‹ Cluny, la ville & l'abbayeChapitre 9 sur 23 · LE TOMBEAU DES BOUILLON · texte numérisé non relu

LE TOMBEAU DES BOUILLON

n voit encore, dans le jardin de l'Hô tel-Dieu , les restes d'un cloître et quelques petits bâtiments, qui faisaient partie de l'ancien hôpital de Cluny. Lesbâtijiients nouveaux, élevés à peu près sur le même emplacement, ne datent que du XVIF siècle. Maître Julien Griffon, prêtre sociétaire en l'église Notre-Dame, avait légué tous ses biens à la commune pour la construction de cet Hôtel-Dieu. Il mourut en 1626 ; mais les années suivantes furent si mauvaises, que l'administration municipale employa les revenus de ce legs au soulagement des pauvres ; l'intention de maître Griffon ne fut enfin remplie que vers 1646. L'aile du nord ne put même être achevée faute d'argent, et c'est seulement au commencement de ce siècle que l'Hôtel-Dieu de Clunj a été entièrement terminé.

Il se compose d'un corps de logis principal, et de deux ailes considérables à deux étages.

D^ns le priijcipal corps de logis, la chapelle occupe un pavillon central^ en saillie^ surmonté d'un campanile^

percé d'une petite rose et de deux fenêtres à plein cintre, entre lesquelles, sur un double perron, s'ouvre la porte de l'Hôtel-Dieu. Des deux cotés, s'étendent les salles de service. Ces deux salles, éclairées sur la façade, chacune par trois fenêtres à plein cintre, comme celles de la chapelle, et comme elles supportées par deux consoles,, communiquent de plain-pied avec la chapelle, où lautel est placé de manière à pouvoir être vu par l^s malades.

Derrière l'autel, une seconde chapelle est réservée aux religieuses (les sœurs de Sainte-Marthe) qui desservent cette maison"*^. Elle contient un petit tableau fort remarquable de l'Ecole flamande (sainte Véronique et les saintes femmes) et des fragments de la crosse de saint Hugues, dans une chasse.

De belles statues, qui devaient décorer le tombeau du duc et de la duchesse de Bouillon, ont été déposées dans ces deux chapelles. Le cardinal de Bouillon, abbé de Cluny, de 1G83 à 1715^ avait projeté d'élever à son père et à sa mère un superbe mausolée dans la grande église abbatiale ; mais son orgueil, ses prétentions lui avaient attiré la disgrâce du roi ; ses biens furent deux fois confisqués^ il fut lui-même exilé, et mourut à Rome, sans avoir i)U exécuter cette entreprise, à latjuelle Louis XIV s'était opposé, par arrêt du Parlement du 2 janvier ITH. Cependant toutes les pièces du monument avaient été préparées : les chapiteaux avaient été taillés, les statues avaient été sculptées à Rome ; les caisses, qui les renfermaient, avaient été expédiées: quelques-unes arri-

* l.a pliainiacitj de I Holel-Dieii coiisei vu un assez grand nombre de bocaux ou potiches en faïence de Nevers, qui ont acquis aujourd'hui une grande valeur. On trouve aussi dans cette maison quelques vieuxmeubles. Le plus remarquable est une belle table Louis XV, placée dans la salle du conseil où l'on voit en outre (|uelques beaux ta])leaux.

vèrent jusqu'à Cluii}-; le gouveniemeut y fit apposer les scellés par M. de Sève, sénéchal de Lyon, et elles restèrent longtemps oubliées dans une cave de l'Abbaye ; d'autres s'arrêtèrent à Turin, d'où elles ne sont pas sorties, a Toutes les parties de ce dessin, » disait d'Aguesseau, dans les conclusions du rapport qui précéda l'arrêt de 1711, « tendent également à conserver « et à immortaliser, par la religion d'un tombeau tou- (( jours durable, les prétentions trop ambitieuses de son « auteur sur l'origine et sur la grandeur de sa maison. c( C'était là ce que les statues, les inscriptions, les orne- « ments et tous les détails de ce mausolée devaient « apprendre à la postérité, et celui qui en conçut l'idée « s'était flatté sans doute qu'on s'accoutumerait au titre a magnifique que ce monument suppose, et dont, quelque (( jour, il deviendrait la preuve qu'après avoir paru

longtemps aux yeux du public sans être contesté, ce « titre pourrait être enfin regardé comme incontestable. «

Louis XIV a servi, mieux qu'il ne pensait;, l'orgueil du cardinal de Bouillon. Ce tombeau aurait probablement disparu, comme tant d'autres, un siècle plus tard, dans la destruction de l'église abbatiale. Sans avoir été élevé jamais, il a survécu, ou du moins, nous pouvons encore admirer à Cluny quelques-unes de ses plus belles parties"^.

