avons cueilli tant de noisettes. — La veuve Gosselin ne tarda pas à rentrer. Il n'est pas besoin de décrire sa joie et son orgueil quand elle vit les prix et les couronnes de son fils. Mais dès le lendemain elle le conduisit chez le maire, elle voulut qu'il portât ses prix avec lui. Le jour d'après et les jours suivants il fallut aller au Havre se faire voir à tous les protecteurs qui avaient aidé la veuve Gosselin à faire entrer Clovis au collège de Rouen. Il y avait déjà une semaine qu'il

était arrivé, et il n'^avait pas encore vu Généreux Hérambert. Il n*avait pu revoir Isoline qu'un instant pour lui donner les rubans Weus qui entouraient ses prix.

Le dimanche suivant, on la vît à la messe avec un bonnet orné de rubans bleus qui lui allait à ravir.

Il faut dire qu'il y a passablement de choses qui vont bien à une très-belle fille de seize ans.

Quand Clovis fut un peu libre il alla voir Hérambert. — Je t'attendais, dit celui-ci; mais je sais pourquoi tu n'es pas revenu plus tôt : ton cœur n'y est pour rien. O^éis à ta mère, son dévoûment, quoiqu'il ne te conduise peut-être pas au plus grand bonheur possible, est respectable et touchant. Après cela, ce que j'ap*pelle le bonheur ne serait peut-être pas le bonheur pour toi.

Mais, quoi qu'il t'arrive — rappelle-toi que tu as deux vrais amis dans un petit coin de la terre -— moi d'abord et ensuite la petite Isoline — ne nous sacrifie à rien ni à personne.

Ta mère veut que tu travailles pendant les

quelques jours que tu as à passer ici, mais ne t'en effraie pas trop — nous ne ferons ni thèmes ni versions — tu en es un peu saturé, disons le mot en langage de la campagne — tu en es bourré^ le cerveau a des indigestions comme Festomac — nous allons assaisonner les connaissances qu'on t'a ingérées au collège avec des condiments — cette diète à laquelle je vais mettre ton cerveau lui fera faire une bonne digestion, et tu verras avec étonnement que tu auras fait de trèsgrands progrès à la fin de tes vacances.

En effets c'est en se promenant dans le jardin d'Hérambert et quelquefois dans la campagne, le jeudi et le dimanche, seuls jours où le maître d'école avait un peu de liberté, que les deux amis traitaient divêrssujetsde morale, de science, de littérature. Hérambert lui faisait voir qu'on ne lui avait appris que des mot» :

De FUniversité — cette mère féconde Aima mater — Técolier sort-il Après huit ans? — Le plus fort — que sait-il? Parler grec et latin — ensuite, dans le monde, On feint de s'étonner si tout n'est que babil.

Il lui montrait la grandeur de Dieu dans les magnificences de la nature — il Tinitiait aux mystères de la végétation — lui parlait un peu d'astronomie — corrigeait les erreurs de physique et de morale qu'on lui avait fait apprendre avec les auteurs appelés classiques.

La veuve Gosselin, cependant, n'interrompait pas son travail opiniâtre. Son fils lui épargnait tout ce qu'il y avait de fatigant dans la ferme; mais, comme elle allait en journée elle rentrait parfois. très-lasse.

— Ma mère, disait Clovis , abandonnons de vains projets. Je ne puis vous laisser ainsi vous fatiguer pour moi. C'est moi, au contraire, qui dois vous nourrir et travailler pour vous.

Laissez-moi revenir ici; chassons nos pensas ambitieuses, et soyons tout simplement heureux. Je suis îotU je ne manquerai pas d'ouvrage.

— Mon cher Clovis, quel démon t'inspire la pensée de désespérer ta vieille mère? Ne t'inquiète pas de mes fatigues, elles me sont douces quand je pense au but que je veux at-

teindre, et j'y pense toujours. Mon itnagiiia- ' tion est tellement préoccupée de toi et de ton avenir, que mon corps n'est plus qu'une machinQ dont elle, est indépendante. Souvent la journée est finie sans que je me sois aperçue des travaux auxquels je me suis livrée. Je vis déjà par la pensée dans un avenir dont nous ne sommes plus séparés que par quelques années.

