‹ Cluses! 18 juillet 1904Chapitre 10 sur 18 · NÉE · texte numérisé non relu

NÉE

obstinés, on vous à dit que le congédiement des ouvriers, qui fit éclater la grève, lui avait été imposé par la crise qui sévissait alors Sur son usine. Raison pitoyable! Au mois de mai, la situation industrielle de Crettiez père n’était-pas diflérente de ce qu’elle avait été les années précédéntes, à la même époque. C'était la période prévue de la morte-saison qui jamais, antérieurement, n’avait été une Cause de renvoi d'ouvriers.

Rappelez-vous les dépositions des patrons horlogers de Cluses : « Tous les ans, ont-ils dit, il Y a un peu de morte-saison dans notre industrie. On s'arrange en prévision de cette crise passagère. Chacun y met du sien. Les ouvriers sont employés à mettre les ateliers en état, à réparer les outils ; ou bien on leur fait faire du travail d'avance. Mais on ne les congédie pas ». |

Le pêre Crettiez a congédié. Et dans quélles conditions P? At-il licencié de préférence de mauvais Ouvriers ou bien les moins anciens Me son usine? Non. Par un hasard singulier les 7 victimes expiatoires de la prétendue crise de chômage avaient tous figuré dans le cortège électoral du 2 mai; tous font partie du Syndicat ét, parmi eux, il y a de très anciens ouvriers de la maison Crettiez. Baudet, par exemple, y a passé 15 ans de sa vie, 15 ans d’efforts consacrés à l’enrichissement des Crettiez. Sa vue avait baissé, a-t-on dit; alors le bon patron, sans aucune considération pour les services passés,: n’a pas hésité à jeter ce vieux collaborateur à la rue.

Non, systématiquement, le père Crettiez à renvoyé ceux de ses ouvriers qui étaient syndiqués et avaient pris une part active à la bataille électorale. Le choix des victimes est significatif ; le hasard n'aurait pas si bien fait les choses; ses coups eussent atteint

indifféremment syndiqués et non syndiqués. L'opération du gros .

patron de Cluses fut plus intelligente.

Et le lendemain de ce renvoi que se passe-t-il ? Est-ce dans un coup de colère que, se solidarisant avec les victimes, les autres Ouvriers ont recouru à la grève ? Les pauvres gens ! ils n’y pen- Saient guëére. Ils espéraient, plutôt, arranger les choses, et cela au moyen d’un sacrifice collectif dont l’offre seule a dû singulièrement étonner l’égoïsme de Claude Crettiez. Eh! oui, ces modestes travailleurs qui gagnent à peine de quoi nourrir leur famille, savez-vous l’idée de transaction que leur suggère leur bon cœur ? Ils vont tout de suite faire à leur patron cette propo-

sition : « Puisque vous n’avez pas de travail pour tous, faitesnous Chômer tous un jour.par semaine ou une heure par jour à votre convenance. Vous y trouverez votre compte, et nos Camarades ne perdront pas leur pain ».

Crettiez refuse et, dans la suite, on le verra opposer à toutes les tentatives de conciliation, qu’eiles viennent du sous-préfet, du préfet, du conseiller général, du député, le même entêtement irréductible. Il ne veut pas d'un arrangement ; 1l veut [a grève qui épuisera les ouvriers et amènera la ruine du Syndicat.

Mais, comme :l est l’objet de sollicitations vives et réitérées, comme il sent que son obstination va lui aliéner lestime des braves gens, alors, pour ne pas trop compromettre sa réputation, il n’hésite pas à faire jouer à ses fils un rôle odieux. Il dit à Henry : « Ecoute, si l’on vient me presser de trop près, je me

donnerai l'air de fléchir. Mais, au dernier moment, je prendrai

ton avis et tu me conseilleras de ne pas céder ».

Cette comédie atroce a été jouée devant le directeur de l'école d’horlogerie, M. Lavastre, au cours d’une visite qu'il faisait à Grettiez en vue de la conciliation : « Reprenez, lui disait-il, un Ouvrier sur les sept renvoyés; les autres patrons de Cluses s’arrangeront pour donner du travail aux autres ». « Eh bien ! soit, répondait Crettiez, je reprendrai Baudet, le plus ancien ». Puis, d’un mouvement subit, se tournant vers son fils: « Henry, qu'est-ce que tu en penses ? » Et le malheureux fils, gêné mais contraint d’obéir, de murmurer entre ses dents : « À votre place, père, je ne reprendrais personne».«— Alors c’estune affaireentendue, concluait le père Crettiez. Les choses sont bien comme elles sont ». Et la grève continuait, et la misère augmentait à Cluses.

