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appelé à porter sur des faits de grève ? C’est pour ainsi dire ins- 2,
Cependant, cette réserve faite, je suis tout prêt à discuter avec mes honorables confrères les dépositions des gendarmes. A une condition toutefois, c’est qu’on ne fasse pas un choix parmielles. Il faut les retenir toutes ou n’en retenir aucune. Je m’explique très bien que Me Descotes ait préféré faire un tri. C'était plus commode et plus sûr. Dans leur ensemble, en effet, ils sont assez déconcertants ces témoignages de gendarmes ; il est bien difficile de les accorder ensemble ; ils diffèrent jusqu’à la contradiction. C’est que, à Cluses, il y avait des gendarmes venus de tous les points de la région, c’est-à-dire appartenant à diverses brigades. Or, si les témoignages d’une même brigade sont identiques, il n’en est plus de même de brigade en brigade. Tous les gendarmes de Thonon ont déposé pareillement, avec un accord parfait, vraiment touchant; dans leurs témoignages tous les mots sont à l’alignement.
Mais pour ceux de la brigade de Cluses, c'est une autre affaire. Nous tombons en pleine contradiction. Cependant, tous ces gendarmes ont vu et entendu, du même endroit et à la même minute, les mêmes choses. Que disent-ils P Les uns affirment, sous la foi du Serment, avoir entendu le bris des vitres avant les coups de feu ; les autres jurent que les coups de feu ont précédé le bris des vitres. Les premiers ont, paraît-il, vu les manifestants se baisser, ramasser des pierres et les lancer contre l’usine. Les seconds, froidement, déclarent que de l’endroit où ils étaient, c’est-à-dire à 100 mètres du théâtre des événements, il était impossible de voir ce qui se passait, à cause des arbres de la place dont les feuilles interceptaient la vue.
Dans ces conditions, qui croire ? auquel entendre? S'il fallait faire un choix, j'avoue que mes préférences iraient à la déposiuon des gendarmes qui ont conclu à l'impossibilité de voir. Non pas dans l'intérêt de ma cause, mais parce que ce témoignage est corroboré par les expériences qu’a faites le lieutenant de gendarmerie Chatin depuis les événements. Cet officier s’est placé à l’endroit même où étaient les gendarmes. Il a constaté que les arbres obstruaient totalement la vue et qu’il était impossible de
discerner quoi que ce fût dans la rue qui passe entre l’usine et la grenette.
Pour les bris de vitres, pour les coups de feu, les gendarmes ont sans doute entendu lesunset les autres, mais confusément, à cause de la distance. C’est seulement après le drame qu'ils ont songé à mettre un peu d'ordre dans leurs souvenirs. Ceux dont la mémoire n’était pas très sûre se seront dit : « Si les patrons n'avaient pas été provoqués, ils n'auraient pas tiré; donc les bris de vitres ont précédé les coups de fusil.» C?est de lalogique simple, de la logique de gendarmes.
En ce qui me concerne, Messieurs, j'aime mieux m'en rapporter aux témoins qui ont assisté de près à toutes les péripéties du drame, qui sont, par suite, les plus qualifiés pour nous renseigner exactement sur ce qui s'est passé pendant cette heure tragique.
Si le caporal David, dont la déposition est si complète, si minutieuse, avait été l'unique témoin des événements qu'il a racontés, je n’accepterais pas sans réserve sa déposition, mais d’autres ont vu et rapporté les mêmes faits de la même manière que lui. J’ai donc le droit de penser et de dire que son témoignage est l’expression de la vérité.
Le témoin David était assis sur un banc, du côté de l'usine qui touche à la route de Scionzier. À l’autre bout de la place, devant l’usine même, se trouvait un nommé Buchet, manœuvre au service du café Henry et qui était sorti dans la rue à l’approche des manifestants. Un peu plus loin, sur la place, mais à portée de tout voir, de tout entendre, était arrêté M. Miaz, un négociant de Genève, qui était à Cluses pour ses affaires. Enfin, sur la route même que suivit le cortège au sortir du café Michaud, un marchand de la région, dans sa voiture, attendait que les grévistes fussent passés pour rendre les guides à son cheval.