C'est un rêve , un heureux rêve dont je ne me réveille que très-rarement. Vois-tu , mon Clovis, le plus fort est fait; voilà tout à Theure tes études terminées ; ensuite nous irons à Paris pour que tu y fasses tes cours.

— Eh quoi ! ma mère, vbus viendrez à Paris?

— Oui, certes. Qui prendrait soin de toi?

qui te ferait gagner un temps précieux, en ne te laissant rien faire que ce qui conduit à notre but? qui t'encouragerait en te donnant de son courage et de sa confiance dans les moments d'irrésolution comme celui que tu viens d'avoir? Ne me crois pas malheureuse, j'ai toute là joie orgueilleuse qu'aurait une poule qui aurait couvé vn œuf d'aigle.

' Je suis la mère d'un homme supérieur — je suis fière et heureuse — je ne veux pas que tu restes à gratter dans la basse-cour — je veux que tu ailles planer au-dessus des nuages, comme ton espèce t'y porte. Je suis prête à toutes les fatigues, à toutes les difficultés; mais que je ne te voie jamais hésiter, tu verras comme nous irons vite. Ce qu'on ne fait pas, c'est qu'on ne le veut pas assez ; mais désirer n'est pas vouloir .-— vouloir c'est ne jamais marcher en rond ni en zig-zag — vouloir, c'est ne jamais faire un pas , un mouvement qui ne vous rapproche de votre but — c'est ne jamais penser à autre chose. — Je veux, moi ! — et je me sens, quand je dis ces paroles, une puissance invincible.

Clovis embrassa sa mère et lui dit : — Je ferai ce que vous voudrez, ma mère.

11 alla trouver Hérambert et lui dit : — Vos leçons m'élèvent l'esprit par-dessus les ambitions humaines et me ramènent à la nature.

Je comprends que la condition la plus haute, la plus près de Dieu, là plus heureuse est la

condition de celui qui traite directement avec la nature.

Mais, comme vous me l'avez dit également , l'opiniâtreté de ma mère a quelque chose de grand et de touchant ; j'ai fait ce matin une tentative pour lui faire abandonner ses rêves ambitieux y mais non-seulement je n'ai rien gagné sur elle , mais elle m'a un peu ébranlé : elle est si convaincue, elle trouve tant de force dans cette volonté incessante, qu'en l'entendant parler je crois aussi que le but qu'elle veut atteindre n'est pas inaccessible. Je lui ai promis de ne plus lui faire d'objection, je m'abandonne à elle : je vais ramer sans relâche, elle tiendra le gouvernail et mènera l'embarcation où elle voudra.

— Alors — dit Hérambert en laissant échapper un soupir — refaisons un peu de latin et de grec, et occupons-nous aussi, pendant les quelques jours qui nous restent à passer ensemble, de te préparer à la classe dite de philosophie dans laquelle tu vas entrer. — La philor Sophie — de collège — n'enseigne pas à être

plus sage et plus heureux — elle enseigne à parler d'un certain nombre de choses. Causonsen donc un peu.

Le soir la veuve Gosselin se couchait de bonne heure; le plus souvent Clôvis allait passer quelques heures chez la voisine Séminel — là Isoline filait — et Clovis la regardait — et tous deux se rappelaient avec joie les plaisirs de leur enfance.

— J'ai bien cru hier — dit Clovis — que je ne retournerais plus à Rouen et que je n'irais pas à Paris ; — j'ai essayé de faire renoncer ma mère à son idée fixe de me voir médecin — je ser^s resté ici, travaillant comme vous autres et avec vous autres. Je n'ose pas dire avec quelle joie j'envisageais cette existence ; mais j'ai vu ma mère si désolée , que je lui ai promis de me laisser guider par elle.

— Tu retournes donc bientôt à Rouen? — dit Isoline.

