‹ Clovis Gosselin (volume 2)Chapitre 7 sur 22 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

ClOTlfl G«Miellii9 éiuûimni h P«f l«, à M. «éMérem Hénimberl, matlre <l*éeole à Blévllle.

Mon cher et honoré maître,

Voici près de deux mois que je ne vous ai écrit; mon excuse serait que j*ai beaucoup travaillé, ce qui est vrai, — mais ce qui est vrai aussi, c'est que je n'ai pas grand'chose de nouveau à vous dire.

Ma mère a modifié son plan de finance. Il y a un mois elle me dit : Je t'ai trouvé un nouvel élève. — Très-bien, dis-je, cela complète les deux que vous me vouUez. — Et, dit-elle — ce nouvel élève te donnera cinquante francs par

mois.

d by.GoogIe

— Nous serons bien plus à Taise, dis-je.

— Pas le moins du monde ; je vais renvoyer le premier; cinquante francs par mois suffiront pour notre nourriture et notre loyer ; pour ce qui est de notre entretien, de tes livres, de tes inscriptions, avec l'aide de Dieu, j'y aviserai ; ne te tourmente de rien , tout sera toujours prêt à teipps ; travaille, efforce-toi de rattraper les deux heures par jour que cet élève te fait perdre.

Maintenant', vous pouvez vous représenter, mon cher ami, combien d'énergie, d'activité, d'opiniâtreté ma mère déploie pour nourrir un garçon de mon âge, vigoureux et affamé, et elle-même, avec vingt sous par jour.

Elle lave et raccommode notre linge. Elle réussit même à me faire mes vêtements. Nous avons eu une petite querelle l'autre jour, parce que j'ai découvert qu'elle allait elle-même puiser de l'eau à la fontaine publique, pour épargner six liards tous les deux jours, qu'il faudrait donner à un marchand d'eau. Cette fois , je n'ai pas cédé. J'avais le cœur navré , je

pleurais en pensant que j'avais vu cette pauvre femme monter deux fois dans la même journée une énorme cruche d'eau au cinquième étage, après l'avoir été chercher à plus de cinquante pas, à une fontaine publique établie dans une rue voisine.

— Ma mère, lui dis-je — vous savez combien je me soumets à vos moindres volontés , mais cette fois je ne vous céderai pas; ou vous prendrez de l'eau à un porteur d'eau, ou c'est moi qui irai chercher de l'eau à la fontaine. Après une longue discussion, pendant le dtner, car elle n'eût pas laissé perdre ce temps-là dans la journée, elle chercha et trouva moyen de retrouver ces trois liards par jour dont je lui imposais la dépense, par une a^e dépense qu'elle modifia. Pensez, mon cher maître, qu'avec nos faibles ressources qu'elle ne veut pas me permettre d'accroître , un sou dépensé mal à propos romprait l'équilibre de notre budget. Si j'ai gagné la victoire sur l'eau, il m'a fallu lui céder sur d'autres points qui ne me choquent pas moins — il s'agit de soins qui ne

sont pas bien fatigants, mais qui ont quelque chose de servile — je voulais nettoyer mes habits et surtout ma chaussure. — Laisse -moi tranquille, me dit-elle — ce n'est pas ton affaire — tu retardes d'une demi-heure le moment où nous serons riches, où nous serons heureui, où nous serons docteur.

Outre les soins de notre intérieur, elle trouve du dehors toutes sortes de choses à faire ; et ce qu'elle gagne ainsi, pauvre femme* — en se fatiguant outre mesure, elle le met soigneusement en réserve pour acheter mes livres nécessaires, payer mes inscriptions et renouveler mon chapeau et mes souliers; les seules choses qu'elle ne prétend pas faire elle-même.

