‹ Clovis, tragedie en cinq actes;Chapitre 2 sur 74 · VIENNET · texte numérisé non relu

VIENNET

PRÉFACE

L’esprit de patriotisme qui s’empare aujourd’hui de toutes les classes de la société française , doit nécessairement entraîner nos poètes dramatiques vers cette mine abondante que nous offrent les annales de la patrie. Le théâtre a ses révolutions comme le monde politique. Nous voulons, comme les Grecs, un théâtre national , et nous avons plus de matériaux qu’il n’en faut pour l'élever. Notre histoire est riche et vaste. Les ouvriers qui l’exploitent sont innombrables ; et le public m’a prouvé qu’il était disposé à seconder leur efforts par son indulgence. Cette émulation est digne d’éloges ; gardons-nous seulement de la rendre exclusive. Ne disons pas , avec une foule de spectateurs rassasiés , que les Grecs et les Romains sont usés ; et ne prenons pas pour une règle de goût l’élégante boutade d’un homme d’esprit qui demande à grands cris qu’on nous en délivre.

On a trop vanté le patriotisme des Sophocle et des Euripide. Comme les Grecs tenaient pour

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ainsi dire à l’adolescence du monde civilisé , les temps passés étaient stériles pour eux. Les notions qu’Hérodote leur avait données sur l’Égypte et la Perse , étaient à peu près les seules qu’ils eussent acquises sur leurs prédécesseurs. L’histoire des Juifs leur était inconnue ; celle de Rome naissante n’était pas écrite ; et les riantes fictions d’Homère et d’Hésiode avaient tellement approprié au génie poétique les exploits des premiers enfans du Péloponèse , qu’il était presque impossible à l’imagination de leurs poètes dramatiques de chercher ailleurs les sujets de leurs inspirations. Les Romains adoptèrent ces fictions gracieuses ou terribles ; et les héros de leurs annales n’occupèrent que le second rang sur le théâtre d’un peuple qui poussait l’amour de la patrie jusqu’au fanatisme.

Quand le génie des arts, riche des palmes épiques de l’Italie , vint lutter en France contre la barbarie du quinzième siècle , et substituer les jeux innocens de l’esprit aux jeux sanglans de la chevalerie dégénérée, la France était infestée du fléau des controverses qui devait plus tard la couvrir de sang et de ruines. Les livres saints et ceux des pères de l’église étaient l’unique pâture du plus grand nombre. L’imprimerie , à peine éclose du cerveau de Guttemberg, n’essayait presque ces heureuses combinaisons que sur la Bible.

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Quelques savans feuilletaient, il est vrai, les immortelles pages d’Homère ; mais la Palestine était Je seul monde connu de la multitude ; et comme la multitude assiégeait seule les tréteaux des bateleurs , il était naturel de ne représenter à ses yeux que ce qu’il lui était possible de comprendre. Les mystères, les moralités, et les farces furent le digne spectacle de ces temps, où régnait un grossier mélange de superstition et d’ignorance , de dévotion et de barbarie; et la Destruction de Troie la grande , par Millet le Parisien , fut la seule pièce profane que les Thespis français osèrent essayer devant le parterre de nos carrefours.

Bientôt, les études mieux dirigées, plus étendues, familiarisèrent la masse du peuple avec les anciens temps. Le domaine de l’érudition s’agrandit. Les traductions de l’Électre de Sophocle et de l’Hécube d’Euripide marchèrent de concert avec l’apocalypse de monseigneur saint Jean Zébédée et le sacrifice d’Abraham. Plus hardi que Lazare Baïf, Jodelle , l’une des étoiles de la Pléiade française , transporta sur la scène les Dtdon et les Cléopâtre. Les décollations , les vigiles, les miracles, les allégories cédèrent la place aux César , aux Agamemnon et aux Sophonisbe. Mairet, Rotrou avancèrent l’art dramatique; Corneille lui fit faire un pas gigantesque

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comme son génie , et Racine vint le porter enfin à ce degré de perfection , où il a été si diflicile de le soutenir.

