LA CHAPELLE DE L'ECOLE ET LA CHAPELLE BOURBON
'immense église de Saint-Pierre et Saint- Paul s'oôVait tout d'abord à ceux qui avaient franchi le seuil de l'Abbaye. La masse de cet édifice, soutenue par d^innombrables contre-forts, sa toiture à triple étage, la hauteur des clochers, causaient un étonnement, une admiration, dont l'expression se rencontre souvent dans les vieilles chroniques. C'était en effets avant la construction de Saint-Pierre de Rome, la plus grande église du monde. Saint Hugues l'avait commencée en 1089,, et à sa mort, vingt ans après, il avait pu la voir presque complètement achevée. Urbain II, revenant de Clermont en 1095, avait béni le chœur déjà terminé à cette époque, et Innocent II, en 1131, avait fait la dédicace de la nouvelle basilique.
L'église de saint Hugues avait cinq nefs, deux trans-
septs* qui lui donnaient la forme d'une croix archiépiscopale, et cinq clochers. Au commencement du XIIP siècle seulement (1220). l'abbé Rolland de Hainaut l'augmenta d'un grand vestibule fermé ou narthex, qui était comme une seconde église à trois nefs, et dont la porte s'ouvrait entre deux hautes tours carrées.
Les architectes de l'église abbatiale furent deux moines de l'ordre de Clunj, deux maîtres de cette école d'architecture si puissante et si féconde au XIP siècle**, Gauzon etHézelon. Le premier (dit la légende), autrefois abbé de Baume, alors retiré à Cluny, était sur le point de mourir. Saint Pierre lui apparut et lui montra les dimensions et l'ornementation de l'église qu'il voulait faire bâtir en son honneur. Il lui ordonna « de les bien fixer dans sa mémoire et d'aller les communiquer à l'abbé Hugues, qui n'avait rien de mieux à faire que de se mettre immédiatement à l'œuvre, malgré ses soixantecinq ans, s'il ne voulait pas voir abréger le terme de sa vie*** ». Cette vision fut confirmée par la guérison du moine qui put diriger les premiers travaux. Le second, Hézelon, était venu de Liège ; ce fut en réalité le principal architecte et il est ainsi désigné dans une lettre de Pierre le Vénérable****. SaintHugues lui-même se mêla souvent
• L*ég^lisc de saint Hugues avail, en œuvi e, 127 mètres de longueur, La largeur de la grande nef était de 10 inèlres, celle des basses nefs de 6 mètres environ, et de i m. 50. Après la construction du porche, la longueur totale de l'église était, en œuvre, de J71 mètres. Saint- Pierre de Home a 183 mètres de longueur. Saint-Paul de Londres 166 mètres. Toutes les autres églises sont très éloignées de ces proportions.
*• V. Viollet-le-Due, et tous les traités sur l'architecture au moyen âge,
*** M. l'abbé Cucherat, Cluny au Xl« siècle, page lOi, Bibl. Glun., col. 457.
M. l'abbé Cucherat, Cluny au Xle siècle, p. 404.— Voir plusloin.
aux ouvriers ; c'est grâce à sa présence, dit la tradition, que les plus grandes difficultés furent vaincues, et que cette prodigieuse église fut construite en si peu d'années. Lorsque les moines purent quitter la primitive église de Saint-Pierre devenue insuffisante, il leur sembla, suivant l'expression d'un vieux biographe, qu'ils entraient enfin en Galilée, dans une terre promise.
Vendue en 1798 comme propriété nationale, l'église abbatiale de Clunj a été démolie. Il n'en reste plus aujourd'hui que quelques parties : l'extrémité méridionale du grand transsept, avec le beau clocher de l'Eau bénite, et le petit clocher de l'Horloge; la chapelle Bourbon, bâtie vers la fin du XV^ siècle^ et la base des tours qui s'élevaient à l'entrée du narthex. Ces débris permettent encore d'apprécier les proportions colossales et la beauté de ce monument autrefois unique en France. Le plan, joint à ce volume^ nous aidera à le décrire.
La chapelle de l'Ecole normale spéciale occupe l'extrémité méridionale du grand transsept. Elle comprend, outre la partie de la croisée qui débordait sur les deux nefs, une travée du dernier collatéral^ et les deux petites chapelles de Saint-Martial et de Saint-Etienne. Après la démolition des parties voisines, de 1811 à 1823, le vent et la pluie, pénétrant sans obstacle dans ces ruines de la grande église, menaçaient de les faire disparaître elles-mêmes ; on se décida enfin à fermer, à l'est et à l'ouest, les arceaux béants du collatéral^ et à élever, au nord^ un mur épais qui assurât désormais la solidité de la voûte et du clocher qu'elle soutient"^.
• Ce mur, eu face de la porte d'entrée, est percé d'une haute fenêtre à plein cintre surmontée d'un jour circulaire.
La porte du grand transsept*^ par laquelle les moines se rendaient au chœur, était autrefois plus haute et d'une architecture plus conforme aux traditions romanes. Elle a été refaite depuis 1750, et raccordée aux constructions de cette époque ; mais elle a ainsi cessé d'être en harmonie avec l'intérieur de l'église. Ce qui frappe en effet, dès l'entrée, dans la chapelle de TEcole, c'est la hauteur des piliers et de la coupole qu'ils supportent ; ce sont, dans un espace si resserré, ces proportions démesurées, par lesquelles l'imagination est en quelque sorte contrainte de supprimer ce mur, qui arrête si brusquement la vue, et çle se représenter, par delà l'immense vaisseau des cinq nefs, les profondeurs de ce même transsept se prolongeant sous une série de trois coupoles, entre une double rangée de piliers gigantesques.
En 1866, lors de la fondation de l'Ecole, il a fallu refaire avec du ciment la base des piliers et des colonnes, rongée par l'humidité, et une sorte de dallage, pour remplacer les anciennes dalles disparues. C'est donc seulement dans les parties hautes qu'il faut étudier l'œuvre de saint Hugues.