Le tombeau de Frédéric-Maurice de la Tour d'Auvergne,

* On trouve, dans l'Histoire de la maison d'Auvergne, par Baluze, un dessin qui représente ce monument : il a été détaché de l'exemplaire que possède la lUbliothèque de Cluny ; il est encadré et exposé au musée de la ville, da is la galerie des gravures. Il est dans notre notice sur la Ville et l'Abbaye de Cluny.

l'our cet ouvrage, dans lequel il louait la maison de Bouillon, Baluze fut exilé de Paris (1707) où il ne put rentrer qu'en 1713.

duc de Bouillon'*'^ prince de Sedan, frère de Turenne, lieutenant-général des armées du roi, et de Eléonore- Catherine-Fébronie de Bergh, sa femme, devait être élevé dans la chapelle de Sainte-Agathe, à l'extrémité septentrionale du petit transsept, c'est-à-dire en face de la chapelle Bourbon et de l'autre côté de l'église abbatiale. Des pilastres à demi engagés supportant (si nous supposons l'œuvre achevée) une archivolte, qui atteint presque la voûte, dessinent comme le cadre du monument. Deux belles. colonnes de marbre blanc, hautes de seize pieds et accompagnées de leurs arrière-pilastres^ soutiennent un entablement surmonté lui-même d'un attique pyramidal, creusé en ovale sur ses quatre faces.

A côté des colonnes et sur le développement de leurs bases, s'élèvent deux statues de grandeur naturelle. La première, du côté du chœur, représente un guerrier revêtu d'une cotte de mailles, couvert d'un manteau ; il tient de la main droite, à la hauteur do la poitrine, une couronne d'épines; à la main gauche, une épée antique, dans son fourreau ; près de lui un casque est à demi caché par un bouclier. On lit sur le piédestal cette inscription :

GODOFREDUS BULLIONIUS COMES BOLONIi-E REX

HIEROSOLEMITANUS.

* Frédéric-Maurice de la Tour d'Auvergne, duc de Bouillon, était né en 1605, à Sedan. 11 servit avec distinction en Hollande, sous les princes d'Orange, ses oncles maternels, abjura le calvinisme en 1034, seconda la révolte du comte de Soissons contrôle cardinal de Richelieu, et prit pari à la bataille do la Marfée (IGil). Arrêté comme complice de Cinq-Mars (1642), il ne recouvra la liberté qu'en livrant sa forteresse de Sedan. Il joua encore un des principaux rôles dans la Frondç et mourut en 1652,

L'autre statue, vêtue d'une tunique et d'un manteau, a la main gauche ouverte et appuyée sur la poitrine, et, de la main droite, tient un parchemin à demi déroulé. Un casque est à ses pieds. Sur le piédestal est gravé cette inscription :

GUILIELMUS Plus COMES ARVERNI^ DUX . AQUITANI^ CLUNIACI FUNDATOR

La face antérieure de l'attique est ornée d'un écusson italien, formé dans un cartouche orné de palmes et de lauriers et surmonté d'une couronne. L'écusson est écartelé, au premier et au quatrième, de France à la Tour d'argent, qui est de la Tour, au deuxième, d'or et de gueules, qui est de Boulogne, au troisième, de gueules à la fasce d'argent, qui est de Turenne^ et sur le tout^ parti d'Auvergne et de Bouillon. Ce sont les armes du duc de Bouillon, le père du cardinal'^.

Au dessus de l'attique, est la statue du Temps, coractérisée par ses attributs ordinaires : une faux abaissée, à la main gauche ; à la droite, à demi élevée, un serpent replié sur lui-même.

