CHAPITRE V
I«eilre de €l«vi« ««MeliB, élndlaBl ea médeelne, h «éaéreMZ Héniaifcen, aiattre d'école à Bléville.
Je suis à Paris ! — Paris dont Pierre le Grand disait : Si j'avais une pareille Ville, je serais tenté d*y mettra le feu de peur qu'elle n'absorbât le reste de mon empire — cette ville où il entre par tant de portes et tous les jours, et incessamment, des bestiaux, de la farine, du lait , des poètes, — et dont il ne sort que du fumier.
— Tenez, — mon cher maître, — je m'arrête ici — dès mes premiers pas. — Cette lettre allait ne pas avoir le sens commun. Quand on est trèsjeune; on veut avoir l'air austère et misanthrope. J'avais quitté nos campagnes normandes
un peu triste. Il me semblait que je me sacrifiais à ma mère. J'avais endossé le rôle de victime, et si je n*y avais fait attention, j'allais le jouer avec vous. Puisque vous avez la bonté de recevoir les lettres d'un écolier qui ne sait rien, qui n'a rien vu, faut-il du moins que ces lettres soient vraies et naïves. J'étais assez content de ma phrase. « Cette ville où il entre tant de choses et dont il ne sort que du fumier » mais je dois confesser que je l'avais emportée toute faite de chez nous. 11 m'a semblé que c'est ce que font la plupart des voyageurs. On a tant de petits soins à prendre, en voyage qu'on ne peut observer — et qu'on écrit son voyage avant de partir.
Eh bien ! non, ce n'est pas là l'impression que j'ai reçue de Paris, et je suis probablement dans l'excès contraire. C'est de Paris que sortent des idées pour le monde entier. On y frappe les idées comme les louis à la Monnaie, et de là elles circulent avec un cours légal et accepté partout.
Tenez, mon cher maître — au lieu de vous
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envoyer mes pensées> fort confuses encore -^ je ferais mieux de vous dire ce que ma mèï*îB et moi nous avons fait depuis une semaine que nous sommes ici.
Nous sommes entrés tard à Paris, ou commençait à allumer les réverbères.
Nous étions fatigués, nous nous sommes arrêtés dans une auberge, à rentrée de la ville, oii nous avons soupe et passé la nuit.
Le lendemain matin, nous avons traversé tout Paris pour chercher un logement. Ma mère était munie de renseignements très -exacts admirablement rangés dans sa tête. Je n'ai pas besoin de vous dire son inteUigence et son opiniâtre application à ce qu'elle fait. Nous avons trouvé deux demi-chambres, comme on dit chez nous, et ce qu'on appelle ici des cabinets, pour cent francs par an. C'est tout en haut d'une maison haute comme une colline.
Pour le même prix et même un peu moins notre voisine Séminel a une maison avec grenier et grange, et toute une grande cour plantée de pommiers.
— Le logement ne te parait pas beau — dit ma mère — mais ce n'est pas un séjour que nous établissons ici. Nous sommes en voyage.
Il s'agit d'être à l'abri du vent et de la pluie — voilà tout. — Plus tard, nous nous logerons à notre goût quand tu seras médecin. Quand nous serons arrivés.
Le logement arrêté — il nous fallut aller chercher nos hardes, puis les ustensiles que ma mère avait mis au roulage; ensuite elle acheta deux lits de sangle, deux petites tables, deux chaises , et elle déclara nos logements meublés. Nous mangeâmes ce jour-là du pain et de là viande qu'elle acheta toute cuite chez un chaircuitier — et nous bûmes du vin violet fort désagréable au goût. Oh! notre bon cidre normand, si limpide et si parfumé! ils appellent cidre ici quelque chose qui se fait avec des fruits secs , et qu'on vend fort chei* ce qu'il y a de plus passable à boire à bon marché, c'est la bière.
On prétend, dans les livres, que c'est en Egypte que la bière a été inventée —je me rap-
pelle que Julien TApostat avait fait une épigramme grecque contre la bière qu il avait bue aux environs de Lutèce.
— Non, dit-il, tu n'es pas le vrai Bacchus; le fils de Jupiter a Thaleine douce comme le nectar, et la tienne ressemble à celle d*un bouc.