— Dans dix jours.

— Et après?

— Après — je ne sais pas si je reviendrai

ici aux vacances; — ce n'est pas l'intention de ma mère. — Elle doit me prendre à Rouen — et nous irons à Paris.

— Pour longtemps ?

— Pour trois ou quatre ans.

— Sans revenir ici?

— Je ne puis pas l'espérer.

— Et après?

— Après, s'il plaît à Dieu, je serai médecin et Je reviendrai ici remplacer le docteur Lemonnier.

— Eh bien! je t'attendrai.

A ce moment Isoline releva les yeux sur Clovis — il y avait dans son regard tant de calme et cependant de résolution — tant de doiice et confiante tendresse — que Clovis en fut touché jusqu'aux larmes.

— Chère Isoline ! dit-il en lui tendant la main. Isoline mit sa petite main dans celle de Clovis — et répéta : — Je t'attendrai.

— Vois-tu — je comprends ta mère — non pas son désir de te voir médeein — un laboureur vaut un médecin — mais je la comprends

d^P|5 sa patience et dans sa fermeté. — Tu t'en vas pour cinq ans — je vais t'attendre cinq ans — tu me retrouveras ici occupée à filer et à ^attendre. Hélas ! je regretterai souvent de ne pas te voir , de ne pas pouvoir t'aider dans tes épreuves et m'employer d'une manière utile pour toi.

Clovis et Isoline se tenaient par 1^ main, Içurs regards se confondaient — ils éprouvèrent pne transformation : Tamour prenait possession de leur âme.

La libellule qui voltige dans les prairies,^portant sur deux ailes de gaze un corps d'émeraude ou de saphir, a été longtenips une sorte de punaise grise vivant dans la fange des eaux. Il vient un jour où par un doux soleil de printemps elle sort de la vase en rampant, et se hisse au haut de la tige flexible d'une sagittaire, dont les feuilles semblent des fers de flèche, ou d'un butome couronné de fleurs roses. — La peau delà punaise se déchire, et la Ubellule, la de- Qdoiselle, en sort étincelante en voltigeant et ^'enfuit dans la prairie.

Un seul regard d'amour échangé a produit chez Glovis et chez IsoUne une métamorphose semblable. — Leur âme s'est éveillée. — Hier c'était un jeune garçon et une jeune fille comme tous les autres — aujourd'hui Clovis se sent tous les courages , conmie Isoline tous les dévoûments. — Clovisf est grand, fort et généreux — Isoline noble, patiente, vertueuse.

La voix de leur cœur se mêle en une douce et suave harmonie, ils planent au-dessus de la terre et nagent dans le ciel.

La veuve Séminel entre — ils qe peuvent plus échanger qu'un mot.

— Je ne penserai qu'à revenir — d\\ Clovis.

— Moi , je t'attendrai , dit Isoline.

Quelques jours après, Clovis repartit pour

Rouen , où , ainsi que le lui avait prédit Héram- « bert, il s'aperçut avec surprise qu'il avait prodigieusement fait de progrès en se promenant dans les allées étroites du jardin du maître d'école.

De ce jour et plus que jamais Isoline se considéra comme de la famille. — Elle aidait la

mère Gosselin dans toutes les occasions qui se présentaient ; elle soignait la cour qui appartenait à Clovis plus encore que son propre Jardin, qui lui était cependant bien cher.

Elle avait dans l'amour de Clovis une foi entière; cet amour, qui ne s'était expliqué qu'une seule fois et par un seul mot, ne lui inspirait Jamais un instant de doute — elle savait qu'elle serait la femme de Clovis Gosselin — qu'il fût riche ou pauvre — médecin ou laboureur. — Elle ne croirait pas plus être généreuse dans le second cas que devoir être reconnaissante dans le premier.