L’histoire nationale fut dédaignée par ces deux maîtres de la scène française , et le grand Corneille ne la montra qu’une fois en perspective dans sa tragédie d’Àttila.Mais avant, comme après eux , nos poètes ont puisé à cette source , et nps drames nationaux remontent même jusqu’aux mystères. Nos vieux manuscrits en renferment un fort édifiant de sainte Bathilde, femme de Clovis II , qui fait cuire les jambes à ses deux fils. Le baptême de Clovis, à la requête de Ciotilde et l’envoi de la sainte-ampoule y sont également le sujet d’une moralité. L’agitation des mrtis, sous le règne trop court de Henri-le-Grand, fit naître quelques tragédies de circonstance. Gaspard de Coligny , le duc et le cardinal de Guise , furent reproduits sur le théâtre peu de temps après leur mort; et l’augustç victime de Ravaillac y fut exposée à la vénération d’un peuple que le fanatisme venait de priver de.son père. La même plume , celle du seigneur de Courgenai , avait déjà célébré les hauts faits de Gaston de Foix et de Mérovée. Jeanne-d’Arc est devenue surtout l’objet d’une grande prédilection ; et depuis Jean Barnet jusqu a M. d’Avrigny, dont un juste succès vient de couronner les e£*

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forts, plus de dix poètes dramatiques se sont attachés à ce glorieux épisode de nos annales.

Le vaste génie qui domina sur le dix-huitième siècle, le plus étonnant des écrivains dont l’humanité se glorifie , celui dont les conceptions embrassèrent tous les peuples comme tous les genres, n’oublia point une patrie qui le vengeait par son admiration constante des persécutions du Parlement et de la Sorbonne, et des grossières injures que vomissait contre lui la tourbe vénale des Sabatier et des Nonotte. Le nom de la France fut enfin prononcé dans des tragédies dignes d’elle. Mais Zaïre et Adélaïde du Guesclin ne retraçaient encore aucun événement de notre histoire. Elles n’étaient que des cadres ingénieux où Voltaire rappelait avec art quelques-uns de nos souvchirs; tout y était fabuleux hors les noms célèbres qui figuraient dans ce tableau . Tout était sorti de l’imagination du poète; et ses tirades éloquentes ne donnaient point encore aux Français le doux plaisir d’applaudir eux-mêmes à leur propre gloire.

C’est à Dubelloy que cet honneur était réservé. On se rappelle encore les transports d’enthousiasme qu’excitèrent le Siège de Calais et Gaston et Bayard. C’était l’histoire nationale transportée toute vivante sur le théâtre de la nation ; des scènes embarrassées , des incidens sans vrai-

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semblance , des incohérences ridicules , une complication d’événemens sans ordre et sans suite , un style à moitié barbare trouvèrent grâce devant les émotions patriotiques dont le spectateur était rempli ; et ce ne fut que long-temps après cet engouement inconcevable que le goût s’aperçut de l’erreur où le patriotisme l’avait entraîné.

L’exemple de Dubelloy ne fut pas imité par les Ducis et les La Harpe. Un nom français fut seulement jeté par Lemière dans un sujet malabare; mais les poètes recommencèrent à chercher leurs inspirations dans les sujets étrangers. Il fallut qu’une révolution , dont je n’examine ici que les résultats dramatiques , vînt donner une direction nouvelle à nos idées. Les barrières qui séparaient nos différentes provinces furent renversées. Tous les peuples qui formaient le royaume de France n’avaient , pour ainsi dire , qu’un sceptre commun pour ralliement. Ils ambitionnèrent des liens plus forts dans la communauté des lois et des usages. Ils rejetèrent les noms provinciaux qui les séparaient. Us ne voulurent être que Français; et le nom de Patrie, dont les Anglais seuls , parmi les peuples modernes , avaient senti la valeur et la puissance , exerça son empire magique sur le peuple nouveau qui renaissait à la liberté, , . ,

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Un poëte " f vraiment digne de ce nom J se

trouva porté au milieu de cette conflagration politique. La haine de la tyrannie,, de la superstition et du fanatisme lui inspira sa tragédie de Charles IX. Mais il prouva dans celle de Fénelon qu’il savait distinguer la religion véritable de cet esprit d’intolérance qui la dégrade ; et si la révolution n’avait point changé de face, si l’abus des idées primitives qui l’avaient produite n’était pas venu jeter sur son origine ces préventions funestes dont nous ressentons encore aujourd’hui les effets déplorables , nous reconnaîtrions avec Chénier , comme nous le reconnaîtrons plus tard, qu’on n’insulte pas à la majesté des trônes, ni à la sainteté des autels, en exposant sur la scène les abus du sacerdoce et de la royauté , et que les grands crimes politiques sont tous justiciables du tribunal de Melpomène.