La voûte du grand transsept est en berceau, avec de simples doubleaux, sans arcs-ogives. Elle porte sur des piliers cantonnés de colonnes, qui s'élancent d'un seul jet jusqu'à elle; les chapiteaux romans de ces colonnes représentent des feuillages variés ; sur un seul, celui qui se trouve entre les deux petites chapelles, à l'est, on
* Le grand transsept a environ 10 mètres de largeur. Sa longueur, en deçà des nefs, est de 17 mètres. La largeur du petit collatéral est de 4 m. 50. La longueur totale de la chapelle de l'Ecole est donc^ en tenant compte de l'épaisseur des piliers, de 23 mètres environ, dans œuvre. Les voûtes s'élèvent à 33 mètres et à 35 mètres sous la coupole, au dessus du dallage.
remarque des animaux fantastiques. Les doubleaux de la voûte, et les formerets de la coupole, comme les arceaux du collatéral, sont en plein cintre brisé, c'est-à-dire se rapprochent de l'ogive, ce qu'il faut noter dans une construction qui était d'ailleurs toute romane. La coupole elle-même repose sur quatre pendentifs.
Les fenêtres sont des ouvertures romanes, ornées de colonnettes aux pieds droits, isolées ou groupées au nombre de deux et de trois. Cette dernière disposition se remarque particulièrement au fond du transsept, et dans la travée du petit collatéral, où ces fenêtres sont séparées par des colonnes engagées et accouplées ; un second rang d'arcades, séparées par des pilastres cannelés, forment au-dessous une galerie aveugle^ à laquelle une corniche^ qui fait ressaut sur les colonnes, sert d'appui. Ces deux rangs de fenêtres, vraies et fausses, se retrouvaient à la travée voisine, au-dessus du premier collatéral, et ensuite à chaque travée de la grande nef, à la même hauteur. Il est donc possible, grâce à ces restes, de se représenter la claire-voie qui régnait sous la voûte la plus élevée, dans toute la longueur de l'église. Les collatéraux n'étaient éclairés que par de simples fenêtres à plein cintre, semblables à celle que l'on voit encore, à droite de la chapelle de l'Ecole, entre les deux transsepts. On comptait dans l'église de saint Hugues trois cent une fenêtres.
La grande nef G était un peu plus large que le grand transsept, et comme lui voûtée à plein cintre, sans arcsogives. Les arcs-doubleaux s'appuyaient sur trente-deux piliers ; mais au lieu des hautes colonnes du transsept. ces piliers présentaient, du côté de la grande nef, d'abord un pilastre jusqu'à la naissance des voûtes du premier collatéral, ensuite un faisceau de trois petites colonnes.
qui s'élevaient jusqu'à la plate-bande de la galerieaveugle, et enfin une colonnette isolée. Des colonnes engagées, sur les trois autres faces de ces piliers, soutenaient les archivoltes de la grande nef, les arcs-doubleaux et les arcs-ogives du premier collatéral.
Les deux basses nefs étaient en effet voûtées en plein cintre avec dos arcs-doubleaux et des arcs-ogives ou nervures, et elles étaient séparées l'une de l'autre, de chaque côté, par quatorze piliers renforcés de colonnes.
Les cinq voûtes de'l'église reposaient ainsi sur soixante piliers; elles s'élevaient, au-dessus des dalles, à 33 mètres environ dans la grande nef^ à 18 mètres dans le premier collatéral, à 11 mètres dans le second.
Le narthex, E, construit plus tard, comme nous l'avons dit, était aussi d'un style différent. C'était une grande salle avec bas côtés, dans laquelle on descendait par un escalier A, dont les dernières marches, de 13 mètres de largeur, étaient placées entre les deux tours. Huit piliers '•annelés, suivant la méthode de la Haute-Bourgogne, du Lyonnais et de la Haute-Marne, portaient les voûtes des collatéraux. Au-dessus de ces voûtes s'élevait un trif 'orintn, sorte de tribune, également à pilastres, puis les hautesvoûtes en arcs-ogives, avec fenêtres plein cintre dans les tympans. Ces arcs-ogives portaient sur un faisceau de trois colonnettes (analogues à celles de Notre-Dame), qui s'élevaient sur le chapiteau des pilastres de la grande nef, et sur lesquelles faisait ressaut l'appui de la claire-voie du triforium. Tous les arcs de cette construction du XlIP siècle étaient en tiers-point ; seules ses vingt-deux fenêtres étaient en plein cintre Les baies du triforium,
* Viollet-le-Duc, Dicl. rais., 1. VII, p. 260. A la page 268 se trouve une vue perspective « qui ne peut donner qu'une faible idée de ce
sur la grande nef, étaient au nombre de quatre pour chaque travée, encadrées deux à deux dans un arceau roman.
Au fond du narthex, on voyait apparaître l'ancienne façade de l'église, avec sa porte principale, et, au dessus, sa petite galerie aveugle^ au milieu de laquelle était percée la baie qui éclairait à l'ouest la chapelle de Saint-Michel.
Après ces indications générales sur les proportions, sur le caractère architectural de cette église, nous passons aux détails.
Le parvis était formé par le premier palier"^ de cet escalier de quarante marches^ par lequel on descendait de l'entrée de l'Abbaye au narthex. On y voyait, sur un piédestal octogonal B, haut de dix pieds, une belle croix de pierre"^* de même hauteur, élevée, vers 1430^ par Ode de la Périère, 4P abbé de Cluny.
Les deux tours carrées*'^*, dont on voit encore la base,
magnifique narthex », Une autre vue, empruntée au grand ouvrage de Laborde et Guettard sur la France, à la fin du XVIll^ siècle, se trouve dans la collection des documents inédits : v. Albert Lenoir, Architecture monastique, t. II, p. 79; elle est aussi au musée, dans la galerie des gravures ,
* Les quatre premières marches circulaires avaient été supprim.ées^ vers 1750, par dom Dathoze, le prieur claustral qui fît rebâtir l'Abbaye. Le reste de cet escalier fut démoli, en mai 1794-, alors que l'on songeait déjà à la destruction de l'église, et remplacé par un chemin en pente, pour le passage des voitures qui devaient enlever les matériaux. C'est la rue d'aujourd'hui.