Quand la fin de l'année approcha, elle vit que la veuve Gosselin faisait ses préparatifs de départ. Cette découverte lui serra un peu le cœur. Cependant elle songea que, puisqu'il fallait que Clovis passât quatre ans à Paris, le mieux était que cet exil fût entamé et qu'il partît le plus tôt possible. Clovis, dans ges lettres, ne disait qu'un mot pour Isoline. Ce mot ne disait pas grand'chose pour les autres: Souvenir à fsoline ; mais, pour elle> c'était lui

dire : Qu'elle ait à se rappeler avec moi du jour où, nos mains pressées, nos regards confond\is nos âmes mêlées — nous nous sommes dit qu'elle m'attendrait, et que Je ne partais que pour revenir. — Il se souvient, pensait-elle,et je me souviens aussi.

La veuve Gosselin commença sa tournée; elle alla voir tous ses protecteurs, elle reçut d'eux quelques présents, elle vendit dans la ferme tout ce qui pouvait se vendre — elle loua pour quatre ans la cour et la masure et le lot de terre qui en dépendait. Depuis quelque temps déjà, elle préparait le trousseau de Clovis, qui aurait besoin d'être renouvelé à sa sortie du collège. — Isoline l'avait aidée et avait cousu de sa main une grande partie des bardes destinées àftson fiancé.

L'année scolaire terminée, Clovis avait fini sa pbilosopbie , et fut reçu bacbelier es lettres — Sa mère écrivit à monsieur, monsieur Clovis Gosselin, bacbelier à Rouen — pour lui enjdndre de l'attendre , vu qu'ils iraient tout droit à Paris suivre leurs cours.

Quelques jours avant le départ de la veuve Gosseliû, elle se trouvait le soir chez la veuve Séminel , et elle parlait naturellement de Clovis et de son avenir — toutes les autres idées étaient mortes d'inanition dans sa tête. Une fois Clovis médecin , Je ne serai pas embarrassée, — dit-elle — de lui faire faire un beau mariage — le gars n'est pas désagréable — et d'ailleurs un médecin, c'est l'égal de tout le monde et ça peut prétendre à tout.

Aux premiers mots Isolirie pâlit. . . mais elle ne tarda pas à se remettre. Est-ce que je ne me souviens pas? dit-elle. — Mais la veuve Séminel : Vous avez aussi par trop d'ambition, ma chère Astérie, dit-elle; au commencement vous osiez à peine ajouter foi à votre rêve qui vous annonçait que votre fils remplacerait un jour le docteur Lemonnier — vous

avez fait l'imposible — voici votre fils reçu

quoi donc?...

— Bachelier.

-7 Voilà votre fils bachelier — il est grobable que votre fils sera médecin. -^ Mais le docteur

Lemonnier, qui était un grand médecin — il lui a passé deux générations par les mains — s'était pourtant contenté d'épouser une fiUe d'ici — la fille d'Onésime Gonfrevill» — qui est mort à la mer et qui n'était qu'un pécheur — et pourtant le docteur Lemonnier n'était pas fils de paysan comme est Clovis ; sa famille était une grande famille, son père avait été huissier à Criquetot. Vous aurez beau faire, Clovis sera toujours le fils d'un paysan et d'une paysanne, et vous ne ferez pas son bonheur en le faisant entrer dans une famille qui le méprisera et qui vous méprisera vous-même par-dessus le marché — on a bien raison de dire que les ambitieux sont des oublieux : c'est tout au plus si vous nous parlerez quand votre fils sera médecin, et pourtant ma fille et moi nous sommes vos plus anciennes et vos plus fidèles amies.

Il faut dire que la veuve Séminel avait vu la pâleur subite de sa fille, et que d'ailleurs ellemême avait toujours regardé Clovis comme son gendre futur.

