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pratiquait dans ses ateliers. Un fameux homme, allez, un rude homme, que ce Claude Crettiez.
Je ne m’associe pas à mon confrère et ami, Me David, pour le portrait qu'il vous en atracé.llen a fait un homme uniquement intéressé. Non, il n’est pas seulement cela.
Crettiez père est un parvenu orgueilleux qui né se souvient de lhumilité de son origine que pour en marquer plus de mépris à l'égard de ceux qui n’ont pas eu la chance de réussir comme lui. Lui, l’ancien ouvrier mâtiné de paysan, il a fini par élever dans Cluses le bâtiment le plus beau, le plus imposant. En face de la mairie |
Ce sont les deux monuments du pays |!
Là, il règne, il domine. Il est dur pourses fils et pour lui-même, plus dur encore pour ses ouvriers et ses ouvriéres. Il les menait avec des propos grossiers, outrageants, contre lesquels ils durent protester. Ce fut l’une de leurs premières revendications, rappelez-vous le. Ils voulaient ne pas être insultés au travail ? Quelle exigence ! une véritable orgie, selon l'expression du père Crettièz.
En réalité, celui-ci est un homme du passé, un féodal, qui rapetisse les droits et les devoirs aux dimensions de son intérêt propre.
Dans son orgueil il fait fi de la force armée. Lui, protégé, allons donc ! On aurait pu mettre tout un régiment dans son usine, il n'aurait pas recouru à,son aide. Crettiez père n’a pas besoin d’être protégé : 1l suffit à sa défense.
En lui est son droit, en lui toute la force de son droit! Etses fils sont à son image ; ils ont sa rudesse et son orgueil. Messieurs les jurés, ne cherchez pas ailleurs l’explication du drame.
On vous a dit que les Crettiez avaient été affolés par les événements qui s'étaient déroulés à Cluses ; on a prétendu que cette petite ville était en proie à la terreur et que celle-ci avait fini par pénétrer ces hommes de pierre, leur faisant perdre subitement la notion exacte des choses.
Non, ce n’est pas vrai, ce n’est conforme ni aux témoignages que vous avez entendus, ni à la vraisemblance qui peut seule nous guider vers la vérité quand l’information reste obscure.
Pourquoi la terreur aurait-elle régné à Cluses, je vous le demande P
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Prenez les dépositions des témoins.
Je ne suis pas homme à contester la bonne foi d’un témoignage parce qu’il m'est hostile. Je crois plutôt à l'erreur et m'efforce de
| l'expliquer.
| Où voulez-vous trouver un meilleur élément d'appréciation, pour | vous rendre compte du véritable état des esprits à Cluses, que | les rapports des officiers qui avaient charge de l’ordre ? | Ah, vous avez été très habile, Me Descotes. | |
Les hauts fonctionnaires, préfet, sous-préfet, les officiers (qu'on traite assez rudement dans les journaux favorables aux Crettiez et qu’on se dispose à malmener à la Chambre après le verdict), vous vous êtes bien gardé de les attaquer ici, au moins directement.
Vous avez choisi un bouc émissaire. Un homme était désigné pour ce rôle ingrat: c'était le commissaire de police, M. Maury. On ne risque rien, n'est-ce pas, à s'attaquer, devant le Jury, à UN commissaire de police.
Vous avez fait peser sur lui toute la résponsabilité des événements qui se sont accomplis. C’est commode, mais, quand vous vous en prenez au commissaire de police, en définitive ce sont tous les officiers, ayant commandé à Cluses, qui se trouvent atteints par vos critiques.
M. Maury, en effet, n’avait aucuneïinitiative ; simple agentd'exé- Cution, il recevait des ordres mais n’en donnait pas. Il n’avait pas la disposition des troupes. C'était le maire, le commandant Dumas, le capitaine Lapierre, le lieutenant Cholet, qui étaient les maîtres et non lui. C’est leur attitude que vous avez condamnée si sévèrement dans la personne du commissaire de police.