** La croix fut abattue le 18 novembre 1793, et le piédestal^ le 15 mai 1798.
Ces tours ont été démolies en partie, celle du nord en 1809, l'autre en 1810. Elles avaient été découvertes dés 1798. — L'opinion commune est qu'elles devaient recevoir chacune, dans le plan primitif, une flèche monumentale (?).
avaient environ quarante-sept mètres de hauteur. Sur leurs angles, des contre-forts unis, larges de 2 m êtres et de 0 m. 25 de saillie, montaient à la hauteur de trente mètres ; deux cordons, sur les quatre faces, servaient l'un de couronnement aux contre-forts, l'autre, de plate-bande aux fenêtres du plus haut étage. Ces tours étaient couvertes d'un simple toit en tuiles creuses. D'énormes cloches, brisées et fondues, suivant latradition, sousClaude de Guise, pour fournir des canons au château de Lourdon, avaient fait donner à ces tours le nom de Barabans.
Celle du midi, C, 'était le siège de la haute justice et contenait une prison. VA\e avait, en o, où se voit aujourd'hui une brèche de date récente, une porte d'ordre corinthien, aux armes de Richelieu*, avec les statues de la Prudence et de la Justice sur le fronton.
Celle du nord, D, renfermait les Archives de l'Abbaje. Une galerie suspendue reliait le palais abbatial et le premier étage de cette tour : c'est par là que l'abbé se rendait à l'église [m, n).
Le portail du vestibule. <lont il reste encore un fragment"^* avec des traces de peinture, remplissait tout
* Ces «iniK'S (d'ai gent à U'ois chevrons de giieiilesj furent brisées, le 3 décembre 1792, par ordre de la municipalité, sur la demande du club des Hécolleis.
** Ce fragment otfre encore quelques détails de sculpture très délicats. Les arrière-pilastres des colonnetles aujourd'hui disparues présentent des moulures qui semblent appartenir au XV® siècle. Il est difficile d'admettre que ce portail ait été fait après coup : nous trouvons cependant dans le Chronicum cluniacense un passage qui pourrait confirmer cette hypothèse. Ode de la Périère, dit la Chronique, fit élever la croix dont nous avons parlé, « cum porlali (?) pulcherrimo in introïtu Ecclesia3 ». liibl. Clun., 1676 B. Cet abbé régna de 1424 à 14-57. — Au dessus des restes du portail, et aussi contre la tour du nord, on voit encore deux colonnettes jumelles, qui semblent avoir fait partie d'une arcature aveugle, placée sous la rose^ à l'intérieur du vestibule, parallèlement à celle de la façade de l'église.
l'espace compris entre les deux tours. Il était très profond, et orné, en avant des pieds droits, de quatorze colonnes isolées. « Les deux premières de chaque côté (( étaient tronquées pour laisser place aux statues en « pierre de saint Jean l'évangéliste et de saint Etienne, (( hautes de six pieds. Une statue de saint Pierre était (( pareillement dressée sur le fut d'une autre colonne, « qni formait le trumeau du portail, en le partageant par « le milieu. Les battants de la porte* étaient de bois (( sculpté, et couverts de trente figures en relief. A u « dessus du portail on voyait les figures en pierre (( de la Vierge et de deux anges. Les derniers degrés
du grand escalier, l'espace compris entre les deux « tours^ au devant du portail, et le portail lui-même f( étaient recouverts d'un lambris peint, qui les défendait « des injures de l'air.
« Tout l'intervalle entre les deux tours^ au dessus du H portail et du lambris peint, était rempli par une (( grande rose romane de 30 pieds de diamètre, en u pierre de grès finement taillée et sculptée. Elle se a composait de vingt branches, qui naissaient d'une autre
(( rose plus petite, formant le centre de la première
« Elle était surmontée de la figure d'un moine** en aube, « l'encensoir à la main «
A quoi servait le narthex, et pourquoi n'a-t-il été bâti que cent ans après l'église ? On a proposé diverses
* La porte elle-même avait près de 9 mètres de hauteur, sur 5 m. 35 de largeur.
" Cette rose était, d'après Bouché, le morceau le plus remarquable de TAbbaye. On enleva ses vitraux et leurs armatures au mois de juillet 1798 ; elle s'écroula ensuite d'elle-même.
Cette statue fut renversée sur le toit, en 1793, t{ elle y resta jusqu'en J808.
P. Lorain, Histoire de l'Abbaye de Cluny, 2e édit., p. 68.
explications. Suivant les uns, ce vestibule était réservé aux catéchumènes, qui n'avaient pas encore le droit d'entrer dans l'église. 11 nous paraît douteux que cet usage des temps primitifs se soit conservé, surtout dans une Abbaye, jusqu'au XIIP siècle ; il n'expliquerait pas, dans tous les cas, pourquoi la construction du narthex fut retardée si longtemps. Suivant d'autres, il fallait pourvoir à la sépulture des dignitaires de l'oi'dre, et à celle des laïques nombreux, qui demandaient et payaient la faveur d'être ensevelis dans l'enceinte de l'Abbaye ; le bruit des ouvriers, qui travaillaient à ces tombeaux dans la grande église, troublait les offices ; on les relégua dans le porche fermé. Le narlhex de Vézelay, qui subsiste encore, ne contient aucune sépulture, et il ne semble pas que celui de Cluny ait été destiné plus particulièrement qu'aucune autre partie de l'église, ou même de l'Abbaye^ à recevoir des tombeaux. On dit encore que l'affluence toujours plus considérable des étrangers à certaines fêtes, rendit nécessaire cet accroissement de Téglise, et qu'il servait d'ailleurs aux cérémonies, aux processions que la communauté devait faire hors de l'église proprement dite. Ces deux dernières raisons nous paraissent les plus probables ; mais peut-être ne faut-il voir dans le narthex de Cluny qu'un monument de cette magnificence avec laquelle les Clunisiens construisaient leurs édifices religieux, et qui contrastait avec l'austérité des Cisterciens, leurs rivaux, et, sur ce point, leurs adversaires
Il n'y avait, dans ce vestibule, qu'un autel, depuis longtemps abandonné et dont l'usage primitif est même resté incertain. C'était une simple table de pierre, échancrée sur les bords, longue de quatre pieds environ.