Tous les quatre ont été les témoins des premières péripéties du drame, et ils les ont racontées d’une façon identique. Ils ont vu arriver le cortège : 150 personnes environ. En tête, une trentaine de femmes, les unes portant des enfants sur leurs bras, d’autres les tenant par la main. Au milieu, quarante ouvriers dont cinq ou six seulement ont des bâtons. En queue, des vieillards. H y a un drapeau : il est tricolore, mais le bleu et le blanc sont à peine visibles ; on les a enroulés autour de la hampe. Seule, la couleur rouge est apparente. C’est cela, c’est la vue de cet appareil: terrifiant qui va pousser les Crettiez aux pires exceS:
[La manifestation s’est arrêtée un instant devant l’usine, d'une
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: « Enlevez-les'! pendez-les! »
Mais de pierres grélant contre la façade, faisant éclater les vitres, de poussées contre la porté pour envahir l'usine, je ne ITOUVE pas trace dans les dépositions des quatre témoins qui furent Spectateurs de cette scène. Ils Ont, au contraire, formellement déclaré que déjà le cortège avait repris sa marche et même la maison des Crettiez quand a été tiré le premier coup
Dites-moi, malheureux, quel danger imminent a pu vous porter à Commettre ce crimeP C'était en plein jour, à 4 heures de l'après-midi. De vos fenêtres vous pouviez apercevoir, à la Mairie, les uniformes des gendarmes qui n'étaient là que pour vous garder ; le bruit des exercices de 50 soldats manœuvrant à quelques mêtres, sur la route de SCiOnZzier, parvenait sans doute à vos oreilles, et, sous votre toit, à portée de vos appels, 25 hommes armés se tenaient à vos ordres. Que pouviez-vous donc redouter de cette pauvre bande de manifestants, pour les deux tiers composée de vieillards, de femmes et d'enfants ?
Non, vous n’en n’aviez pas peur; non, vous ne vous sentiez pas menacés par elle. Mais un long travail de suggestion avait en VOUS fait son œuvre; trop longuement vos mains avaient caressé des fusils pour renoncerà s’en servir. Comme à SOn Contremaître, Sans doute, votre terrible père vous avait dit, à vous aussi, de ne pas vous laisser « embêter » par les grévistes. Vous avez suivi son conseil. Oui, ils vous « embêétaient » ces ouvriers qui passaient en Criant et en chantant sous vos fenêtres. Tant pis pour eux ! ils n'avaient qu'à ne pas venir à portée de vos coups.
Et vous avez tiré « comme à la chasse », Selon l’expression si pittoresque et si vraie de votre ami Drompt.
Nous avons tiré en l'air, avez-vous dit; nous voulions leur faire peur. Non pas ; dès le premier coup de fusil, vous faites une vicume. Les témoins l’ont vu tomber.
Le premier coup tiré dans la foule a produit sur elle l’eftet d’une pierre dans un vol de moineaux. Elle s’est éparpillée en tous sens; les terribles émeutiers se sont enfuis, éperdus, les uns
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se cachant derrière les platanes ou les piliers de la grenette, les autres cherchant un refuge dans les remises des cafés. En un clin d’œil la place est nette de grévistes.
Eh bien, à ce moment-là, à supposer que le premier coup de feu ait été pour votre défense, qu'est-ce qui vous obligeait à continuer ? La rue, devant votre maison, était déblayée; vous n'étiez plus menacés, à supposer que vous l'eussiez été pendant un instant.
Vous n’en persistez pas moins dans l’accomplissement dé votre œuvre de mort. Mais vous n'avez plus devant vous une masse facile à atteindre. Maintenant il faudra que vous visiez pour tou- Cher. Dès ce moment, malheur à qui traverse la place, à qui abandonne, même une seconde, son abri, arbre ou pilier.
Ce pauvre diable de Rassiaz qui s’était réfugié dans une remise, crut pouvoir, le premier moment d'émotion passé, incliner la tête vers la rue pour se rendre compte des événements. L’imprudent |! 1] a signé son arrêt de mort.
Baudet, qui s’est découvert aussi, tombe à son tour, victime de sa curiosité. Et c’est maintenant à Larrivaz d’expérimenter l’adresse des Crettiez. Lui, s'était abrité derrière un des platanes de la place. Il se croyait bien caché ; pas autant qu'il l'avait supposé. Un coup de fusil, dirigé de main de maître, l’atteint mortellement. Son frère, en le voyant tourner sur lui-même et battre Pair de ses bras, se précipite à son secours. Trop tard. Le malheureux s'écroule : il est mort.
Trois cadavres en quelques secondes. Quant aux blessés, on ne les compte plus. Et les coups de fusils se succèdent, ininterrompus, sans relâche. Les Crettiez en ont tiré au moins 20, aux dires des officiers et des soldats, 50 d’après M. Lavastre, le directeur de l’école d’horlogerie, qui a cru à un feu de salve, à un exercice de tir. L’opération a duré un quart d'heure et n'a cessé que grâce à l'intervention énergique du commissaire de police, du lieutenant de gendarmerie ét d’un adjudant du 28e de ligne. Celui-ci, pour obliger un des fils Crettiez à cesser le feu, a dû le menacer de son revolver. Même en présence de M. Maury, Marcel Crettiez veut continuer à tirer. Mais il n’a plus de munitions: il en réclame et, à l’un de ses frères qui lui demande s’il a bien fait son devoir : « N'’aie pas peur, répond-il, j’ai bien visé ». — &« C’est bon, frère, risposte l’autre, je te félicite ».
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Il faut arracher les fusils des mains de ces forcenés pour les empêcher de faire de nouvelles victimes.