On prétend que nous buvons du cidre en Normandie, parce que nous n'avons pas de raisin pour faire du vin. — Si c'était là la seule raison, les Parisiens pourraient nous apprendre à nous passer de raisin ; on m'a nommé une foule de choses avec lesquelles ils font du vin — le sureau, l'hièble, la ronce. — Mais, dis-Je à celui qui me parlait — est-ce qu'on ne fait pas aussi du vin avec du raisin?
— Ah! pardon — dit-il — j'oubliais... Effectivement, on en fait aussi avec du raisin.
— Couchons-nous de bonne heure , dit ma mère — demain nous verrons Paris — ce n'est qu'après-demain que nous commencerons à travailler.
Le lendemain — c'était dimanche — nous mîmes nos plus beaux habits — puis nous alla-
mes à la messe à Saint-Roch — où il y avait une messe en musique. — Les églises de Rouen que je connais sont bien plus belles que Saint- Roch de Paris.
— Mais jamais je n'avais entendu une pareille musique — cela emporte le cœur au ciel — l'orgue remplissait l'église de torrents d'harmonie — puis des chœurs de voix chantaient les hymnes. — Il y avait beaucoup de monde, mais les gens avaient l'air d'être là beau-^ coup moins pour prier Dieu que pour écouter la musique — on causait de tel ou tel morceau, de tel ou tel chanteur. Et j'appris non sans étonnement que c'étaient des acteurs excommuniés et maudits par l'Eglise qui venaient dans la nef faire entendre leurs voix de perdition.
Cela était très-étonnant pour un écolier qui sort de faire sa logique y et qui ne connaît absolument que les livres. Dans l'ancienne discipline ecclésiastique, on portait la régularité jusqu'à vouloir que ce fussent des prêtres et des moines qui touchassent de l'orgue. La pa-
roisse de Saint-Jacques-la-Boucherie , à Paris, produisit la première le scandale de faire toucher l'orgue par un laïque, en 1496, et pourtant ce laïque était un notaire au Châtelet de Paris, homme fort pieux qui faisait des actes toute la semaine et jouait le dimanche Torgue de Saint- Jacques-la-Boucherie.
* A propos de ce mot — je viens d'éprouver un embarras pour construire ma phrase — la grammaire veut qu'orgue soit masculin au singulier et féminin au pluriel, et je n'ose ni manquer à la grammaire ni dire : l'orgue de l'église Saint-Jacques-la-Boucherie était alors tin des plus belles orgues de Paris. — Vous trouvez peut-être que je suis bien dans la grammaire — soyez tranquille — ce même soir-là je suis sorti de la grammaire pour entrer dans la vie. Après notre sortie de l'église , nous allâmes aux Tuileries et aux Champs-Elysées. Que de gens parés, de chevaux, de voitures ! Regarde bien toutes ces richesses , me disait ma mère , eh bien ! tout cela sera à toi , si tu le veux. — Dites au moins à nous — ma mère
Quand il fut Fheure de dîner, je m'attendais à faire comme la veille l'emplette de notre dîner chez le chaircuitier — mais ma mère me dit : Nous allons faire un bon dîner chez un restaurant.
— Mais ce sera bien cher?
— Le chaircuitier même est trop cher pour nous, répondiirelle, et dès demain je ferai nos repas avec plus d'économie. Cette journée d'aujourd'hui , il y a six mois que je la prépare — laisse-toi faire ,
Nous allâmes au Palais-Royal , où nos yeux furent éblouis par la magnificence des boutiques — puis nous entrâmes dans une sorte de palais dont je n'avais jamais vu le pareil que dans les contes de fées. C'étaient partout des peintures, des dorures, des glaces — sur une espèce de trône était une jolie personne richement habillée — des hommes très-bien mis et très-frisés servaient les dîneurs. — Nous nous sommes assis à une table. J'osais à peine marcher et avancer — d'autant que la salle était si miraculeusement éclairée, qu'en réalité on y
voyait plus clair que le jour. Ma mère tira de sa poche un papier qu'elle donna au domestique — un de ces messieurs si bien frisés et si bien mis, que lorsqu'il me prit mon chapeau pour l'accrocher à une patère — je me laissai aller à lui dire poliment : — Monsieur, ne vous donnez pas la peine... mille remerclments.
Le papier que ma mère avait communiqué au garçon était la carte de notre dîner. Elle s'était fait donner, je ne sais par qui, le menu d'un dîner de gens riches.