Des idées plus saines et des temps plus calmes nous permirent d’accueillir avec transport le tableau de ces mêmes crimes dans la catastrophe

des Templiers Mais je m’aperçois que j’arrive

aux poètes vivans , et qu’il ne m’est pas permis de les juger. Je me bornerai donc à retracer les impressions dont ma tragédie a été le résultat. La gloire de la France était portée aux extrémités de l’Europe par nos légions victorieuses. L’entiiousiasme d’une nation guerrière, la rapidité

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de ses conquêtes, la stupeur de vingt peuples défaits, l’abaissement de leurs souverains, l’entassement de leurs drapeaux dans nos basiliques , la pompe de nos triomphes , l’érection de cette foule de monumens qui devaient en perpétuer la mémoire , tout cet éclat , cette magnificence exerçait sur mon imagination ardente une puissance irrésistible. Je ne pouvais l’occuper que de la gloire de ma patrie. L’origine fabuleuse du grand peuple auquel j’étais fier d’appartenir fut le premier objet de mes chants ; et le poëme de Francus , que je donnerai au public quand il m’aura cru digne de m’élever jusqu’à l’épopée , fut la première conception de mon patriotisme.

Ce n’était pas assez pour moi ; je voulus célébrer l’arrivée de ce peuple dans les contrées que la destinée avait assignées à ses armes, où devaient fleurir ses lois et son nom. Je cherchai le fondateur de la monarchie française, et ne le vis point dans les quatre premiers rois de la dynastie mérovingienne. Leurs conquêtes n’étaient que des incursions passagères, des ravages sans but et des combats sans gloire. L’établissement des Francs dans la Gaule ne datait que de Clovis, et c’est à Clovis que je m’attachai. L’empire d’Occident venait de finir ; un faible reste de cette puissance qui avait pesé sur le monde entier avait succombé sous les premiers efforts

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du héros que j’avais choisi. La chute d’un grand empire , l’élévation du plus ancien des empires modernes , une époque nouvelle à peindre , la sauvage grandeur d’un barbare ambitieux , le's malheurs de la Gaule, tous ces tableaux que j’ai répandus avec trop de profusion peut-être dans ma tragédie , ne me permirent point d’apercevoir les innombrables difficultés de mon sujet. Je ne les reconnus que lorsqu’il n’était plus permis à mon imagination de reculer; et mes critiques ne m’en ont peut-être pas assez tenu compte.

J'ai long-temps hésité sur la situation dans laquelle je devais placer mon héros. Son mariage , sa conversion , ses assassinats vinrent tour à tour s’offrir à mon esprit ; mais je ne voulais ni dégrader ni rapetisser cette grande figure historique ; et le personnage de Clotilde , que les dames ont presque toutes regretté de ne pas voir , ne me présentait rien qui pût s’allier à mes premières idées. Qu’aurais-jc mis dans sa bouche ? l’éloge de la religion chrétienne et les avantages de la conversion de Clovis au christianisme ? Aurais-je présenté à côté d’elle saint Remi et ses prêtres ? Qu’on y réfléchisse ; qu’on examine les temps où nous sommes, et l’on concevra facilement les raisons qui m’ont fait rejeter un ressort qui ne fut pour le fondateur de

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la monarchie qu’un moyen secondaire d’attacher les peuples vaincus à sa domination. La religion a, d’ailleurs, quelque chose de solennel qui me forçait de la montrer sur le premier plan ; et mon sujet unique e'tait la fondation de l’empire des Francs sur les ruines de l’empire romain.

Je m’arrêtai donc à cette idée simple d’un conquérant envirouné d’obstacles. Je les groupai, je les personnifiai autour de lui. L’ambition de Byzance devint le personnage de Césaire ; Sinorix représenta l’indépendance des Gaulois , et Clodéric la féroce indiscipline des Sicambres. Je créai ce caractère pour l’opposer à Clovis , pour montrer que mon héros était réellement " au-dessus de son siècle et de ses guerriers, et je donnai à Clodéric cette physionomie âpre et sauvage qui devait caractériser un peuple sorti tout armé des forêts de la Germanie. Au milieu des ténèbres qui enveloppent les premiers temps de notre histoire , dans le chaos des contradictions de nos premiers historiens, la figure de Clovis m’apparut avec une sorte de grandeur et de magnanimité. Je le vis tout à la fois généreux et sanguinaire , enthousiaste et politique ; son ambition était partout ; sa fierté se décelait à chaque page. Estimé, redouté, flatté par Théodoric l’Amale , qui , affectant dans ses lettres la suprématie des rois de l’Qc-