Eh bien, ces officiers, à l’heure où ils ne pouvaient prévoir les événements tragiques qui se sont déroulés à Cluses, ont écrit des rapports qui ne sont pas suspects, car ils n’ont pas été rédigés en vue de la Cour d’assises.
Que disent-ils ces rapports écrits au jour le jour ? Il est intéressant de les rappeler. |
C’est quotidiennement le même refrain monotone :
« Calme complet, pas d'incident; calme absolu, rien à signaler».
Deux ou trois fois, pas plus : « cortège de grévistes, échauftourée avec les gendarmes, quelques vitres brisées ».
Et le lendemain le refrain recommence : « calme absolu, pas d'incident ».
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Le calme est si complet qu’à la lecture de ces rapports, le général Lacroix, commandant du corps d’armée, observe qu'il n’est plus nécessaire de maintenir des troupes à Cluses. Il est d’avis qu'elles soient rappelées. Mais est-il seul de cet avis? Non pas. La municipalité, son maire, M. Drompt, le partage et c’est d'accord avec eux que l’on décide de rappeler les troupes.
Si Cluses avait été sous la terreur, si les Crettiez s’étaient montrés aflolés, aurait-on songé à leur retirer les soldats P Est-ce que M. Drompt, ami des Crettiez, aurait pris la responsabilité d'une pareille mesure ?
Des témoins, pourtant, nous ont parlé de terreur
Cluses est un tout petit pays, au fond d’unecuvette; ilestcomme séparé du reste du monde. Il ne s’y était jamais rien passé.
Il y a des femmes à Cluses, des femmes avides de choses nouvelles, sensationnelles, bonnes à commenter, surtout à ampliñer |
Subitement une grève éclate, Quelle aubaine! Vous pensez si la langue äe ces dames s’en est donné : « Ah! ma chère. que vat-il se passer ? On dit que le père Crettiez est intraitable! Et les grévistes qui ne veulent pas céder ! Avez-vous vu leur cortège P C'est effrayant, tout cela va mal finir ! »
Puis on sait que des caisses sont arrivées à la gare... [| n’arrive.
rien à la gare, même à la poste, qui ne soit aussitôt connu des dames de Cluses... Les caisses sont pleines d’armes pour les Cretüuez…., Nouvelle occasion de petits frissons. On les sait capables de urer, les Crettiez. Dès lors on s'attend à des actes OTAVES, MAIS non pas de la part des grévistes, plutôt Contre eux. On dit que les Crettiez Sont des doux, des timides Mon cher confrère, ils ont
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des mâchoire s inguiétantes, VOS. clie: ats, des Yeux mauvais. On! les
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connaît à Cluses : on sait de quoi ils sont capables dans u ne telle occurrence.
Du reste, ils ont parlé et fait connaître leurs intentions : le pére ne s’est pas gêné pour dire, en parlant des grévistes, que « ces gaillards-la, il se chargerait bien de les mâter ».
Et c'était, en effet, un homme à les mâter.
Vous avez dit, M° Descotes, qu’à la mairie vous auriez préféré voir, à la place de M. Drompt qui est d’un Earactère timide, un homme du tempérament de Claude Crettiez. Je crois avec vous qu’il aurait eu bien vite raison de la grève; il en serait venu à
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bout, certes, mais d’une manière sinistre, et le cimetière de Cluses eùüt été trop étroit pour contenir tous les cadavres.
S1 seulement, à la place de M. Drompt, il y avaiteu M. Danset, le maire actuel, que vous avez vu à cette barre, ivre d’autorité, impatient d'exercer par la force ses nouvelles fonctions, et si à côté de lui, comme commandant d’armes, s'était trouvé certain lieutenant dont vous n’avez pas oublié l'attitude, je n’ose envi- Sager ce qui se serait passé dans la soirée du 18. On ne peut se le demander qu’en frémissant.
Vous me rappellerez qu’on a mis le feu à l’usine; queles dégâts Ont été énormes, que de merveilleux instruments de progrès ont été pulvérisés sous les marteaux. C’est fâcheux, c'est regrettable, Mais 1 nieux vaut cent fois ce désastre matériel que des cadavres offerts en 1 holocauste au ie nc id d autori té. ae notre temps, d’après on le respect de {a per et de l'ordre devrait toujours être imposé, quelles que soient les CITCONStances et les cas, même par la force, même dans le sang.