L'impressioii reçue par Isoline n'avait pas échappé* non- plus à Astérie Gosselin — et Tamertume des reproches de la veuve SémineLlui fit entrevoir tfte ambition qu'elle n'avait jusquelà que peu soupçonnée, tant elle lui aurait paru exagérée. Elle n'avait été éclairée à ce sujet, ni par les soins de la veuve Sérainel, ni par la solUci* tude continuelle d'Isoline. Dans son idée fixe sur la grandeur de son fils , il lui semblait qu'en s'occupant de lui et en le poussant vers le but qu'elle avait assigné à sa vie, on ne faisait que son devoir, et que l'avenir de Clovis devait intéresser la nature entière. Touf le reste des hommes et des choses n'étant qu'accessoire et pouvant se remettre à une autre époque. Le soleil n'était destiné, selon elle, qu'à éclairer Clovis, pour qu'il pût lire ses Uvres et suivre ses cours de médecine — et aussi à faire pousser et mûrir les drogues qu'il aurait plus tard à ordonner à ses futurs malades. Ainsi elle dit à la veuve Séminel :

— Ecoutez-moi, Zoé Séminel — vous venez de dire des choses qui m*étonnent et me cha-

grinenty et dont il faut que nous parlions une bonne fois.

Certes vous êtes une bonne voisine, et je fais grand cas de vous ainsi que d'Isoline que J'ai vue naître et qui est une excellente fille et aussi charmante qu'il est possible dans votre classe.

— Et de quelle classe donc sommes-nous?

reprit aigrement la veuve Séminel. Nous sommes paysannes, filles de paysans, à dire vrai ; mais je n'ai jamais entendu dire que vous fus-

' siez autre chose ni que vous descendissiez d'un évoque.

— Ce n'est pas.de moi que je veux parler — répondit la veuve Gosselin — ne vous emportez pas si vite et laissez-moi aller jusqu'au bout. Je disais donc que je vous aime beaucoup ainsi qu'Isoline ; mais qu'il faut que chacun suive sa destinée. Il y a dans la vie des carrefours où les meilleurs amis se séparent. Je ne voudrais pas que cette petite Isoline se rendît malheureuse. Il faut savoir rester dans sa sphère et ne pas s'évertuer à en sortir; Isoline est

Jolie elle épousera quelque honnête laboureur.

— Ma fille et moi nous vous remercions, Astérie Gosaelin — c'est bien bon à vous de donner ainsi votre consentement, sans quoi elle eût été obligée de rester fille , ce qui serait désagréable, si les filles sont aujourd'hui ce que nous étions à leur âge.

Tu entends, Isoline , notre excellente amie, la veuve Gosselin, te permet d'épouser un laboureur. Ne craignez- vous pas encore, Astérie, que ce ne soit trop élevé pour elle ; et que ça ne la sorte pas de sa sphère , comme vous ' nous en donnez le précepte, sans pourtant toutefois en donner l'exemple?

— Vous vous fâchez, Zoé Séminel; et Je n'avais que de bonnes intentions, le craignais qu'Isoline n'eût laissé entrer, dans sa tête ou dans son cœur, la pensée d'épouser Glovis; J'aime mieux l'avertir aujourd'hui que plus tard que Clovis n'est pas son fait, et Je pense que j'agis dans son intérêt.

— C'est trop de bonté, mille fois. Astérie Gosselin; mais itoyez sans inquiétude, nous

savons trop la distance qui nous sépare. Nœ, Isoline Séminel n'aurait jamais dû porter sa visée jusqu'à M. Glovis Gosselin» dont la famille est si illustre et dont le château s'élève à côté de notre pauvre maison. A propos de votre château 9 Astérie Gosselin, je crois remplir le devoir d'une bonne voisine en vous avertissant que vous devriez bien faire faire les répa* tiens du chaume qui le couvre ; il est si vieux et si usé qu'il pourrait pleuvoir dans la chambre ou est né l'illustre rejeton que l'on nous croit assez ambitieuses pour regarder.

Je vous dirai à mon tour : écoutez-moi^ Astérie GosseUn; si par hasard ^ ma fille avait eu l'audace de porter si haut ses vues , je lui défends dès aujourd'hui de jamais parler ni écrire à votre fils, ni de s'occuper de lui plus que s'il n'avait jamais passé le seuil de notre maison.