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rident , craignait d’effaroucher un rival aussi terrible , Clovis était pour les rois de la Gaule comme un lion qu’ils n’osaient attaquer , et dont ils attendaient eu frémissant les funestes approches. Je rassemblai dans l’histoire une foule de traits épars qui devaient composer sa physionomie et servir à le faii’e reconnaître. Je vdulus le montrer d’abord politique et généreux , mais le placer en même temps dans une situation qui, après avoir comprimé sa férocité naturelle , le mît dans le cas de la laisser enfin éclater. Cette situation me fut indiquée par le personnage et la captivité de Syagrius. Clovis , disent les historiens, le reçut des mains d’Àlaric, le garda quelque temps dans les fers , s’en servit pour apaiser les révoltes des Gaulois et des partis romains qui vagabondaient dans la Gaule, et finit par le tuer de sa propre main. Syagrius devint alors le nœud de ma tragédie. Je lui donnai de l’amour pour Alboflède , sœur de Clovis, dont je n’ai pas osé risquer le nom barbare, et que j’ai remplacé par Eudomire. Averti par l’exemple de Bajazet, je reconnus facilement les nouvelles difficultés que j’aurais à vaincre. Syagrius , placé entre l’amour et la patrie , entre un devoir sacré et la reconnaissance qui en est un autre, devait nécessairement flotter dans une pénible incertitude.

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Tourmenté de la crainte de voir éclater une dissension qui devait ruiner ses plus chères espérances , voulant rester fidèle à Clovis sans êfre infidèle aux Gaulois, cherchant à calmer, à réunir les deux partis qui avaient des droits égaux sur son cœur , ne recueillant que la haine des uns et des autres, et finissant par se donner la mort au milieu des Gaulois, que Clovis aurait vaincus et jetés dans les fers , Syagrius me semblait devoir inspirer quelque intérêt. Pour attirer sur lui l’estime du spectateur, dans une situation aussi difficile, je lui donnai une grande franchise de caractère; mais ce dénoûment parut défectueux aux comédiens ; ils craignirent pour la pièce , je. cédai à leurs craintes, et, huit jours avant la représentation, je substituai un dénoûment plus conforme à l'histoire , et qui a l’avantage de laisser sur le premier plan le principal personnage de ma tragédie.

On me reproche de n’avoir pas animé Syagrius d’une passion plus vive , de n’avoir pas développé cette passion avec plus de force .et d’énergie. J’avoue que j’ai craint ce mélange de sentimens tendres et de grands intérêts politiques ; et je n’ai fait qu’indiquer ce que j’ai redouté d’approfondir. On a répété pour la centième fois que l’amour ne devait paraître qu’en première ligne. Il est en tout des préjugés qui finissent par

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devenir des lois ; et ceux que protégé le cœur humain ne laissent point à l’esprit et au goût la faculté de les examiner pour lés combattre. Telle est la nature de celui-ci. C’est ainsi que Racine nous a présenté l’amour , et Racine a fait la règle ; mais les exceptions l’avaient précédée ; et, le Cid mis à part, tout Corneille est défectueux , si on lui fait l’application de cette poétique. Syagrius change deux fois en un moment , ajoute-t-on encore ; il est prêt à suivre Césai re , et il suit Eudomire. La nature de l’homme me justifie ; mais les mœurs du théâtre me condamnent ; et j’aurais dû peut-être lui conserver sa résolution première, malgré l’ascendant et les discours de son oncle. Cette faute peut disparaître ; elle serait corrigée s’il en était temps ; çlle le sera peut-être un jour. L’indulgence du public m’y encourage. Les beautés qu’il a bien voulu remarquer dans ma tragédie me font espérer qu’elle demeurera au théâtre , et qu’on l’y jouera toutes les fois qu’il s’y trouvera un acteur aussi éminemment tragique que Talma pour en saisir le principal caractère , en expri- ' mer toute la physionomie ; et je tâcherai de la rendre plus digne du public qui a daigné l’applaudir , et des comédiens qui ont bien voulu l’adopter.