* Voir les discussions de saini Bernard et de Pieri e le Vénérable.
sur deux pieds et demi de large, et placée sur un massif de maçonnerie haut de trois pieds et demi, au fond de la grande nef, â gauche de la porte de l'église, a Les mères « et les nourrices avaient conservé la superstitieuse « habitude d'y apporter leurs enfants, afin de les em- « pêcher de pleurer. Elles nommaient cette table, la « table de saint Criard, et tous les efforts du monastère « n'avaient pu déraciner cette croyance populaire * . y) On y parvint cependant en faisant disparaître cet autel, lorsque^ vers 1770, on remplaça par des dalles le carrelage du narthex.
La porte de l'église, au fond du vestibule^ comparable pour le style à celle de Saint-Bénigne de Dijon, avait 6 111. 70 de hauteur sur 3 m. 15 de largeur. Les jambages, ornés de chaque côté de quatre colonnes, étaient sculptés avec toute la variété de l'art roman. Le linteau, supporté par deux consoles également sculptées, était formé d'un bloc énorme, que les ouvriers ne pouvaient erjlever, suivant la légende, et que saint Hugues seul, une nuit, avait mis en place. 11 était décoré de figures en relief, très rapprochées les unes des autres, qui représentaient probablement, comme à Moissac, les vingtquatre vieillards de l'Apocalypse, bien que les descriptions ne relatent que vingt-trois personnages. Dans le tympan, terminé par un arc plein cintre, était sculpté, de dimensions colossales, le Christ assis, tenant l'évangile et bénissant; autour de lui étaient les quatre évangélistes et quatre anges supportant l'auréole ovoïde dont il était entouré"^"*^. Les battants de la porte étaient cou-
" Lorain, p. 06. — Les prières adressées à saint (j'iard n'étaient efficaces que si l'on faisait avaler aux enfants quelques pjircolles de cette table, réduites en poussière et mêlées à leurs aliments.
*' Viollet-le-l)uc, Dict. rais., t. 1, p. 259.
verts de peintures, à denii-effacées par le temps. On voyait, aussi, dans les arcades aveugles de la galerie dont nous avons déjà parlé, Uîs images peintes de divers abbés; au dessus,, quatre figures d'^ipôtres, en bas-relief^ décoraient le tympan.
Deux escaliers à vis, F, F, larges d'un mètre et pratiqués dans l'épaisseur du mur, conduisaient par 70 marches à la chapelle Saint-Michel. Cette curieuse chapelle^ placée à la hauteur des voûtes du premier collatéral, faisait dans la grande nef une saillie de deux mètres sur un cul-de-lampe décoré de feuillages sculptés. Elle était voûtée, longue de six mètres, et orientée comme Féglise elle-même. Cinq fenêtres étroites, séparées par des pilastres cannelés, compris enti'e deux cordons saillants, l'éclairaient à l'est. On eût dit une petite église suspendue à dix-huit mètres de hauteur, entre le narthex et le grand vaisseau do la basilique abbatiale
Dans la plupart des églises cluiiisiennes, c'est un de leurs caractères, on trouve ainsi une chapelle, ou une simple niche de saint Michel; elle est toujours à la même place, c'est-à-dire à la place ordinairement occupée par la tribune des orgues.
En avançant dans la gra/jde nef, G, nous passons devant la chaire à prêcher, P, en pierre sculptée, adossée au septième pilier à gauche, et nous voyons à droite, I, deux autres portes, dont la première^ placée» autrefois en face de la galerie occidentale du cloitre, a
* J.e 8 mai 1810, sur les six heures du soir, après un li-avail assidu de neuf journées, cette façade, atlaiiuée par la mine, s'écroula louf entière, entraînant dans sa ruine et la chapelle de Saint-Michel et deux travées du vestibule. Un contemporain (Bouché) prétend que les débris amoncelés de cette seule partie de l'éghse équivalaient à environ filO mètres cubes de moellons, sans compter les pierres de taille.
été adaptée, en 1803, à la façade de Saint-Marcel; elle ne se trouve pas sur les vieux plans^ elle datait seulement de la reconstruction de l'Abbaje. La seconde ne servait plus, depuis la même époque, q\ik faire communiquer l'église avec la chapelle de la Congrégation (aujourd'hui l'amphithéâtre de chimie). Elle était fort probablement en face de la galerie occidentale de l'ancien cloître^ démoli au siècle dernier, et s'appelait la porte Galilée. D'ailleurs, elle subsiste encore, avec cinq travées du mur de l'église; elle est murée, mais on peut en voir au moins le cadre, avec les débris des colonnes romanes qui ornaient les pieds droits; elle est dans un laboratoire de chimie^ dans l'enfoncement d'une armoire.
A gauche et dans la travée voisine^ était une autre porte qui s'ouvrait au nord et s'appelait la porte des Allemcmds.
Entre les deux transsepts^ au midi, une porte et un couloir, supprimés depuis les transformations du dernier siècle, conduisaient au cloître de Notre-Dame du Cimetière'*'^ qui semble avoir occupé une partie de l'espace compris entre les deux ailes des bâtiments nouveaux. On voit encore l'arceau roman de cette ancienne porte.
Enfin la porte de la sacristie, G, se trouvait dans le petit transsept au midi, dans la travée qui précède immédiatement la chapelle Bourbon, et qui subsiste encore en partie.
Les autels de Saint-Antoine, des quatre Abbés (saint Odon, saint Mayeul, saint Odilon et saint Hugues), du Rosaire et de Saint-Marcel étaient adossés aux quatre piliers de la sixième rangée; ceux de Saint-Sébastien, de la Sainte-Croix, de Saint-Thomas de Cantorbéry, de
* Mabillon, Annales Ordinis sancti Benedkti, I. V, p. 252. A cette page se trouve un dessin et le plan de la grande église.
Sainte-Ursule et de ses compagnes, aux piliers du onzième rang. La place de ces derniers autels a du reste varié plusieurs fois ; ils fixaient la limite du chœur et suivant que le nombre des moines obligeaient à étendre ou à restreindre l'espace qui leur était réservé, ces autels étaient éloignés ou rapprochés du grand transsept.
