LES MAISONS PARTICULIÈRES
L j a trente ans à peine, Cluny était encore la ville de France relativement la plus riche en maisons du moyen âge. Des rues entières étaient restées les mêmes depuis sept ou huit cents ans. Les constructions du XP et du XIP siècle, avec leurs façades percées de petites fenêtres cintrées, ou de baies carrées à plates-bandes et à colonnettes sculptées, protégées par la grande saillie de leur toiture, subsistaient encore presque partout, et Cluny méritait alors d'être visité, autant pour ses curieuses maisons que pour les restes de sa grande et célèbre Abbaye.
Mais, depuis une trentaine d'années, les Clunisois se sont fatigués d'une immobilité de sept siècles. Ils ont voulu donner à leur ville un aspect plus moderne. Presque partout, les arceaux romans du rez-de-chaussée, qui avaient suffi jusqu'alors au commerce, ont fait place à des devantures plus commodes. La partie supérieure de la maison n'a pas été plus respectée, et la façade plate adoptée de notre temps, avec ses fenêtres carrées, symétriques, monotones, a remplacé les façades si variées et si artistement décorées, qui donnaient à toutes les mai-
sons un caractère personnel et comme le cachet du maître.
Il subsiste cependant quelques-unes de ces vieilles habitations; on pourrait même en compter une dizaine, parmi les plus anciennes, encore assez bien conservées; d'autres sont plus ou moins récentes, et, grâce à ces constructions d'époques diverses, il est facile de suivre les transformations successives de l'architecture civile depuis le XIP siècle, peut-être même depuis le Xl% jusqu'à nos jours. Il est peu de villes où l'on puisse faire, aujourd'hui même, une pareille comparaison, avec des éléments aussi variés et aussi nombreux.
c( Les établissements monastiques, si riches au XIP (( siècle, dit M. Viollet-le-Duc, donnèrent l'e^^emple des c( constructions civiles en pierre, et cet exemple fut (( suivi par les particuliers. Il faut dire à l'honneur des u constructeurs de cette époque, qu'en adoptant la pierre (( ou le moellon à la place du bois, ils prirent très fran- « chement un mode de construction approprié à ces a matériaux, et ne cherchèrent pas à reproduire, dans « leur emploi, les formes ou les dispositions qui conc( viennent au bois de charpente. Toujours disposés à (( conserver à la matière mise en œuvre sa fonction (( réelle, et l'apparence qui lui convient, ils n'essayèrent (( point de dissimuler la nature des matériaux. Les (( moyens employés étaient d'ailleurs d'une extrême c( simplicité^ et ces artistes, qui, dans leurs constructions c( religieuses, montraient^ dès le XIL' siècle, une subtilité (( singulière, une recherche de moyens si compliqués, se c( contentaient, pour les bâtiments civils, des méthodes c( les plus naturelles et les moins cherchées. Economes c( de matériaux, qui coûtaient alors, comparativement, c( plus cher qu'aujourd'hui, leurs habitations sont, pen-
a dant les XIP et XIIP siècles, réduites au nécessaire, (( sans prétendre paraître plus ou autre chose qu'elles ne c( sont, c'est-à-dire des murs percés de baies, soutenant (( des planchers composés de poutres et de solives appâte rentes, bien abrités sur la rue et les cours par des « toits saillants, rejetant les eaux loin des parements, ce Très rarement, si ce n'est dans quelques villes du (( midi et du centre, les rez-de-chaussée étaient voûtés; « par conséquent, nul contre-fort, nulle saillie à l'exté- « rieur. Le plus souvent des murs en moellons smillés"^ « apparents, avec quelques bandeaux, des jambages et a des linteaux de portes et fenêtres en pierre de taille ; « encore ces linteaux et ces jambages ne faisaient-iis (( pas parpaings'^'^, mais seulement tableaux sur le c( dehors; les bandeaux seuls reliaient les deux pare- (( ments intérieur et extérieur des murs'^*'^. »
La maison que M. VioUet-le-Duc donne comme exemple est précisément une maison de Clunj, qui avait beaucoup d'analogie avec une auberge de la Grand'Rue, près de la fontaine Prud'hon. Mais celle-ci a été badigeonnée, peinte en vert, et il est impossible de constater cette simplicité de construction, dont parle le savant architecte. Elle est d'ailleurs à peu près intacte. Les arcs du bas s'ouvrent, ou mieux s'ouvraient dans les boutiques; à gauche est la porte de l'allée, qui conduit à l'escalier. Le premier étage présente une galerie à jour, composée de pieds droits, et, autrefois, de colonnettes, éclairant la grande salle. Le second étage est éclairé par une clairevoie dont les colonnettes ont été conservées. Un comble
' C'est-à-dire piqués à la sniille, espèce de marteau. *• C'est-à-Jire ne font pas l'épaisseur du mur. Au moyen âge on employait rarement les parpaings.
