TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE PREMIER
son pour séparer l'instruction de la morale, si toutefois la chose se pouvait faire. Et eii ; est impossible; car la morale ressort de tous les incidents de la classe, car il n'est pas nécessaire de lui dresser une chaire particulière et de lui consacrer des heures spéciales ; car l'enseignement de l'histoire, la lecture de chaque jour, le modèle d'écriture même donné aux enfants peut constituer l'enseignement moral. Mais supposons que l'on puisse faire cette séparation de l'instruction et de la morale ; je dis que vous ne le faites pas, par le fait que vous rayez du programme les mots « enseignement religieux ». Et ici, je reviens à l'objection dans ce qu'elle a de plus précis : Est-il vrai ou n'est-il pas vrai que la morale n'a plus de base, plus de règles, plus de sanction, si elle est séparée d'une religion positive? — Messieurs, j'avoue que je me sens ici un peu embarrassé. Une assemblée politique n'est pas une académie. Discuter de la solidité des bases de la morale devant elle, ce serait, je crois, la faire sortir de son rôle. Il convient de procéder presque par voie d'altirmations, sans prétendre à convaincre, mais en apportant à l'appui des affirmations, soit des raisons, soit des autorités, mais toujours brièvement. — Or, il est vraiment difficile de soutenir aujourd'hui, et j'oserai presque dire qu'il n'est soutenu par personne, en dehors des représentants officiels des diverses religions, que la morale soit si intimement liée à la religion, que la religion disparaissant, la morale doive disparaître à son tour. Cela est difficile, et, pour m'appuyer en ces matières sur une autorité..., cette affirmation, je vais l'appuyer sur l'autorité de M. Guizot. M. Guizot n'était pas un libre-penseur, M. Guizot n'était pas un révolutionnaire; c'était un homme profondément religieux, profondément moral. Eh bien! M. Guizot, il y aura tantôt un demi-siècle, en pleine Sorbonne et sans qu'aucune contradiction se soit élevée contre lui, dans cet auditoire d'élite, M. Guizot a dit un jour : « Pour ceux d'entre vous qui ont fait des études piiiJosophiques un peu étendues, il est, je crois évident aujourd'hui que la morale existe, indépendamment des idées religieuses ; que la distinction du bien et du mal moral, l'obligation de fuir le mal, de faire le bien, sont des lois que l'iiomme reconnaît dans sa propre nature, aussi bien que les lois de la logique, et qui ont en lui leur principe, comme dans la vie actuelle leur application. »... Mais en dehors ce qu'il est
permis d'appeler des hypothèses, pour ceux qui ne croient pas, il reste un inonde de règles sur lesquelles nous sommes tous d'accord; il reste tout un monde d'idées morales, de pratiques morales, contre lesquelles il n'est pas à craindre qu'aucune discussion s'élève ni dans un parti religieux, ni dans un parti politique. — Cet ensemble de règles existe depuis l'origine du monde ou du moins des sociétés. Les sociétés antiques l'ont connu. La preuve en est, messieurs, que lorsque la Constitution de l'an III inscrivit dans sa déclaration des droits, article 2, à la fin du siècle dernier, la formule suivante : « Tous les devoirs de l'homme et du citoyen dérivent de ces deux principes gravés par la nature dans les cœurs : — Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit. — Faites constamment aux autres le bien que vous voudriez en recevoir », — lorsque la Constitution de l'an III, dis-je, écrivait ces paroles admirables, elle ne faisait que traduire et répéter, en la condensant, une formule qui datait d'une dizaine de siècles. — Trois mille ans avant J.-C, Confucius disait: « On peut se borner à pratiquer cette maxime : Ce que l'on ne désire pas qui vous soit fait, il ne faut pas le faire aux autres ». — Trois cent cinquante ans avant J.-C, un autre philosophe chinois, Meng-Tseu, disait : « Faites aux autres ce que vous voudriez qu'ils vous fissent à vous-même. » — La Constitution de l'an III ne faisait que répéter des paroles sublimes qui étaient venues de l'extrême Orient, bien avant que le Christ les ait répétées et qu'elles aient reçu à nos yeux la consécration de la religion catholique. — Voilà, Messieurs, les principes et la base de la morale laïque que nous voudrions voir enseigner à l'école. Voilà celle sur laquelle nous serons tous d'accord, croyants ou incrédules ! — Voilà la morale universelle, toujours une, toujours identique au milieu de variations innombrables que lui imposent les temps, les lieux, les races. Celle-ci est éternelle et non suspendue à telle ou telle croyance religieuse, parce qu'elle pousse ses racines au fond de^la conscience humaine. Cette origine de la morale, dans la conscience et non dans la foi, qui l'a plus éloquemment indiquée, qu'un homme qui n'est pas non plus un révolutionnaire ou un libre penseur, que le célèbre Jouffroy. « Nous avons, dit-il, pour la philosophie, le code pénal et les sermons, tout le respect possible ; mais nous tenons à laisser chaque