Le chœur ne le cédait en magnificence qu'à celui de l'Abbaye royale de Saint-Denis ; mais ses richesses avaient été pillées plusieurs fois, ses plus beaux ornements enlevés et imparfaitement remplacés. Enfin, sous les La Rochefoucauld, les derniers abbés, il avait été restauré de nouveau, et îl avait ainsi perdu son caractère primitif. Il s'étendait autrefois au delà des deux transsepts, dans les deux travées voisines, jusqu'au tombeau du pape Gélase, D. Il contenait encore d'autres tombeaux : nous avons marqué ceux de saint Hugues, L, de Ponce, E, de Pierre le Vénérable, F, dont les Huguenots avaient brûlé les restes et dispersé la cendre. Le chœur était fermé au moyen âge par un double jubé^ et depuis les dernières modifications, par une grille du serrurier dé l'Abbaye, frère Placide, dont il subsiste encore (juelques beaux ouvrages.
Dom Lorain, prieur claustral, avait fait remplacer, en 1781, les anciennes stalles par des stalles neuves, au nombre de 250, imitées de celles de la cathédrale de Chartres, dessinées par un sculpteur de Chalon-sur-Saône, et remarquables par leur légèreté*. Elles furent vendues à vil prix en 1799, enlevées en 1800, et revendues ensuite pour la cathédrale de Lyon. Elles sont aujourd'hui dans les chapelles, ou dans les greniers du grand séminaire de la même ville, et du séminaire d'Alix (Beaujolais)**.
• Elles avaieul coùlé, pour la main-d'œuvre seuloiriont,, 40,000 Irancs.
" M. Chavot : Destruction de V Eglise et de V Abbaye de Clumj et se^ causes. — Extrait dos Annales de r Académie de Mihon, séance de février 1868.
Le petit transsept devait être réservé au culte. Le rnaître-autel, I, se trouvait dans la travée suivante; mais ce n'était plus l'autel que le pape Urbain II avait consacré en 1095. Il avait été reconstruit plusieurs fois sans doute et récemment, en 1732, par le prieur claustral, dom Allard, avec une partie des marbres destinés au tombeau des Bouillon. Il contenait, dans une grande châsse de bois, tous les ossements des saints dont les châsses particulières avaient disparu dans le pillage de l'église, pendant les guerres de religion, et qu'il était devenu impossible de reconnaître sûrement. Les reliques, au contraire^ dont la désignation s'était conservée, avaient été placées dans des châsses nouvelles, mais moins riches et moins précieuses*. Cet autel, dans le goût romain, s'élevait sur quatre marches de marbre noir. Des crédences de marbre étaient adossées aux quatre piliers les plus rapprochés Mais on ne voyait plus dans cette partie du chœur, ni le sacraire, cet édicule où étaient renfermés au moyen âge les plus précieux ornements de l'église abbatiale, ni cet ancien autel secondaire, où tous les moines, par un privilège de leur ordre, étaient admis à pr-endre la communion sous les deux espèces.
Au delà du maitre-autel, une coupole portée sur huic colonnes de marbre amenées à grands frais d'Italie, recouvrait le sanctuaire, l'autel matutinal, K, et le tom-
* Bouché a transcrit dans ses mémoires les inventaires faits en 1170, 130 i, 1382, 1575, etc., qui contiennent Fénumération et des immenses richesses du trésor de l'Abbaye et des merveilleuses reliques proposées à la foi des fidèles. Les historiens de Cluny ont fait des emprunts à ces inventaires : nous y renvoyons le lecteur. -
*' Le maître-autel et les crédences furent démolis le 21 janvier 1800. La belle mosaïque de dalles blanches et noires, qui recouvrait le sanctuaire depuis l'autel jusqu'au chœur, et qui datait de quarante ans environ, fut détruite et les matériaux vendus à ia même époque.
beau de saint Hugues. L'autel matutinal, ou de rétro, où se célébrait tous les jours le premier office, avait été restauré ou même entièrement refait par frère Placide, à la fin du dernier siècle. Cette partie du chœur était entourée de tapisseries magnifiques représentant toute la Passion; c'était un don de Jean de Bourbon. Il n'en est resté aucune trace.
(( Ce qui est bien plus regrettable encore^ dit Lorain*. « c'est la belle peinture qui remplissait la voûte de l'ab- (c side. Elle représentait la figure du Christ, de dix pieds « de hauteur, porté sur des nuages, une main levée, a l'autre posée sur l'Apocalypse fermé des sept sceaux. c( A ses pieds reposait l'agneau sans tache. Cette compo- K sition gigantesque était accompagnée des figures ailées (( de l'homme, du lion, de l'aigle et du bœuf. Toute cette (( peinture se détachait sur un fond d'or orné de losanges « en forme de mosaïque.
(( Ce bel ouvrage, qui décorait la coupole de Cluny, u avait conservé^ jusqu'au dix-neuvième siècle, tout l'éclat <( et toute la fraîcheur de ses couleurs primitives. Il serait «( aujourd'hui une chose bien rare en Europe, mais le « fondateur du musée des Petits-Augustins, M. Alexandre K Lenoir, chargé de conserver les monuments antiques^ K ne put sauver celui-ci, malgré ses lettres au ministre u Chapt.al. »
Le premier collatéral, prolongé autour du sanctuaire, formait un deamhulatorium, rempli de tombeaux, au-delà duquel cinq chapelles ou absidioles, voûtées en cul-defour, et éclairées chacune de trois fenêtres romanes, terminaient l'abside. Elles étaient, d'après le plan de Mabillon, sous le vocable de Saint-Jacques, X, de Saint- Clément, V, de Saint-André, U, de Saint-Vincent, T. et
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— so-
dés SS. Nazaire et Celse^ S. Ces chapelles étaient fermées par ries grilles de fer à hauteur d'appui. Le retable des cinq autels était de bois richement sculpté et couvert d'une peinture imitant le marbre.