— Tant pis pour vous si vous vous fâchez, Zoé Séminelt je n'ai pas le temps de me querel*- 1er; quand vous serez de sang-froid, vous verrez que je n'ai pas eu tort de parler comme j'ai tdiXf et que je n'ai donné à vous et à votre

fille que de sages avis. Je vous dis donc adieu dès aujourd'hui au lieu de vous le dire demain comme j*en avais l'intention.

Isoline, qui n'avait éprouvé des paroles de la veuve Gosselin qu'une impression très-passagère, avait repris son calme et sa sécurité; seulement elle ne voulait pas que sa mère et sa future belle-mère se séparassent brouillées.

— Ma mère, dit-elle, et vous. Astérie Gosselin, à quoi pensez-vous de vous quereller ainsi — il sera ce qu'il plaira à Dieu. — Ni vous ni moi nous ne changerons rien à ses volontés — n'oublions pas que nous avons toujours vécu en bon voisinage, et en bpnne amitié — et au moment d'une si longue séparation, embrassons-nous — et gardons les uns des autres un bon souvenir.

Après quelques façons, les deux vieilles voisines s'embrassèrent sans grande effusion. — Pour Isoline, elle serra avec tendresse la mère de Clovis sur son cœur.

Quand la veuve Gosselin fut partie, la veuve Séminel renouvela à sa fille la défense formelle

d'écrire jamais à Clovis ni de recevoir une lettre de lui.

— Je vous obéirai, ma mère, dit Isoline, mais croyez-moi, il n*en sera jamais — je le répète — que ce qu*il plaira à Dieu. — Je serai la femme de Clovis et je m'appellerai un jour madame Gosselin. En attendant je ne suis pas bien pressée d'écrire des lettres que je mettrais quinze jours à faire et pour lesquelles je ne trouverais pas de papier assez grand, puisque je ne sais écrire qu'en demi-gros — et encore assez mal.

— As-tu donc fait un rêye comme Astérie — et est-ce sur la foi de ton rêve que tu es certaine d'épouser Clovis, comme Astérie Gosselin est fière de lui voir remplacer le docteur Lemonnier et faire ses visites sur un cheval pie ?

— Non, ma mère, je n'ai pas rêvé. Nous étions parfaitement éveillés, Clovis et moi, quand nous nous sommes promis, lui de revenir et moi de l'attendre.

— Ma pauvre enfant — j'aimerais mieux te voir croire à un rêve qu'à la promesse d'un homme.

— Je n'espère pas, ma mère , vous faire partager ma conviction , mais elle est si complète, que je ne l'examine même pas. Je vous obéirai, je n'écrirai pas à Clovis, et je ne recevrai pas de lettres de lui. Ça me fera paraître l'attente plus longue et plus dure ; mais ça ne m'empêchera pas d'attendre , et ça n'empêchera pas nos destinées de s'accomplir,

— Ainsi donc, s'il se présentait un bon parti, . .

— Oh ! ma mère, j'ai promis.

— Mais lui — ma pauvre enfant -*• il oubliera ses promesses, et, quand tu auras eu passé toute ta jeunesse à l'attendre, il ne viendra pas, et, comme te le disait tout à l'heure Astérie Gosselin, tu apprendras qu'il a épousé une femme riche.

— Qui? — lui?— Clovis?

Et Isoline prononça ces mots avec tant de

confiance et de foi, que sa mère ne trouva

rien à répondre, sinon de lever les yeux au ciel

et de hausser les épaules.

La veuve Gosselin partit avec son bagage.

Le commandant du bateau la Seiney qui com-

mençait alors à faire le trajet du Havre à Rouen — avait été le patron de feu Césaire Gosselin — il offrit le passage à la veuve.

A Rouen, son fils l'attendait — elle mit leurs paquets au roulage et lui annonça qu'il fallait aller à Paris à pied.

— Moi, ma mère, Je le comprends; mais vous?

— J'en ai fait et j'en ferai bien d'autres, répondit Astérie Gosselin; nous sommes dans notre temps d'épreuves , il ne faut ni reculer ni hésiter. Marchons. Ils mirent quatre jours à faire la route qui sépare Rouen de Paris.

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