Quelquefois^e me désespère quand je la vois rentrer fatiguée , haletante , pour faire notre dîner, raccommoder nos hardes, laver notre Unge. Je la suppUe de me laisser prendre un second élève. Non, me répond-elle avec opiniâtreté. J'avais cru d'abord que deux élèves ne te prendraient pas plus de temps qu'un seul ; mais je t'ai vu donner tes leçons et je

sais que je m'étais trompée. — Mais, ma mère, lui dis-je, je ne puis vous exprimer combien je souflfre de vous voir livrée à un travail aussi pénible. Et que ferais-je pendant que tu étudies? me dit-elle. Je m'ennuierais. Je ne sais ni lire ni écrire. Ne nous amusons pas à des sensibilités. Travaillons — travaillons tous les deux à notre bonheur. — Que chacun fasse ce qu'il peut et ce qu'il sait faire.

Ma mère est une organisation tellement forte, tellement puissante, qu'elle me domine, qu'elle m'entraîne — et puis quelquefois, à l'heure de nos repas — elle me fait des descriptions si animées des plaisirs de la fortune , qu'elle me remonte la tête — que je trouve tout ce qu'elle dit raisonnable, et que je me sens aussi pressé qu'elle d'arriver.

J'entends parfois aux cours mes condisciples parler de toutes sortes de choses que je ne connais pas, et que, selon toutes les probabilités, je ne connaîtrai jamais. Ils ont des endroits de réunion — où on danse, où on joue, où on boit de la bière — la Grande-Chaumière et deux ou

trois autres établissements. — Us y vont le dimanche et aussi dans la semaine. — Ils vont au spectacle — ils déjeunent et dînent les uns chez les autres — ils jouent aux dominos, aux cartes, au billard — ils se promènent beaucoup — ne vont pas aux cours quand il fait trop froid, et s*en abstiennent quand il fait trop chaud — ils ont des amis, des maîtresses, ^tc. — Mais, sur ce dernier point, il ne faut pas trop croire aux charmantes figures esquissées par les romanciers — de jeune fille laborieuse toute la semaine — et s'amusant le dimanche à danser avec un amant auquel elle garde fidèlement son cœur.

Non, rétudiante, comme on rappelle — n'est pas ainsi faite — ce sont des courtisanes de bas étage — elles sont maîtresses d'étudiants — c'est un état, elles n'en ont pas d'autres — '• l'étudiant les paie — on les régale — ces amours même ont quelque chose de triste — en cela que ces jeunes gens à Tâge des sentiments chaleureux, élevés, dévoués — ne pouvant, quand ils ne sont pas des niais, s'empêcher de mépri-

ser les objets de leur amour — ne reçoivent ni au cœur ni à Tesprit la féconde influence d'un premier amour pur, élevé, poétique — toute la brillante et printanière floraison de la jeunesse est perdue pour eux.

Je ne vous parle pas — des fâcheuses habitudes, des atteintes graves à la santé, etc.

Mais une chose dont je suis convaincu — c'est que si les études de droit et de médecine, du moins en ce qui concerne la partie théorique, se faisaient dans un établissement semblable à nos collèges — où les élèves seraient soumis à une discij|line, tout en recevant plus de liberté qu'au collège cependant — on apprendrait— en travaillant mal comme au collège, mais avec une sorte de régularité. — On apprendrait et on saurait en deux ans — ce qu'on apprend à peine en cinq ou six. — Je comprends très-bien ce brave paysan qui — écrivant à son fils, mettait sur l'adresse de sa lettre :

A Monsieur j

Monsieur Louis Quesnely mon fils, étudiant à Paris,

ou du moins envoyé à Paris pour étudier.

Ce n'est que peu de temps avant chaque examen que Ton se renferme et que Ton entasse dans sa tête les connaissances nécessaires pour répondre à Texamen. Ces choses ingérées confusément dans le cerveau, n*y sont nullement digérées , ne s'y assimilent pas — on se donne une indigestion et le cerveau trop plein rejette le tout devant les examinateurs.

On compte beaucoup pour être reçu sur tel ou tel hasard qui vous fait présenter telle ou telle question par tel ou tel examinateur. — Chaque examen n*est pas une source de science acquise. — Non, c'est plutôt ime barrière^autée — • comme on fait faire aux chevaux de course.

Si ma mère se traite rudement, elle ne me ménage guère plus — j'ai été longtemps à lui faire comprendre ce que vous m'avez si bien expliqué — et d'après quoi je faisais tout à l'heure un raisonnement — c'est-à-dire que le cerveau doit digérer comme l'estomac.