Il y avait d'autres chapelles dans les croisillons des deux transsepts. C'étaient, au nord, celles de Saint- Martin, R, de Saint-Nicolas, Q, et de Sainte-Agathe, P, dans la petite croisée ; de Sainte-Madeleine, Q,, de Saint- Benoît, N, et de Saint-Orient, M, dans le grand transsept. La grille de la chapelle de Saint-Orient (appelée aussi chapelle de Saint-Vital) était un chef-d^œuvre de serrurerie moderne : l'autel était placé dans l'embrasure d'une ancienne porte, qui s'ouvrait sur le mausolée de la sœur de saint Louis, Pernette de PYance, morte à l'Abbave de Clunj dont elle avait été la bienfaitrice. Les moines, par négligence, laissèrent détruire ce tombeau^ dont Bouché a conservé l'épitaphe : elle était en lettres onciales.
■|- ANNO.DOM-M-CCLXXXVI-DIEI- MERCURTI.ANÏE-PENTECOSTEOS- OBIIT-PRONETA-UXOR-QUONDAM- MAGISTRIHUGONIS-GUISCHARDI- MARCHIONIS-QUE"HIC-JACET- A I A • E lUS . REQUIE SCAT . I N • PACE-AMEX-
Nous avons décrit le tombeau des Bouillon, qui devait être élevé dans la chapelle de Sainte-Agathe ; la voûte seule avait été décorée de sculptures en albâtre.
Les deux chapelles du grand transsept, au midi, subsistent encore. Ce sont celles de Saint-Etienne, C, et
' Toutes les grillfs de l'église furent enlevées au mois de février 1794, pour servir, dit-on, à la fabrication des arnnes. On estimait leur poids total à plus de H, 000 kilogr. de fer.
de Saint-Martial, B. La première est exactement du même style et elle avait la même ornementation que les absidioles romanes dont nous avons parlé. Elle est simplement voûtée en cul-de-four et éclairée par trois fenêtres plein cintre. — Le prieur claustral de l'Abbaye, noble dom Jean de Châteauvilain, mort en 1329. était enseveli entre cette chapelle et la porte du cloître.
La chapelle de Saint-Martial était la plus belle de toutes. Elle est aujourd'hui très mutilée. La voûte primitive s'est écroulée depuis la vente de Téglise, et a été remplacée par une si-mple voûte d'arête, assez gauchement posée: mais on peut encore apprécier, ou deviner la légèreté, l'élégance de cette chapelle gothique, ajoutée, dans la première moitié du XIV^ siècle, au grand édifice roman. On y montait par trois marches de marbre noir : huit piliers, ornés de moulures délicates, engagées dans les parois, supportaient les nervures de la voûte, et donnaient naissance à sept arcades ogivales, dont trois, à claire-voie, étaient fermées par de l'iches vitraux.
Cette chapelle était encore remarquable par les sépultures qu'elle contenait. C'était d'abord, dans le mur à gauche, celle de son fondateur, Pierre de Chastelux, abbé de 1322 cà L343, mort en 1350évêque de Valence. Il avait reçu à l'Abbaye l*hilipi)e de Valois, la reine Jeanne de Bourgogne, leurs deux fils, Jean, qui fut plus tard Jean le Bon, et Philippe^ duc d'Orléans, avec une suite nombreuse de ducs, de comtes et de barons. Il s'était signalé, enti'e tous les abbés, par ses libéralités envers le monastère, dont il avait d'abord payé les dettes ; il avait ensuite donné à l'église une merveilleuse horloge à personnages, des statues précieuses, et deux grosses cloches pour les tours des Barabans. C'est lui qui avait acheté le palais des Thermes, à Paris, où Jean de Bourbon,
un siècle plus tard, devait faire commencer l'hôtel de Cluny.
Au mili^eu de la chapelle s'élevait le mausolée de Jacques d'Amboise (1480-1510), le successeur de Jean de Bourbon et le continuateur de ses constructions (le palais abbatial de Clunv, et l'hôtel de Clunj, à Paris), et de Geoffroy d'Amboise, son neveu, également abbé de Cluny . Tout auprès étaient le tombeau de Gabriel et de Joachim de Saint-Blain, le premier, doyen, l'autre, aumônier de l'Abbaye, à la fin du XVP siècle, et de Claude de Vallerot, prieur claustral^ vicaire général et définiteur de l'ordre, mort en 1605. Des chiffres sur le mur indiquaient enfin la sépulture de Gauthier V\ abbé en 1176, « qui, en punition de nos péchés, dit le chroniqueur de l'Abbaye, nous fut ravi, après une seule année de gouvernement, » et celle du cardinal Aimard de Bazoches, membre et bienfaiteur de l'ordre, mort en 1164.
Le petit transsept contenait la chapelle de Saint-Denis, Y, dont la clef de voûte représentait (^n relief l'agneau pascal*. Dans la travée suivante, où se trouvait la porte de la sacristie^ étaient les orgues de l'église abbatiale, sur une tribune qui a été transportée depuis à l'église Notre-Dame.
Au fond de ce même transsept, l'abbé Jean de Bourbon (1456-1480), fils naturel** de Jean F% duc de Bourbon, avait fait construire la chapelle gothique^ Z, qui subsiste encore et qui est aujourd'hui classée comme monument historique. Elle est toute en pierres de taille ; elle était autrefois couverte d'ardoises. Elle contenait deux autels consacrés, le premier, à la bienheureuse Vierge, mère de Dieu, à saint Jean-Baptiste, aux apôtres, le second, à
* Cette clef est au musée .
" De là ses armes : d'azur à trois fleurs de lys d'or et barré d'oj-.
saint Eiitrope, dont cette nouvelle construction remplaçait l'ancienne chapelle : sur ce dernier autel, on lisait, adressé au saint dépossédé, ce vers de Virgile :
a Semper honos, nomenque tuum, laudesque manebunt. m
Tous les jours, sur les dix heures, une messe haute était chantée dans cette chapelle, selon l'intention du fondateur, par les enfants de chœur de l'Abbaye"^.