Nous mangeâmes des choses qui m'étaient inconnues ou qui étaient tellement déguisées par la cuisine, que je ne les reconnaissais pasl On nous fit boire avec cela du vin — du vrai vin — très-probablejnent fait avec du raisin. — Ça vaut le cidre — mais ça a sur le cidre un avantage marqué.
Il paraît qu'il faut que l'homme s'enivre — car la Providence en a singulièrement multiplié et varié les moyens — le vin tant célébré par les anciens est loin d'être seul chargé de cette importante fonction — en Normandie et dans
les provinces voisines, on s'enivre avec du cidre — en Angleteri'e, en Flandres, avec de la bière — il y a des sauvages qui tirent du tronc de certains palmiers une liqueur trèsexcitante et qui les rend aussi stupides que pourrait faire le meilleur vin — mais il m'a semblé ces jours-ci, en buvant de la bière, qu'il fallait être né Anglais, ou Flamand, ou Hollandais pour s'enivrer avec cette boissofi. — J'ai entendu dire à des Parisiens qu'il n'y avait que les Normands qui pussent s'enivrer avec du cidre.
Eh bien ! je crois que le vin — et le bon vin — peut enivrer tout le monde. J'en eus la preuve; quoique nous n'eussions bu qu'une bouteille de vin, ma mère et moi, bouteille unique dont, à vrai dire , j'avais bu au moins les trois quarts, je me sentais dans l'esprit une légèreté inusitée , une disposition à voir les choses de leur beau côté, et une tendresse générale que je ne me rappelais pas avoir jamais ressentie. — En sortant du restaurant , en traversant cette grande salle si éclairée, il me
semblait que la terre tremblait un peu sous mes pas. Quand nous fûmes dehors , je me sentis d'abord un peu étourdi , mais je ne tardai pas à me remettre, et ne gardai que la prédisposition à la joie qui s'était emparée de moi, nous n'avions pas bien loin pour aller à l'Opéra. Ma mère prit deux billets, et nous entrâmes.
Je fus d'abord un peu surpris des larges escaliers* couverts de tapis , mais quel ne fut pas mon éblouissement quand nous fûmes installés dans la salle ! Je n'étais jamais allé au théâtre, même à Rouen, où je ne sortais jamais du collège.
D'abord je ne vis que les lumières — le café de Véry qui m'avait paru un palais — n'était qu'un taudis à côté de ce que je voyais.
Notre costume attira un peu les regards , mais nous étions si occupés nous-mêmes de regarder que nous nous aperçûmes à peine de l'attention passagère que nous excitions.
J'étais dans le ravissement, je croyais rêver; ces femmes parées comme je n'en avais jamais vu ; éclairées par cent becs de gaz , avec des
diamants qui avaient Tair de petites étoiles sur les cheveux, au col et aux oreilles — mais ce qui m'éblouissait encore davantage, quoique je ressentisse une sorte de terreur qui m'empé' chait presque d'oser les regarder ^ c'étaient les épaules et la peau étincelante des femmes. Il faut dire que le dîner chez Véry, le bon vin , le café, m'avaient admirablement prédisposé à l'enthousiasme. La musique et les lumières et ces apparitions étonnantes achevèrent de me griser; la toile se leva et j'éprouvais de nouveaux enchantements; les danseuses me surprirent fort; mes yeux se portèrent du théâtre dans la salle et de la salle sur le théâtre.
— Sur le théâtre, me dit ma mère — ce sont des danseuses, des actrices, des courtisanes, des femmes consacrées au démon et maudites par l'Église.
Dans les loges ce sont les grandes dames, les femmes honnêtes, les femmes respectées— celles qui étaient ce matin à Saint-Roch.
Les unes et les autres sont nues jusqu'à la ceinture ou à peu près, les danseuses par en
bas et les honnêtes femmes par en haut. C'est à ça qu'on les distingue.
Pour moi je les trouvais toutes ravissantes et admirablement belles — cependant je ne tardai pas ajourner plus volontiers mes regards du côté des loges — en grande partie parce que ma mère m'avait dit que les unes étaient des courtisanes et les autres des femmes comme il faut, — mais encore et, je crois, davantage, par une autre raison.
Les danseuses me paraissaient tellement étranges, que je les prenais ou pour des fées — ou pour des êtres d'une autre espèce que nous — c'était curieux, singulier, extraordinaire — mais cela ne me causait pas d'émotions.