**' Dictionnaire raisonné d'architecture, t. IV, p. 209,
très saillant rejetait les eaux loin des parements. Mais il serait difficile de trouver à Cluny une toiture ancienne.
C'est là le type des maisons à plates-bandes qui subsistent encore, et qui remontent au XIP siècle.
D'autres ont au premier étage une galerie de petites fenêtres cintrées.
Parmi celles-ci, nous citerons comme la plus remarquable celle qui se trouve au haut de l'ancienne rue de l'Abbaye, dite aujourd'hui rue de la République. Elle a mérité, elle aussi, d'être reproduite et analysée dans le Dictionnaire raisonné d'architecture"^. Cette charmante maison a été peinte en jaune, mais la couche de peinture est assez légère pour que l'on puisse encore apercevoir les détails de sa construction. On voit à droite, au rezde-chaussée, la porte carrée, dont le linteau est formé d'un seul bloc de pierre, et qui s'ouvre sur un degré droit, conduisant au premier étage. L'ancienne boutique est éclairée par un arceau ogival qui prend toute la largeur de la salle, avec un mur d'appui pour poser les marchandises. Ce mur d'appui est interrompu au milieu pour laisser un passage. Rarement, à l'époque dont nous parlons^ et même longtemps après, ces boutiques étaient fermées par une devanture vitrée. Les volets ouverts, le marchand était en communication directe avec la rue. La fermeture la plus ordinaire se composait de volets inférieurs et supérieurs ; les premiers, attachés à l'appui, s'abaissaient en dehors, de manière cà former une large tablette, propre aux étalages ; les seconds, attachés à un linteau de bois, se relevaient, comme des châssis à tabatière. La nuit, les volets étant, les uns relevés, les autres abaissés, deux barres de fer, engagées dans des
* Voir aussi TArchitecture domestique de MM. Verdier et (iattois. M. Verdier a relevé quelques-unes de ces jolies maisons.
crochets tenant aux montants, venaient serrer les ventaux et étaient maintenues par des boulons et des clavettes, comme ce]a se pratique encore de nos jours. Au-dessus du linteau, sous l'arc, restait une claire-voie vitrée et grillée, pour donner du jour dans la salle. « Presque tous les « achats se faisaient dans la rue, devant l'appui de la « boutique ; l'acheteur restant en dehors et le marchand « à l'intérieur ; la boutique était un magasin dans lequel « on n'entrait que lorsqu'on avait à traiter d'affaires. « Cette habitude, Tétroitesse des rues, expliquent pourquoi^ (( dans les règlements d'Etienne Boileau il est défendu (( souvent aux marchands d'appeler l'acheteur chez eux, « avant qu'il n'ait quitté l'étal du voisin. D'ailleurs, (( pendant le moyen âge, et jusqu'ci la fin du XVIP siècle, « les marchands et artisans d'un même état étaient placés c( très proches les uns des autres, et occupaient quelce quefois les deux côtés d'une même rue ; de là ces noms c( de rues de la Tixeranderie, de la Martel lerie^ où étaient c( établis les maçons, delà Charronnerie, delà Huchette, cf de la Tannerie**, etc., que noustrouvons dans presque c( toutes les anciennes villes du moyen âge. Le samedi, le c( commerce de détail cessait dans presque tous les quarc( tiers pour se rassembler aux Halles »
Au premier étage de notre maison, s'ouvre une clairevoie**** composée de sept petites fenêtres cintrées, séparées par des pieds droito et des colonnettes, alternativement. Les pieds droits, les colonnettes, les arceaux sont diversement sculptés. Une petite frise dentelée couronne
' Piévôl des marchamls, à Var'is, sous le règne de saint Louis. ** II y a encore <à Cluny la rue des Tanneurs. Celle de Sainl-Marcel s'appelait rue des Tisserands.