[.a chapelle Bourbon a environ 11 m. 50 de longueur sur une largeur de 4 m. 50. La voûte est partagée, dans le sens de la longueur, par une arête saillante, prolongée jusqu'au sanctuaire, coupée par des arcs-ogives et deux arcs-doubleaux qui se terminent en culs-de-lampe délicatement sculptés. Aux points d'intersection sont trois écussons richement coloriés, portantles annes de l'Abbaye, de Jean de Bourbon et de l'évèché du Puy Le sanctuaire est à trois pans; il a une profondeur de deux mètres, et sa voûte, placée à la même hauteur que celle de la nef, est décorée de deux nervures qui naissent d'une frise ornée de feuillages en relief autrefois rehaussés d.* peintures, et qui vont a])outir à l'arête saillante dont nous avons parlé.
A la hauteur de 2 m. 30, règne, autour de la chapelle, un bandeau de 0 m. 15 ou 0 m. 20 de saillie, au dessous duquel sont rangées, en manière de consoles ou de cariatides, quinze figures de patriarches et de prophètes, sculptées avec une singulière expression, et couvertes de peinture polychrome ; la plupart d'entre elles sont assez bien conservées. Elles portent toutes une légende tirée de
' L'Abbaye entretenait, au moyen de rentes déterminées, six enfants nobles qui servaient (renfanls de chœur. Les derniers furent renvoyés le 17 mars 1790.
Jean de Bourbon était // la foin al)bé de Clnny et évé.que du Puy- . n-Velay.
la bible et gravée en beaux caractères gothiques, or sur fond rouge ; leur nom est inscrit sur le mur, près de chacune d'elles, en caractères semblables'*'. Ces bustes servaient de supports à quinze statues de pierre : celles des douze apôtres, de saint Paul, de la Vierge et de saint Jean-Baptiste, qui ont toutes disparu, sans que Ton ait jamais su ce qu'elles étaient devenues. Des pilastres gothiques, d'un faible relief et de 2 mètres de hauteur, s'élèvent jusqu'aux dais, qui couronnent les niches, et que relie entre eux un second bandeau, parallèle et pareil au premier. Ces dais, ajourés, ornés chacun de sept clefs pendantes, sont d'une extrême légèreté et d'une hnesse admii'able d'exécution. Ils étaient tous surmontés de pinacles sculptés, en forme de pyramides quadrangulaires, qui s'élevaient jusqu'à la naissance des voûtes; il n'en reste aujourd'hui qu'un petit nombre. Une crédence, d'un travail achevé, couverte d'un dais analogue à ceux des niches, complète l'ornementation intérieure de cette chapelle. Les cinq fenêtres, qui l'éclairent, sont d'une extrême élégance : elles étaient garnies de vitraux dont la valeur, d'après Bouché, était inappréciable.
Les précieux débris de ce monument ne donnent qu'une faible idée de sa splendeur primitive. L'éclat des peintures, qui décoraient les parois et la voûte, la variété et la beauté des sculptures que l'on peut encore admirer, la richesse des ornements, que le fondateur avait prodigués, en faisaient une merveille de l'art gothique.
A côté de la chapelle est une petite salle, a, de même
■ On lit, en parlant l^i crédence, et en allant de droite à gauche, les noms de : Jérémie, Si;néon, Zacharie, Jacob, David, Joël, Amos. xVîaiachie, Daniel, Ezéclii^l, Sophonias, Michée, Osée, Zacharias, Isafe. Ce dernier buste est le plus dégradé.
Les vitraux furent sans doute brisés, ainsi que tous les autres, au mois do janvier 1794,
style, voûtée, munie d'une cheminée aux armes de Jean de Bourbon^ et percée d'une petite fenêtre biaise ouverte dans la direction du maître-aufel : c'est là que l'abbé venait assister aux offices*.
Jean de Bourbon fut enterré dans sa chapelle, devant l'autel, du côté de l'évangile; une simple fleur de lys marquait la place de son tombeau**.
Des trois clochers, posés à cheval sur le grand transsept, il ne reste que le clocher méridional (3). Celui du nord (1) appelé aussi clocher des Bisans ou de Sainte- Catherine*** avait la même forme et la même grandeur. Celui du milieu (2), le clocher du chœur****, était carré, plus large et un peu plus haut que les deux autres. Jean de Bourbon, dans la seconde moitié du XV siècle, les avait fait recouvrir d'ardoises, et dojn Dathoze, vers 1760, avait du reconstruire le clochei* du chœur qui menaçait ruine.
Le ch}cher de l'Eau l>énite, dont l'isolement semble augmenter encore les proportions, s'élève à 62 mètres au dessus du dallage des cloîtres. C'est une tour octogonale, à deux étages, bâtie comme le reste de l'église,
• Vers la nicnie éitoquc, Louis \1 s'élail fait coiislruire à Pai'is un réduit semblable, entre deux contreforts de la Sainte-Chapelle.
** Huiicbé laconte, dans ses mémoires^ qu'il réussit, eu 1793, à préserv»'r cette chapelle conire les ravages d'une bande révolutionnaire. Mais, après la vente de l'Abbaye, la toiture et les dalles furent enlevées, les statues, les sculptures emportées ou mutilées, etc. Cédée à la ville par les acquéreurs, avec les bâtiments voisins, la chapelle Bourbon, vers 1852 seulement, fut mise eu l'état où nous la voyons aujourd'hui.
**• Les 24, 25 et 26 novembre 1798, les croix de tous les clochers furent enlevées par ordre de la municipalité. Le clocher des Bisans. avec toute la partie nord de l'église, fut renversé par 75 coups de mine, le 22 octobre 1811, pour la construction du Dépôt d'étalons.
***' Le clocher du chœur s'écroula de lui-môme dans ]q% derniers jours de février 1809: il avait à peine cinquante ans.
en petits matériaux, et surmontée d'une flèche pyramidale couverte en ardoises. La galerie du premier étage, sur chaque ct')té dont elle occupe toute la largeur, se com.pose de trois arcades à plein cintre, dont une seule, celle du milieu, est ouverte. Les trois archivoltes à dents de scie sont soutenues par six colonnettes cylindriques, dont la base et le chapiteau sont engagés dans les pieds droits. L'archivolte intérieure de la fenêtre porte sur deux autres colonnettes semblables, qui sont placées dans l'embrasure. L'appui de .ces arcades, formé par une plate-bande unie, fait une légère saillie sur le soubassement de la tour, qui est lui-même octogonal. Le second étage présente une galerie d'arcades, un peu plus étroites : ^eux d'entre elles sont aveugles, et ont pour jambages des pilastres sculptés en spirale : celles du milieu ne sont séparées que par une colonnette, sur laquelle portent les deux archivoltes, ornées de billettes, comme l'appui de cette arcature. Une frise dentelée couronne ces deux étages, décorés, sur les angles, d'un pilastre cannelé, et la toiture s'appuie sur une série de consoles sans ornements.