Les femmes des loges, au contraire, me semblaient de vraies femmes fort différentes de ce que j'avais vu jusque-là — mais enfin c'étaient des femmes. — Figurez-vous bien, mon ami, un pauvre paysan normand transporté à l'Opéra — que vous connaissez. — Jamais je n'avais vu de ma vie les jambes d'une femme. — Quand une femme chez nous montrait un peu sa jambe
jusqu'au-dessus de la cheville en traversant un ruisseau, elle devenait toute rouge.
Je n'avais jamais vu les épaules ni la gorge d'une femme — chez nous on voit le col — jusqu'au petit cordon noir qui attache la croix d'or, on ne voit pas la croix pendant l'hiver. — L'été on voit la croix — et c'est tout.
Dans mes idées vagues , j'avais mêlé l'aspect de ces choses aux mystères du mariage.
Et toutes mes idées étaient bouleversées par ce que je voyais à la fois et sur la scène et dans les loges. Les femmes, chez nous , on les reconnaît à cela qu'elles ont des jupes et de longs cheveux. A part cela, leur démarche, leurs poses, leurs mains, leurs pieds, sont pareils aux nôtres — leur peau est semblable à la nôtre.
Mais là — je voyais des mains petites, effilées, blanches, des cols et des épaules revêtus d'une peau blanche, fine, soyeuse.
Je découvris que je voyais des femmes pour la première fois; des femmes telles que les célèbrent les poètes.
Je compris que j'avais vu jusque-là des fe-
melles de laboureurs, des femelles de pêcheurs.
Enfin je voyais des femmes !
J'étais comme le Musulman entrant dans le paradis de Mahomet peuplé de houris, dont la femme n'est qu'un grossier simulacre.
Certes, Isoline est une bonne, une jolie, une douce, une charmante fille ; mais les sentimentd qu'elle m'inspire ont quelque chose d'austère, de saint qui ressemble plus à l'amitié tendre d'un frère pour une sœur qu'à l'amour que dépeignent les poètes, comme Ovide. Je compris alors ces quatre vers que j'avais lus quelques jo.iirs avant mon départ de Rouen.
— Vous fermez le volume et l'on vous voit rèver : Que diable lisez- vous de si beau? — Mais Ovide.
— Je comprends maintenant ; c'est le plus channant guide Que l'on puisse choisir quand on veut s'égarer.
Mais ces ravissements, ces enivrements que me causait l'aspect de ce bouquet de femme
— frais, riant, embaumé comme des fleurs — voilà l'amour?
— Et que serait-ce donc — si j'existais pour une d'entre elles, si... Oh! non, il me semble
que si Tune d'elles mettait sa petite main dans la mienne comme Isoline y a mis la sienne — je tomberais consumé et comme frappé de la foudre.
Quand le spectacle fut fini — nous nous trouvâmes arrêtés dans les escaliers par la foule qui s'écoulait lentement, confondus avec ces femmes dont les épaules étaient alors couvertes de velours et de fourrures — mais dont la voix était une harmonie et Thaleine un parfum. Je voyais des hommes venir à elles, leur parler, leur prendre la main. — Eltes leur répondaient en souriant. Je baissais ces hommes. •— Certes, je me sentais bien un être inférieur à toutes ces charmantes beautés. Je voulais bien les adorer respectueusement en silence — mais je ne pouvais souffrir que ces hoinmes— des hommes comme moi
— les traitassent en égales . — On s'arrêta sous le péristyle. On attendit les voitures.— Des laquais galonnés et dorés appelaient les cochers et venaient avertir quand les voitures étaient arrivées.
— Les chevaux piaffaient et entraînaient rapidement les carrosses. Nous nous en retournft-
mes à pied rue de la Harpe. — J'étais ivre — j'étais fou.
Quand nous fûmes chez nous — ina mère me dit : Cette journée est finie — j'ai dépensé cinquante francs. Cinquante francs ! juste autant que j'ai dépensé pour me nourrir pendant les quatre derniers mois que tu as passés au collège. — Cinquante francs! Un trésor! mais je voulais pouvoir te dire — ce que je vais te dire.