J’arrive à la partie la plus pénible de ma dé-

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fense : ici toutes les opinions s’accordent , toutes les critiques sont unanimes. Le cinquième acte est défectueux; je lutterais en vain contre 1 evidénce ; elle est pour moi dans la réunion de tant de voix dont je n’essaierai point d’infirmer le jugement, puisque ces mêmes voix se sont également rencontrées pour me louer partout où je 1 ai mérité. Ce double accord est une preuve de l’impartialité de mes juges; et je suis trop fier des éloges que j’ai reçus de tant d’écrivains d’opinions

si diverses, pourne pas me condamner moi-même.

Je n’ai point l’impertinente prétention d’avoir fait un chef-d’œuvre. Mais après avoir cédé à cette critique générale, je ne puis m’empêcher de répondre à quelques critiques de détail.

On blâme la profusion de mes récits, on prétend qu’ils refroidissent l’intérêt. Ce reproche ne m’eût pas été fait si le drame et le mélodrame n’avaient point dénaturé la tragédie; si l’accumulation des mcidens romanesques, le fracas des situations forcées auxquelles le public français est malheureusement accoutumé, n’avaient point rendu son attention plus difficile. Je connais le segniùs irritant animas-, mais je vois une foule de récits dans Cmna, dans Athalie, dans Iphigénie, dans les Horaces, dans Pompée, dans une foule d’autres pièces où l’action principale se passe hors de la scejie ; et il est maint ouvrage de nos grands

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maîtres où je compterais plus de récits que dans le mien.

Ceux qui n’ont fait que m’entendre ont remarqué de l’obscurité dans mes derniers actes. J’en appelle à ceux qui vont me lire ; je crois avoir tout expliqué : mais on n’écoute point la dernière scène du troisième , où sont exposés tous les événemens qui le suivent. Des tirades entières ont été supprimées comme des longueurs , d’autres ont été raccourcies ; . j’ai déféré là-dessus aux avis de MM. les comédiens dont j’ai souvent adopté les observations judicieuses. Mais ils peuvent se tromper, par la raison que je puis me tromper moi-même; et j’ai cru devoir rétablir à l’impression tous les passages tronqués pour que le public fut à même de prononcer entre eux et moi (i).

Je dégoûterais un grand nombre de jeunes poètes qui se sentent appelés à faire des tragédies, si, leur faisant l’historique de la mienne, je leur montrais cette fatalité qui a semblé la poursuivre. Lue et reçue à correction douze jours avant la journée do Lutzen, où je fus assez heureux pour rejoindre mon régiment, corrigée pour ainsi dire sur les champs de bataille, interrompue à moitié

( i ) Tous les vers marqué d’un astérisque n’ont pas été dits à la représentation.

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dans une seconde lecture , par le trouble que la veille du 20 mars jetait dans la capitale, relue enfin- et reçue quelques jours après cette dernière révolution , retardée par une foule d’obstacles qu’il était aussi difficile de prévoir que de surmonter, elle est arrivée au milieu de circonstances qui devaient la ruiner de fond en comble , et qui doivent nécessairement en atténuer le succès. Précédé sur le théâtre par une tragédie allemande qui n’a point encore épuisé toutes les larmes qu’elle devait faire répandre , cet ouvrage sévère ne pouvait espérer de lui disputer la foule ; et comme si ce n’était pas assez de cette concurrence, la curiosité publique a été partagée, dès le lendemain de la représentation , par la rentrée de l’actrice inimitable qu’un chagrin profond avait long-temps éloignée de la scène.

11 manquait encore à la bizarrerie de mon étoile les circonstances politiques au milieu desquelles cette tragédie a été représentée. Une secte s’est élevée, qui, prenant à la lettre la distinction des Francs et des Gaulois , voudrait venger les uns de l’usurpation des autres. Clovis n’est à ses yeux que le ravisseur de la Gaule, le créateur de l’aristocratie française ; et je n’ai pas besoin de dire combien cette idée pouvait jeter dans un parti puissant des préventions défavorables contre ma pièce. Ce préjugé historique

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était en vain détruit aux yeux de la saine raison. En vain la critiqueen avait fait justice , et prouvé que les trois ou quatre mille Sicambres baptises avec Clovis n’étaient point la tige de nos trois ou quatre mille familles nobles; que la plupart des grands de sa cour étaient évidemment des Gaulois : que les uns et les autres s 'étaient , par la suite des temps, croisés et confondus , et qu’il existe à peine une douzaine de races qui aient la prétention de rattacher leur origine improbable à quelque soldat ou capitaine des bataillons du vainqueur de Syagrius. Mais ce préjugé reparaissait avec assez de force pour m’effrayer; et je ne pouvais me représenter sans frémir toute la puissance d’un principe.