Au commencement, quand elle ne m'entendait pas marmoter des paroles sur mes lèvres, quand elle n'entendait pas ma plume grincer

sur le papier — si je réfléchissais sur ce que je venais de lire , quand je cherchais une expression rebelle, elle me criait de Tautre pièce où elle faisait notre cuisine : — Allons, allons, Clovis, du courage, mon garçon, ne t'endors pas.

Elle est aujourd'hui un peu plus raisonnaHe ; cependant, si elle se résigne à ne pas toujours m'entendre marmoter, à ne pas me voir écrire sans cesse, elle est néanmoins toujours beaucoup plus satisfaite de cette forme d'occupation que de toute autre — et quand j'ai passé la journée à écrire ou à apprendre par cœur, elle me félicite le soir et me caresse.

Elle s'est cependant aperçue il y a quelques jours que je maigrissais ; elle a compris que je manquais d'air et d'exercice; elle a institué des promenades au Luxembourg que nous faisons ensemble après dîner — elle me conseille d'emporter un de mes Uvres.

Là, elle ne perd pas ses idées de vue un instant — elle n'a pas assez de sarcasmes pour les étudiants qu'elle voit passer avec des femmes

sous le bras et se dirigeant vers quelque lieu de

plaisir. Elle ne vient cependant pas toujours avec moi ; elle me dit qu'elle n'a pas le temps, et quand j'insiste parce qu'il me répugne de prendre une distraction sans elle, elle me dit, ce qui est vrai, qu'elle prend bien assez d'exercice comme cela et que sa santé n'en souffre pas.

La maison dont nous sommes les plus minimes locataires appartient à une vieille demoiselle fort riche. — Ma mère a quelquefois pour elle quelques travaux, du linge à raccommoder ou toute autre corvée.

Je ne veux pas le dire à ma mère, mais je suis réellement fatigué. J'ai la tête lourde et somnolente. Par moments je reprends tous mes enivrements du jour de notre arrivée à Paris, mais d'autres fois j'éprouve un grand découragement et une lassitude invincible.

A-t-elle réellement bien raison, et étais-je appelé à être autre chose qu'un laboureur? — J'en doute — j'apprends avec quelque facilité , mais je ne me sens pas entraîné avec enthousiasme vers la science médicale, comme je Tétais quand vous m'appreniez à voir et à admi-

rer les merveilles de la nature. Mon but même dans mes moments de courage, c'est le bien-être qui doit ressortir d'une position acquise ; ce n'est pas la curiosité et l'ardeur de la science — ce n'est que par accident le désir de soulager l'humanité — ce ne doit pas être ainsi qu'on devient un grand médecin ; et mon travail opiniâtre, qui n'a qu'un but égoïste et intéressé, a par cela même quelque chose de servile et d'ignoble qui me choque.

Mais — il est trop tard pour reculer, ce serait porter à ma mère un coup mortel. Cependant, je dois m'avouer aussi quelquefois que son caractère a plus de force que d'élévation , et que son but n'est pas plus élevé que le mien.

En attendant, je suis dans l'ornière, je la suivrai. — Je ramerai, et ma mère mènera notre barque à son gré.

Je pense cependant quelquefois à nos cours et à nos masures — aux pommiers en "fleurs dans les cours — aux ajoncs dorés qui tapissent nos côtes — et je soupire.

Je pense aussi souvent à vous et à nos entretiens d'où je sortais réellement plus savant et meilleur.

Je pense aussi à cette chère petite Isoline — mais ma mère en quelques paroles me rend les rêves enivrants et je veux être riche et avoir à moi tout ce que je vois appartenir à d'autres qui n'y ont pas plus de droits que moi.

Je vous écris la nuit — mon cher maître — non que ma mère n'ait gardé pour vous une profonde et respectueuse reconnaissance — mais elle veut que j'ajourne tous devoirs comme toutes distractions.

Je cesse — car j'ai la tête horriblement fatiguée et je ne vois presque plus clair.

A bientôt, mon cher et hçnoré maître ,

Antoine Clovis Gosselin.

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