Au dessous, sur l'entablement, deux statues de femmes sont assises de chaque côté de l'attique , les jambes croisées. L'une, les yeux élevés vers le Temps, la main gauche posée sur les genoux, un cœur enflammé à la main

* Celles d'Eiéonore de Bergh étaient : d'argent, au lion de gueules, couronné, lamp-assé et orné d'or, à la bordure de sable chargée de onze besans d'or.

ilroite, le coiule appuyé sur un pélican entouré de ses petits qui boivent son sang, semble représenter la Charité. L'autre, une épée nue à la main droite, soutenant de la gauche une Pallas et accoudée sur un lion, personnifie la Force.

Deux vases à parfums, godronnés ou ciselés, et entourés d'une guirlande, fument à leurs pieds.

La clef de voûte de l'archivolte qui s'ouvre au-dessous de l'entablement, est en console et décorée d'une iowv comme l'écusson de l'attique. Deux anges en relief, l'un à. droite, l'autre à gauche, couchés sur l'archivolte, tiennent chacun un rouleau de parchemin à demi déployé, et de l'autre main une trompette et une sorte de chalumeau. Dans l'enfoncement, au-dessous de cet arceau à plein cintre, sur un piédestal, s'élève un riche cénotaphe, décoré de deux consoles. Le piédestal a la forme d'un attique soutenu par deux griffons, et c'est dans le cadre de cet attique qu'est inséré le beau bas-relief de bataille, que l'on voit à l'Hôtel-Dieu. Sui' le cénotaphe, au second plan, se dresse une tour de marbre crénelée et chargée de trois trophées. Cette tour se trouve maintenant au musée <le la ville: elle porte en caractères de bronze cette inscription :

MILLE CLYPKI l'K.NDK.NT KX JF-LA.

Un ange, un pied sur la tour, semble prendre son volet tient, de la main droite élevée vers le ciel, un cœur enflammé. Il est à l'Hotel-Dieu. ;ni-d(^ssiis de l'arc qui sépare les deux chapelles.

Restent enfin les deux !)elles statues de marbre, qui sont conservées dans la première chapelle. Elle sont, ou plutôt (car il faut revenir <à la réalité) elles devaient être placées sur le cénotaphe, au premier plan, et près l'une

de l'aiitre de manière à former un groupe. Ce sont les images du duc et de la duchesse de Bouillon, à la mémoire desquels ce fastueux monument devait être consacré.

Le père de l'abbé de Cluny, cédant à la prière d'Eléonore de Bergh, s'était converti, comme Turenne , au catholicisme. C'est à ce fait que se rapporte la scène représentée par ce beau groupe.

Le duc, assis et appuyé sur un trophée d'armes, habillé à la romaine, un bâton de commandement à la main droite, paraît comme illuminé tandis que sa femme, assise sur un carreau, vêtue d'une longue robe et d'un manteau ouvert, fourré d'hermine, lui montre, sur un livre que soutient un ange, les termes de la consécration.

Où sont aujourd'hui les statues de Godefroy de Bouillon et de Guillaume le Pieux, fondateur de l'Abbaye, celles de la Charité, de la Force^ les anges du fronton, le Temps enfin, qui devait dominer ce superbe mausolée ? Il ne reste à Cluny que quelques chapiteaux au musée^ avec la tour de marbre, et les quatre fragments de l'Hôtel- Dieu. Dans leur isolement, les deux statues et le basrelief dont nous venons de parler sont de remarquables ouvrages. Ils appartiennent, par leur date, par leurs grandes qualités, à la plus belle époque de la sculpture française ; et, bien que le nom de leur auteur soit jusqu'ici resté incertain, on peut, sans crainte, les attribuer à l'un des grands maîtres de la fin du XVIP siècle, Coysevox ou Nicolas Goustou. Peut-être faut-il ajouter que ces belles œuvres, si longtemps cachées, n'ont pas encore toute la célébrité qu'elles méritent.

Au mois de septembre 1800, un déserteur allemand, en service à Cluny, découvrit, al«)rs que la démolition

de l'église abbatiale était déjà commencée, un caveau^ encore ignoré, dans la chapelle de Sainte-Agathe. Il s'adjoignit deux ou trois compagnons pour l'explorer et le piller, s'il y avait lieu. Ils n'y trouvèrent que deux grands cercueils de plomb, et revinrent à la nuit suivante pour les briser et les enlever par morceaux.

Les cercueils de cette chapelle renfermaient les restes du duc et de la duchesse de Bouillon.

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