*** Viollet-le-Duc, Dict. rais., t. I, p. 234.
'*** Cette claire-voie a été malheureusement mutilée et il manque une colonnette.
cette galerie et huit fleurons s'épanouissent entre les cintres. C'était là la grande salle qui servait à la fois de chambre à coucher et de lieu de réunion. Les apprentis ou les domestiques couchaient dans le galetas élevé au-dessus du premier ; ce second étage a été démoli en partie dans l'habitation qui nous occupe. Presque toujours, au XIP siècle, et c'était le cas dans l'exemple que nous avons choisi, la cuisine était séparée du logis principal par une petite cour, où se trouvait un puits. Une galerie permettait d'y arriver à couvert, et une autre galerie, au premier étage, permettait de passer de la grande salle à l'étage placé au-dessus de la cuisine. Mais il reste à peine quelques traces de ces bâtiments postérieurs dans la maison dont nous parlons*.
Nous pouvons signaler, comme spécimen du même genre, la charmante maison, qui se trouve cà gauche, dans la rue d'Avril. Le galetas, il est vrai^ a disparu, l'arc gothique du rez-de-chaussée et plusieurs des arcs romans ont été murés en partie. Mais cette petite maison, qu'il serait très facile de restaurer^ est une des plus anciennes et des plus curieuses à étudier.
Dans la même rue, à droite et plus près de l'Abbaye^ se trouve une maison singulière, qui est peut-être la plus vieille de Clunv. Le rez-de-chaussée est percé de deux arcs gothiques ouverts dans un mur d'une très grande épaisseur. Deux petites fenêtres assez élevées, mais étroites, sont symétriquement placées de chaque coté de ces deux arceaux. L'escalier descend jusque dans la rue, et forme perron^ la porte ne fermant que sur la sixième marche.
Le premier étage, éclairé par une claire-voie composée
* Voir le plan du premier élage^ celui du second, le délail des bâliments de derrière, etc., dans le Dicl. rais., t. Vl, p. âi2'2.
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cle fenêtres carrées, se distingue par une large cheminée, dont le contre-cœur, c'est-à-dire le mur du fond, fait saillie en. dehors et repose en encorbeHement sur des consoles. Cette curieuse cheminée avait un manteau composé d'une pièce courbe de charpente, ce qui était assez rare, et porté sur deux fortes consoles sans pieds droits. La hotte, en moellons, était ovale et aboutissait en s'élevant à un tuyau circulaire. Le contre-cœur, qui seul est resté dans le même état, est en briques à l'intérieur, en pierre au dehors. De chaque côté de la cheminée s'ouvraient deux fenêtres basses qui ont été murées, comme on peut le voir du dehors ; elles étaient surmontées de deux tablettes de pierre pour recevoir les flambeaux le soir. Il ne reste qu'une de ces tal)letttes.
Cette vieille maison était-elle une habitation privée ? Appartenait-elle à rAbbaje?Nous ne pouvons le dire. Elle a tous les caractères d'une maison privée ; mais les murs du rez-de-chaussée ont une épaisseur peu ordinaire, et peut-être faut-il admettre la tradition d'après laquelle cette construction aurait été l'hôtel des monnaies de l'Abbaye.
La rue d'Avril était tout entière^ il y a quelque trente ans, bordée de ces vieilles maisons^ dont on voit encore ça et là quelques vestiges. Nous indiquerons aussi quelques constructions de la même époque^ dans la Grand'Rue, près du pont des Fours banaux, sur la place de Notre- Dame^ dans la rue Neuve et dans la rue du Merle. Ce que nous avons déjà dit s'appliquerait également à chacune d'elles. Dans la rue du Merle cependant, à droite^ presque en face de la fontaine Philibert, on voit encore une maison à tourelle, faisant saillie sur la rue, en encorbellement;, et contenant un escalier à vis.