Ün soir de manifestation, au cours du mois de mai, on avait arrêté des grévistes et pris leurs noms en vue de poursuites qui eurent lieu plus tard. Mais, dans un but de pacification facile à Comprendre, à la demande de leurs camarades, on les rendit à la hberté quelques minutes après leur arrestation. Les manifestants satisfaits se dispersèrent aussitôt. Cela n'était-il pas préferable à une collision sanglante? Non, 1l paraît qu’on avait eu tort d’agir ainsi. Le principe d'autorité car qu’on maintint les arrestations sous les yeux des grévistes. La surexcitation de ceux-ci en éûtété portée au paroxysme. Tant pis pour eux; à leur intention, il y avait des baïonnettes au bout des fusils, des balles dans ÎEs cartouchières des soldats. Le salut de la société exige, paraît-il, que l'on fasse des soldats français un tel emploi. C'est pour cela, Messieurs [es jurés, pour cette besogne, quela Nation env oie. vos fils à l’armée!
Pour moi, je ne saurais trop féliciter les officiers, comme le capitaine Lapierre, auquel je suis heureux dé rendreici un public hommage, qui savent concilier, à propos, leurs sentiments d'humanité avec le souci de l’Crdre. Le capitaine Lapierre peut être appelé, par les exigences de sa profession, sur les champs de bataille, — je ne le souhaite, ni pour lui, ni pour mon pays, — quoi qu'il
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arrive, 1l ne remportera jamais, durant ses campagnes, une victoire aussi honorable que celle qu'ont remportée, à Cluses, le soir du 18 juillet, son sang-froid et sa modération.
Au surplus, Messieurs les jurés, pendant toute la durée de la grève, les troupes n’eurent aucune raison sérieuse de recourir à la force. La population ne le désirait nullement; celle avait gardé tout son calme ; sa quiétude était complète, malgré les exagérations colportées à travers la ville par les commérages des femmes; malgré, il faut bien le dire, l’attitude extravagante du juge de paix Forestier dont vous avez pu apprécier le rôle par l’étonnante déposition qu’il nous a faite.
Ah ! ce juge de paix ! Dans cette tragédie, il a été et reste la note comique.
Je me sens, je l’avoue, désarmé devant ce type invraisemblable de poltron héroïque. Le malheureux homme! Il n’est pas né courageux, les mouvements de la rue agissent fâcheusement sur ses nerfs. Rien ne l’obligeait, en somme, à y participer. Ses fonctions lui permettaient de rester dans son cabinet où il aurait pu, à loisir, se consacrer tout entier à l’étude apaisante du possessoire. Mais le désir de jouer, dans les événements, un rôle héroïque, le poussait irrésistiblement sur la place publique où on le voyait surgir à tout instant, pâle d'émotion, protégé par ce qu’il a appelé sa cein ture, escorté, tantôt d’un tambour, tantôt d’un clairon, toujours prêt à faire des sommations au moindre groupe de grévistes.
Après chacune de ces équipées ridicules, M. le juge de paix Forestier, le front orgueilleux et tout rayonnant de gloire, réintégrait son cabinet, en attendant qu’une nouvelle occasion lui permît de se sacrifier encore au maintien de l’ordre. L'effet de ces interventions saugrenues fut naturellement de rendre le personnage insupportable aux grévistes qui, dans maintes circonstances, l’accueillirent par des cris hostiles et même lui lancèrent au visage quelques poignées de sable. De ces incidents, M.le juge de paix vous a fait un récit tragique d’après lequel un de ses yeux aurait été rempli tout à la fois de gravier, de pierres et de morceaux de vitres. Ah! quelle chronique amusante à écrire sur ce sujet: Ce que peut contenir l'œil d’un juge de paix. On n’a pas. idée du volume et du poids des éclats de verre qui s’y étaient logés. Une fois rentré chez lui, il suffit à M. Forestier d’incliner
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