Légitime défense ! Comment a-t-on pu soutenir un pareil systèmer Est-il besoin d’insister pour en démontrer l’inanité r Ce serait vous faire injure, Messieurs les Jurés.
Je passe au deuxième acte du drame : aux faits de pillage et d'incendie dont sont accusés les six ouvriers que je défends avec mes confrères et amis Willm et Lafont.
M. le Procureur général a conclu contre eux, avec modération, je le constate, à une condamnation légère. Maïs si minime qu’elle puisse être, elle serait encore injuste et révolterait la conscience du pays. Il m’a paru que le ministère public attachait moins d'importance aux actes qui sont reprochés à mes clients, qu'aux conditions dans lesquelles ils les ont accomplis. Si ces actes avaient êté commis aussitôt après les coups de feu tirés par les Crettiez, dans un premier mouvement de colère, sous l’effet immédiat de cette provocation sauvage, peut-être n’auraient-ils pas été retenus par l’accusation qui les eût alors excusés.
M. le Procureur général a fait remarquer que c’est seulement deux heures après la provocation, deux heures pendant lesquelles les ouvriers ont pu réfléchir et recouvrer leur sang froid, que l’assaut a été donné à l’usine et que le pillage a commencé. Cela, il ne peut ni l’expliquer, ni l’excuser.
Eh ! bien, c’est vrai; après la scène de meurtre, et pendant un laps de temps assez long, Cluses est tombée au calme absolu. Les habitants, comme frappés de stupeur, restent clos dans leurs maisons. Sur la ville plane un silence de mort. Même les manifestants les plus passionnés, ont quitté la place.
Mais ce calme sinistre, et qui ne présage rien de bon, est facile à expliquer.
Rappelez-vous les déclarations de l’accusé Molliex : « Quand j'ai vu des morts, des blessés, du sang partout, j'ai été comme pris de folie. Je ne savais plus ce que je faisais. J'ai couru m’enfermer dans ma chambre où j’ai pleuré, comme un enfant. pendant plus d’une heure. Puis, la colère s’est emparée de moi, j'ai Saisi mon revolver et me suis précipité vers l’usine pour venger mes camarades, pour tuer les Crettiez. J'étais tout retourné, -— c'est Son expression, — je ne me rappelle plus bien ce que j'ai fait >.
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Chez les gens de Cluses, le même phénomène s’est produit. Eux aussi restent longtemps sans pouvoir se ressaisir ; mais peu à peu à l'émotion première, succèdent l’indignation et la Colère Elés gagnent de proche en proche toute cette petite ville où il n’est pour ainsi dire pas une famille qui ne compte parmi les victimes un parent ou un ami. Le spectacle lamentable des morts, sur lesquels gémissent leurs proches, des blessés nombreux, tout couverts de sang, dont regorgent les pharmacies, porte à son comble la fureur des habitants. Bientôt c'est toute la ville qui, d’une poussée irrésistible, se rue sur la maison des Crettiez.
Ce ne sont plus seulement les grévistes, c’est la foule impulsive, la foule anonyme et vengeresse, dont les rangs pressés et tumultueux battent les portes de l'usine où se cachent, tremblants, les meurtriers. Devant cette foule dont la force est irrésistible, tous les obstacles vont tomber. En vain, soldats et gendarmes s'efforcent de la contenir’ Ils sentent eux-mêmes leur impuissance. On les écarte, on les repousse, on les supplie. Des femmes leur crient : « Ce n’est pas à vous que nous en voulons, c’est aux: CGrettiez :soyez justes, laissez-nous passer; laissez-nous venger nos morts ».
Et ce sont alors les portes volant en éclats; l'usine envahie. L’incendie s’allume. Dans la fumée, à travers les flammes, des gens, ivres de fureur, courant à travers les étages, défonçant les fenêtres, brisant les meubles, pulvérisant les outils. Mais ce n'est pas tant aux objets qu'ils en veulent qu'aux personnes des Crettiez. Ce sont elles qu’ils cherchent, c’est sur elles qu’ils veulent assouvir leur vengeance.
M. Chautemps, le député de Bonneville, qui a vu tout Cértet en a gardé une impression profonde, vous a raconté d’une façon saisissante cette scène terrible. « À moins de la massacrer, vous a-t-il dit, il eût été impossible d'empêcher la foule d'accomplir son œuvre ».
Eh! bien, oui, je le répète, c’est la foule anonyme, la foule irresponsable qui a commis les actes d'incendie et de pillage du 18 juillet. C’est elle, la vraie, la seule coupable, ce sont les 800, les 1,000 individus qui la composaient, que vous auriez dû traduire à cette barre si vous vouliez absolument que, dans cette affaire, le dernier mot fût à la vindicte publique.
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Dans l'impossibilité où vous étiez d’agir ainsi, vous avez dû vous contenter d’une solution plus modeste, mais dont une saine Justice ne saurait s’accommoder. Dans la masse des coupables, vous avez saisi arbitrairement, pour ainsi dire au hasard de l’em-
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