On conserve au musée quelques beaux débris des
maisons romanes qui ont été démolies depuis peu. Mais l'échantillon le plus remarquable, peut-être, de ces vieilles sculptures qui décoraient autrefois presque toutes les maisons particulières, se trouve aujourd'hui dans la façade d'une grange, rue Belle-Pierre. C'est un fragment d'arceau^ sur lequel est représenté un épisode de bataille ou de tournoi.
Les maisons, qui sont bâties près de la grande porte de l'Abbaye, dont le premier étage est en pierre^ et dont les autres étages en bois font saillie sur la rue, sont plus récentes ; il y avait- d'autres maisons semblables^ sur l'emplacement qui s'étend au devant de la fontaine Prud'hon. Celles qui composent Tile à laquelle est adossée cette fontaine, méritent aussi d'être remarquées. Mais les façades, qui regardent la Grand'Rue, ont, pour la plupart, été modifiées: celles de la l'ue Dauphine offrent encore quelques fenêtres du XIP et du XIIP' siècle. Dans la même ile, et sur la Grand'Rue, se voit une belle façade, qui a tous les caractères de l'architecture civile au XV ou au XVP siècle. Les fenêtres sont carrées, bien plus grandes qu'à l'époque précédente, généralement partagées par des meneaux isolés ou croisés. Dans plusieurs maisons on a supprimé ces meneaux au risque de nuire à la solidité de l'édifice : celle de la place de l'Hôpital, où a été imprimée la première édition de ce livre, a quelques-unes de ses fenêtres démesurément ouvertes depuis la suppression des meneaux. Quelquefois la croisée est partagée par une haute cblonnette dont le chapiteau supporte le linteau à plate-bande. On voit, en face de la rue de la République, une maison assez remarquable de la même époqu^^, à l'angle de la rue Neuve. Mais le plus beau spécimen de l'architecture civile à la fin du XV' siècle
ou au commencement du XVP, est la maison qui appartenait aux ancêtres de Lamartine, aux Prat, dont les armes parfantes, un trèfle, se retrouvent encore sur la porte d'un jardin qui leur appartenait, dans une ruelle parallèle à la Grand'Rue, au midi. Cette maison, restaurée depuis peu, s'élève près du pont des Fours : la porte dont les angles sont arrondis, est encadrée de nervures ; les croisées sont divisées par des croisillons ou de simples meneaux, et limitées en plusieurs endroits par des ogives en accolade, qui sont comme la marque du XV* siècle. Cette belle façade a un caractère individuel qui la rend bien supérieure, à notre avis, aux façades plus régulières, qui ont prévalu depuis.
Comme types d'habitations bourgeoises au XVIP siècle et au XVIIP, nous nous contenterons de citer celle qui fait l'angle de la rue du Merle et de la rue de la République, et la belle maison qui est sur la place Notre- Dame, près de la cure. D'autres demeures moins importantes portent leur date sur la clef de l'arceau, au rez-de-chaussée. Ces constructions des trois derniers siècles diffèrent peu des maisons modernes. Si elles sont plus confortables, plus commodes que les maisons du moyen âge, elles sont aussi bien loin d'avoir, pour l'artiste, la même valeur.
Nous n'avons pu signaler ici une infinité de débris, de détails, qui se rencontrent à chaque pas, et qui rendent très intéressante une promenade dans les rues de Cluny. Il faudrait remarquer aussi plusieurs niches en bois ou en pierre, d'un travail achevé, qui étaient peut-être des chefs-d'œuvre exigés des apprentis, pour leur admission dans les corporations des tailleurs de pierre ou des charpentiers. Enfin beaucoup de fragments de sculpture ont été recueillis dans la démolition de la grande église,
et placés comme des amulettes, semble-t-il, dans la façade de mainte maison, bâtie depuis la révolution. Il n'est pas jusqu'aux trottoirs, qui ne soient la plupart du temps formés de dalles empruntées à la vieille Abbaye. Mais combien n'est -il pas et de maisons et de murs tout entiers construits avec les pierres, les fûts de colonnes et les chapiteaux'romans de l'ancienne basilique !
MAISON ROMANE siéclej