D’autres , sur la foi de mes opinions philosophiques, s’efforcaient de me ruiner d’avance : des articles de journaux , des bruits de salon , des insinuations malignes , tendaient à indisposer mon auditoire. L’auteur, disait-on, est connu par des épltres libérales, et sa tragédie sera bardée de déclamations contre les cours et en faveur de la liberté. On oubliait qu’à l’époque dont j’avais fait choix, cette liberté n'existait nulle part, et qu’il eût fallu pousser le libéralisme jusqu’au ridicule , pour en saupoudrer une tragédie du cinquième siècle. Des rapports fâcheux m’arrivaient de tous les côtés. Un jeune homme avait

Clovis, a®, édition. . b

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déclaré dans le faubourg Saint-Germain qu’il viendrait nie silïïer pour m’apprendre à bien penser; une lettre anonyme me menaçait d’une cabale; et je n’avais pas besoin de ces nouvelles inquiétudes. . >

La toile se lève enfin ; on écoute , on applaudit. L’attention du public me confond d’admiration et de reconnaissance. Cette bienveillance me rassure ; aucune contestation ne s’élève , aucun signe d’improbation ne se manifeste : j’arrive au but ; je suis proclamé , et je m’apprête à jouir de mon triomphe. O cœca menshominum!

Le hasard me pousse , à neuf heures du soir, dans la cour du Palais-Royal : trois jeunes gens me précèdent , et mon nom frappe mes oreilles. La curiosité l’emporte : je les suis , je les écoute ; j’entends louer le style de Clovis, les caractères , et je me rengorge. Mais que devieris-je , grand Dieu ! lorsqu’un des interlocuteurs s’écrie qu'il est impossible aux véritables Français de soutenir mon ouvrage ; qu’il a été composé évidemment pour anéantir la liberté ; et que , tout libéral que je suis , je me suis mis dans une attitude ridicule. Je demeurai stupéfait à cette découverte. Les jeunes gens se perdirent dans la foule ; et, m’apitoyant sur le sort des auteurs , reconnaissant les nouvelles entraves que l’esprit de parti allait donner à un art qui a tant besoin

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de liberté , affligé de l’injustice des hommes , je rentrai chez moi dans la morne attitude d’un poète sifflé.

Le lendemain trente personnes me visitent ; je leur raconte mon aventure , et j’apprends qu'une foule de vers de ma pièce ont fait calomnier mes intentions; qu’on me prête tour à tour les sentimens opposés que je donne à mes personnages. Il est un vers surtout qui met tout Paris en rumeur. Les journaux monarchiques s’en sont emparés; ils l'ont pris pour texte de leurs déclamations contre Quiroga et Pépé ; et Clovis, qui ne reçoit point la loi de ses soldats, fait à leurs jeux la satire des rois d’Espagne et de Naples. Pour le coup , je fus tenté de rire. Quoi ! répondis-je , je parle d’un temps où les légions romaines venaient de massacrer une cinquantaine d’empereurs, de dicter des lois aux Césars de Rome et de Byzance , de bouleverser le monde par leurs rébellions sanguinaires ; d’un temps où les Francs eux-mêmes venaient de détrôner Childéric , de l’exiler, et d’égorger bientôt apres le général qu’ils avaient mis à sa place ; et lorsque ces mêmes Francs mutinés menacent le fils de ce Childéric , je ne pourrai point mettre un vers pareil dans la bouche d’un roi qui a cassé la tête >' à un de ses soldats pour le punir d’avoir fracassé r un calice ! Savais-je que , huit ans après que ce

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vers serait sorti de mon cerveau , par un phénomène unique dans l’histoire , deux armées soulevées devaient donner la liberté à leur patrie ? J’admire sans doute que la liberté se soit servie deux fois pour s’établir , des instrumens que la nature a faits pour la détruire ; mais sera-ce une raison pour anéantir ce principe conservateur des ctats et des armées i (|ue la force armée est essentiellement obéissante , principe si important qu’il a été consacré par les premiers fondateurs de la liberté française? Je crois être, en le soutenant , plus libéral que ceux-là même qui me blâment jet, sur la foi des lions d Androclès et de Florence , je ne suis pas tenté de me fier au libéralisme de tous les lions de l’Afrique.