Pense bien et pense toujours à ceci : Nous allons pendant quelques années mener une vie laborieuse et misérable. Mais , si tu le veux, tout ce que tu as vu aujourd'hui, les richesses et les plaisirs de tout genre, les voitures, les chevaux, les dîners exquis, les vins délicieux, les théâtres, la musique — toutes ces belles femmes, ces ravissantes créatures que tu as vues ce soir — tout cela est à toi — tout cela est à toi si tu le veux — mais ce que j'appelle vouloir, ça n'est pas désirer. Quand on veut aller quelque part, on fait le chemin. Tout cela est à toi — mais pour cela il faut devenir riche — pour devenir riche il faut travailler. — Travaille sans relâche
— âutaDt que tes forces te le permettront. — QudDd tu sentiras le besoin de te reposer ou de te distraire une demi-heure , tu le feras , mais tu penseras que tu prolonges d'une demi-heure notre pauvreté et que tu retardes d'une demiheure le moment où tout ce que tu as vu aujourd'hui t'appartiendra.
Cette journée est finie.
A prendre de demain, nous allons être pauvres , pauvres comme nous l'étions à Bléville quelquefois, souvent même plus pauvres encore, parce qu'il ne suffit pas de vivre , il faut payer pour tes inscriptions, pour tes Uvres, pour tes examens, pour cent choses que j'ai là écrites ; car j'ai depuis longtemps tous les renseignements possibles. Il faut que tu sois vêtu convenablement. Agis comme tu me l'as promis, rame courageusement et laisse-moi tenir la barre du gouvernail. — Nous réuissirons — j'ai bien su te faire bachelier, je te ferai docteur, je te ferai riche, estimé, heureui.
Dieu sait que je ne dormis guère cette nuit-là— je me sers là d'une locution toute faite — j'aurais
parlé plus justement en disant que c'est le diable qui sait mon insomnie dans la nuit qui suivit cette conversation. — J'étais toujours à TOpéra, j'entendais toujours ma mère qui me disait :
Tout ce que tu vois est à toi — si tu le veux — et je voulais — et je le voulais, je le voulais à en devenir fou. — Ce n'est que plus tard que j'ai pensé que ma mère avait un peu fait comme le diable quand il emporta le Christ sur la montagne. — Certes, si le diable à son tour eût fait comme ma mère, et s'il m'avait dit en me montrant tout ce que j'avais vu ce jour-là : — Tout cela, est à toi si cadens adoraveris me — je le crains, je n'aurais pas hésité longtemps à me jeter à ses griffes et à radx)rer.
Le lendemain, le déjeuner se composa de pain et de fromage. Ma mère mit nos bardes et notre logis en ordre ; puis elle alla porter quelques-unes de ses lettres de recommandation.
Elle échangea tous les livres que j'avais eus en prix du collège contre les premiers livres dont je vais avoir besoin. Je pris ma première inscription et jo commençai à me mettre à la besogne.
Je n'avais pas encore demandé à ma mère sur quelles ressources elle comptait pour nous faire vivre pendant quatre ans. Elle m'a expliqué son plan financier. Grâce à ces lettres de recommandation et aux protecteurs que, dit-elle, elle saura bien se faire aussitôt qu'elle aura pris langue dans le pays , elle me trouvera des écoliers ; des enfants qui suivent les cours des collèges et qui ont besoin d'un répétiteur ou des jeunes gens ayant besoin de se préparer au baccalauréat — elle ne veut pas que j'en prenne beaucoup parce que cela me ferait perdre du temps ; elle aura bientôt calculé ce qu'il nous faut strictement pour vivre , et elle ne me permettra pas de gagner un sou de plus de cette manière , parce que ce seyait retarder lâchement le moment de notre bonheur.
Aujourd'hui déjà j'ai un élève qui vient à mon grenier deux heures par jour; il me donne trente francs par mois. Ma mère pense que nous aurons assez de deux élèves qui viendront ensemble et ne me prendront pas plus de temps qu'un seul. Dans quelque temps, mon
cher maître — je pourrai vous donner des détails plus précis — car en ce moment je suis tout étourdi , tout ébloui, tout abasourdi.
Je travaille — je vais surtout beaucoup travailler — et, comme ma mère m'a plusieurs fois répété que je le lui ai promis ~ ramer sans relâche, en lui laissant tenir la barre du gouvernail.
Adieu donc, mon cher et honoré maître.
Antoine-Clovis Gosselin.