Ce beau clocher roman n'est pas intact. Sur plusieurs faces, les colonnettes du second étage ont été coupées, et les arcades élargies pour le passage des cloches, lorsqu elles furent enlevées au mois d'octobre 1793*; il serait facile à restaurer. En 188,2^ il a été consolidé, sh flèche recouverte et surmontée d'un paratonnerre.
On monte au clocher de l'Eau bénite par un escalier â vis, renfermé dans une petite tour carrée à l'extrémité
* Il ne reste, dans ce clocher, que trois cloches qui sont celles de l'horloge. Celles qui sonnent les quarts portent le nom et les armes, de Claude de Guise (1575-1612) ; celle des heures a été fondue à la fin du XVlIIe siècle,
du grand traiissept. Les marches de cet escalier sont posées, suivant la méthode des XP et XIP siècles, sur une voûte en spirale. Il aboutit à une ramj)e droite, également voûtée, pratiquée, à la hauteur du toit, dans répaisseur du mur occidental de la croisée. Une dernière chapelle, aujourd'hui en ruines, celle de Saint-Gabriel, occupe^ au dessus de l'escalier à vis, l'avant dernier étage de la tour carrée,, dont une échelle en bois permet d'atteindre le petit clocher (5). Ce clocher, oû se trouva l'horloge, est percé de quatre doubles foiètres plein cintre, partagées par des- colonnettes l'omanes ; sa toiture est une pyramide convexe, couverte en ardoises.
Un cinquième clocher (4), carré et moins grand que les trois premiers, s'élevait au centre du second transsept. Il s'appelait le clocher des Lampes \ on j suspendait en effet les couronnes de cierges, qui brûlaient an dessus du sanctuaire.
La sacristie de l'église abbatiale existe encore* : sa distribution intérieure a été modifiée et elle sert aujourd'hui de salle de dessin. On y i)arvenait par un couloir qui faisait suite à la porte du petit transsept. Elle était divisée en deux parties: la première^ longue de 15 mètres sur près de 7 mètres de largeur, formait la sacristie ordinaire oû les prêtres s'habillaient avant de dire les messes basses. Elle était éclairée par des fenêtres ouvertes à l'est. Au fond de cette sacristie, du coté de la chapelle Bourbon^ se trouvaient les armoires où était serrée une partie des vêtements et des ornements destinés au culte. Au-dessus d'un placard, une longue inscription latine, datée de 1738, rappelait le nom du fondateur de l'Abbaje
Klle ne date que de 1750.
et celui des principaux abbés qui l'avaient agrandie, celui des quatre papes* sortis de l'Ordre de Cluny, le nombre des p rélats et des cardinaux de même origine, celui des abbés"*^"*" ensevelis dans la grande église, etc. Pour le reste, elle renvoyait aux épitaphes : « Vide epitaphia Ecclesise. » Mais le registre des épitaphes a été perdu, et les inscriptions elles-mêmes ont disparu dans la démolition de l'église; les pierres tombales ont été brisées ou employées à des constructions nouvelles.
L'autre partie de la sacristie s'étendait le long de la galerie du cloître; elle avait environ 15 mètres sur 5. C'était la sacristie solennelle. Les ornements les plus précieux, les habits pontificaux les plus riches étaient soigneusement gardés dans les bahuts qu'elle contenait. Bouché estime que les trésors renfermés dans ces deux salles valaient un million. Ils auraient été, d'après le même témoin (qui en donne un inventaire), perdus et dissipés en grande partie, pendant la Révolution.
Parmi ces richesses, l'Abbaye conservait une boîte de plomb revêtue de vermeil, sur laquelle était gravée cette inscription : « Ici est enfermé le cœur de très-haut et (( très-puissant prince Henry de la Tour cV Auvergne , « vicomte de Turenne, coloyieUgénéral de cavalerie légère (( de France f gouverneur du Haut et Bas-Limousin et c( maréchal des camps et armées du Roi. » Le cœur de Turenne avait été apporté à l'Abbaye de Cluny pour être déposé dans le tombeau des Bouillon. « En 1793, les ravageurs volèrent la boîte de vermeil et laissèrent la seconde boîte de plomb qui contenait immédiatement le cœur du grand homme. Cette relique^ religieusement conservée par la ville de Cluny, lui fut disputée, en
* Grégoire Vil (1073-1085), Urbain II (1088-1099), Pascal II (1099- 1118) et Urbain V(13C2-1370).
** Trente-six, 7
1818, par les descendants de la maison d'Auvergne; et, malgré des résistances administratives et les réclamations des députés de Saône-et-Loire, un comte de la Tour d'Auvergne-Lauragais, favorisé par le ministère, se fit adjuger le cœur de son ancêtre. Un procès-verbal fut dressé, et le cœur de Turenne voyagea on ne sait où, dans les messageries royales, comme un ballot de marchandises"^. »
Nous retrouvons au musée Ochier quelques beaux débris de l'église, abbatiale ; il faudrait chercher les autres dans les murs d'un certain nombre de maisons bâties de 1810 à 1830, ou sur les chemins qui rayonnent autour de la ville : les murs en pierre sèche, qui bordent ces chemins, sont faits de matériaux empruntés à la grande démolition ; et les blocs, qui leur servent de couronnement, présentent pour la plupart de belles moulures.
Nous essaierons plus loin de déterminer sur qui doit retomber la responsabilité d'une destruction qui fut^ pour la ville de Cluny et pour la France entière, un si grand malheur.
* Lorain, p. 257.
CONSOLE DE LA CHAPELLE BOURBON (xve siècle)