Mais, que dis-je ! les rois d’Espagne et de Naples n’étaient point les seuls que j’eusse offensés dans ma tragédie. N’avais-je pas dit que le glaive n’affermissait pas les empires , qu’il valait mieux garder ses conquêtes que de les dévaster ? Et il 'insultais- je pas dans ces vers et dans une foule d’autres un conquérant malheureux que j’avais loué dans sa gloire? Jetais loin , je l’avoue , de m’attendre à un pareil reproche , et le lecteur le prendra peut-être pour une plaisanterie. Je l’ai pourtant sérieusement reçu ; et il ne tenait qu’à moi de m’enorgueillir d’avoir composé une tragédie contre un homme qui faisait trem-

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Lier l’Europe dans un temps où le plus déterminé de nos royalistes aurait ri au nez de celui qui serait venu lui en prophétiser la chute.

Ce n’était rien encore, il me restait d’autres assauts à soutenir. Un homme me rencontre :

« Vous voilà donc ministériel, me dit -il en m’abordant , votre pièce a été commandée par le ministère ; votre Syagrius est un ventru , votre Clodéric un ultra , votre Césaire un libéral , et Clovis , qui frappe à droite et à gauche, est le prototype du système de bascule. » Oh ! pour cette fois, je me crois à Charenton ou à Bicètre. La patience m’échappe, et j’éclate à ma manière. « Non, monsieur, lui dis-je , je n’ai composé ma tragédie que pour le public et pour moi : je l'ai faite à une époque où cessottesdistinctions n’existaient point en France. Je ne sais ce que c’est que de plier ma muse aux commandemens du pouvoir. Je ne suis ni à un parti ni à un homme : je suis à moi , et ne serai jamais qu’à moi. Je n’obéis qu’à mes inspirations, sans examiner qui j’approuve ou qui je blâme. Quand le gouvernement, quel qu’il soit, marche dans les voies que je reconnais pour celles de la raison et de la justice, je le loue : quand il s’en écarte, je me tais. J’obéis comme citoyen à la loi de mon pays ; je le défends comme soldat; mais comme poète, je ne dois rien à personne. Je tiens ma mission de la

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nature, et je la remplirai dans toute son indépendance. » Eh! quel était cet homme qui venait insolemment me taxer d’une vénalité que je méprise? Une espèce d’écrivain à la suite , un flatteur obligé de tous les gouvernemens qui le paient , dont la plume s’est vendue trois fois à tous les despotismes , et qui n’attaque le pouvoir que pour se venger de n’ètre plus à sa solde.

C’est ainsi que, victime des circonstances qu’il n’était pas en ma puissance de prévoir et d’éviter, j’ai vu calomnier mes opinions et mon caractère. Qu’on cherche , si l’on veut , mes principes politiques dans un discours ou une épitre où je parle moi-même. C’est là seulement que je dois en répondre; et si je m’honore des suffrages de ceux qui les approuvent, je me console facilement du blâme qu’ils m’attirent. Ces principes n’ont rien que d’honorable à mes yeux, et l’expression en sera toujours franche et sincère. Mais dans une tragédie , dans un poème , je ne verrai jamais que mon sujet; je m’identifierai autant qu’il me sera possible avec mes personnages ; je rendrai la physionomie du temps que je voudrai peindre, et non celle du temps où j’écrirai. La manière dont je compose ne me laisse point la faculté de m’appesantir sur les détails , de chercher des allusions, de flatter mes juges par l’analogie de leurs sentimens person-

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nels avec les impressions que je veux leur donner. Le hasard a tout fait dans Clovis, à l’exception d’un fragment que j’ai voulu y faire entrer, parce qu’il était dans les intentions de l’un de mes personnages. Je serai franc jusqu'au bout, et je déclare que c’est moi qui parle dans ces vers de Svagrius

Sort affreux des états en proie aux. factions!

Chacune a ses projets et ses opinions ;

Et soit (pie le destin les élève ou les brise ,

De l’intérêt public chacune s’autorise ,

Égorge, au nom du peuple, un parti détrôné,

Ou poursuit, dans sa gloire, un parti couronné ;

Et de tous ces discords dont le peuple est victime , L’étranger seul profite, et nous en fait un crime.

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