Pour vaincre l'opiniätreté du père Crettiez, les autorités locales interviennent de nouveau. M. Chautemps, député, leur prète son concours. Tout le monde est disposé à faire des sacrifices pour rendre à Cluses sa. vie normale. Les autres patrons horlogers se sont émus; ils prendront les ouvriers congédiés par Crettiez. Il semble que rien ne puisse plus s’opposer à un accord. Mais Claude Crettiez a son idée. Dans l'impossibilité où il est de repousser les arrangements qu’on [ui propose et qui ne lui imposent aucun sacrifice personnel, il finit par accepter. Mais, — Car 1l ÿ a un mais, — il exige que le Syndicat s'engage par écrit

a lui rembourser le prix des vitres qui ont été cassées à son usine

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et à sa maison. « Qu'il paie la casse, déclare-t-1l, et tout est arrangé ». Il sait bien que jamais le Syndicat ne consentira à souscrire à cette humiliation. On lui remontre que pour accepter une telle condition, pour se reconnaître coupables d’actes contre lesquels ils avaient toujours protesté, il faudrait que les ouvriers eussent perdu tout sentiment de leur dignité. Le père Crettiez s’obstine. Alors, pour en finir, des tiers indignés s’offrent à payer euxmêmes le montant des dégâts. Il s’agit d’une misérable somme de 250 francs; Car, cette grève tumultueuse, cette grève révolutionnaire qui a duré deux mois, n’a pas causé pour plus de 250 francs de dégâts. Encore n’a-t-il pas été prouvé qu'ils fussent imputables aux grévistes.

Quoi qu’il en soit, Crettiez ne consent pas à ce que des tiers

assument la charge du remboursement. Ce qu'il veut, c’est

l’humiliation des grévistes et du Syndicat. Il n’en démord pas. Devant cette exigence injustifiable, les pourparlers sont rompus. Définitivement cette fois. Désormais toute nouvelle tentative de conciliation apparaît comme impossible. Le conflit doit prendre fin par la défaite des ouvriers ou celle du patron.

Dans la population de Cluses, les sympathies vont toutes aux grévistes. Le mouvement de l’opinion en leur faveur est si vi que le maire, M. Drompt, ne croit pas pouvoir maintenir son arrêté contre les attroupements. Il décide d’en suspendre momentanément l’exécution et d’autoriser les ouvriers, — le maire dit «tolérer », mais c’est la même chose, -- à reprendre leurs cortèges à travers les rues dela ville. Il fait connaître cette décision au commissaire de police, M. Maury. Celui-ci observe que, le lendemain, c’est le 14 juillet, et qu’une manifestation pourrait peut-être occasionner des troubles. Il propose d’aller trouver les grévistes pour les inviter à renoncer à tout cortège pendant cette journée. Dés les premiers mots, les ouvriers interrompent M. Maury : « C’est entendu, lui disent-ils; dès lors que vous y voyez des inconvénients, nous ne ferons pas de cortège demain».

Telle est l’attitude de ces hommes de terreur et de sang que lon vous a dépeints comme capables de se porter contre les Crettiez à toutes les extrémités. Un commissaire de police les exhorte à la sagesse, — un commissaire, vous entendez bien, c’est-à-dire le personnage le moins désigné pour aller en ambassade auprès des grévistes, — et tout aussitôt ils se montrent

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dociles à ses conseils. Ilest vrai que M. Maury avait su conquérir leurs sympathies par la façon intelligente et mesurée dont il exerçait.ses fonctions. Tout de même, n’ai-je pas le droit de dire que des grévistes aussi raisonnables ne pouvaient pas être, pour les autorités locales et les habitants, une cause bien sérieuse d’inquiétude ?

Non, certes, rien à ce moment ne pouvait faire prévoir les terribles événements qui devaient mettre fin à la grève. Pourtant, nous approchons du drame.

Le 15, le 16 juillet, des cortèges ont lieu avec chants et drapeau. L'ordre n'est pas troublé. Le 17, la réunion des ouvriers s'étant prolongée plus que de coutume, le cortège qui s’est formé à la sortie est dispersé par les gendarmes, parce que l'heure légale est passée. Aucun incident sérieux.

Nous voici au 18, la journée sanglante. Le matin, dès 6 heures, les ouvriers ont tenu une première réunion pour y discuter, vous a dit le secrétaire du Syndicat, sur la grève générale. A la sortie de cette conférence, les grévistes se forment en cortège. Ils ont décidé d’aller à Scionzier pour inviter, comme c'était leur droit, leurs camarades à se solidariser avec eux. Au départ, les recommandations les plus pressantes ont été faites aux manifestants par les membres du bureau syndical. Il leur a été prescrit d’observer la discipline la plus stricte, de garder un calme complet, surtout de ne pas boire. |

Ces conseils furent ponctuellement suivis et la promenade de

Scionzier ne donna lieu à aucun incident. On a demandé aux

ouvriers qui y ont pris part s'ils ne s’étaient pas laissés entrainer dans les cabarets. Tous ont déclaré : « Le cortège ne s’est même pas disloqué ; personne n’a bu : le Syndicat l'avait défendu ».

L’après-midi, à Cluses, nouvelle réunion chez Michaud. Elle reste semblable à toutes les précédentes ; on n’y remarque aucune animation particulière. Elle se passe comme les autres en discussions corporatives.

À la sortie, un nouveau cortège se forme. C’est le maire luimême qui, ayant constaté le calme des grévistes pendant la matinée, avait pris l’initiative de prévenir le président du Syndicat qu'une seconde manifestation était autorisée pour l'après-midi, à la condition qu’elle ne se prolongeât pas au-delà de 6 heures du SOIT.

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