SUR LA VIE ANIMALE
L’homme est un sublime alambic.
Les sensations, les actes, les passions, l’imagination, tout enfin dans l’admirable appareil que l’on nomme corps, concourt à un but unique, la digestion.
Bien fous donc ceux qui se pressent, s’agitent, se heurtent ici bas, et se croient autre chose qu’une heureuse plante, une passive machine. Créés que nous sommes pour vivre, la première condition de notre existence , boire et manger , nous trace tout le cercle de nos devoirs.
Ce serait un point curieux à éclaircir que celui de savoir si le lazarone ou le chien de
chasse , qui repose voluptueusement étendu au soleil , n’est pas cent fois plus heureux que le Roi constitutionnel avec ses vingtcinq millions de liste civile , ou le souverain
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absolu, maître de la fortune et du sang de ses sujets.
Que l’on se donne de la peine comme un sonneur de cathédrale , ou que l’on passe son temps à se laisser vivre , au bout du compte , on servira toujours à composer quelque parcelle de la vaste couche de dernière formation.
Un homme qui passe pour avoir de l’esprit a sué sang et eau pour écrire un gros volume sur V 'art d' être heureux. Depuis que l’Académie , pour le payer de toutes ses peines , l’a appelé dans son sein , il a reconnu la fausseté de son système, et goûte aujourd’hui en paix dans l’immortalisant fauteuil cet inaltérable repos qui est pour les Quarante le rire des dieux d’Homère.
Le plus sage est celui qui s’achemine nonchalamment vers le commun terme, recueillant le plus de plaisirs.
Si le plaisir n’est autre chose que la satisfaction d’un besoin naturel ou factice , l’égoïsme pourrait bien être la source la plus féconde de plaisirs; en effet , il crée
GOURMAND * 8l
incessamment de nouveaux besoins et de nouvelles jouissances.
En examinant sous toutes les faces, sous toutes les formes et dans tous les aspects , l’Jiomme qui ne s’occupe que de vivre , c’est-à-dire de dormir, boire et manger, on reconnaît que celui-là seul satisfait au vœu de la nature , et, partant, goûte le bonheur.
Il se lève rarement avant dix ou onze heures; il s’est couché la veille à pareille heure; mais ce serait lui faire injure que de croire qu’il ait fait le tour du cadran. Avant, comme après son sommeil, il se livre avec une joie intime et profonde à cette vaporeuse contemplation, effet du réveil comme de l’engourdissement des sens. Il met au nombre des plus douces ces heures mystiques où, sans rien élaborer avec peine, l’aine se promène sur^mille projets, se joue avec une foule d’idées ; alors , en effet, elle fuit aussitôt que le travail se fait sentir, elle prend des idées uniquement ce qu’elles ont de gracieux et de pur ; rien ne
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lui apparaît sans revêtir une forme , indistincte il est vrai , mais jolie , bizarre ou plaisante.
Dans ee demi-sommeil les idées manquent de netteté, on n’aperçoit rien clairement , chaque chose laisse à désirer, mais tout semble piquant, les plaisirs se montrent plus vifs , les jouissances plus violentes. On rêve encore les yeux ouverts.
Ainsi l’homme animal a toujours sur vingt -quatre heures dont se compose la journée , une moitié dont le charme ne peut être enlevé par aucune puissance. Pauvre ou riche, personne n’est privé de ce genre de félicité. Le malheur même n’aurait pas le pouvoir de ternir ce repos voluptueux, car, en cet état, la pensée n’est pas assez forte pour se souvenir du présent, elle est trop légère pour se charger du poids des maux. Qu’il serait à plaindre l’homme dont le réveil n’apporterait pas un sourire , lin contentement !
Le temps de se lever emporte une heure ou deux. Heures douces , employées à mille
petits soins, qui, tous accomplis religieusement , et sans que la pensée s’égare sur autre chose que ce que l’on fait, sont parés d’une certaine grâce. Il y a telle précaution qui flatte l’amour-propre , telle petite manie qui égaie. Certes , si un homme rasé a des idées bien supérieures à celles d’un homme non rasé , il faut désespérer complètement de celui qui ne trouverait pas un charme pur à faire sa toilette. Ce serait un homme nul, sans esprit, sans délicatesse; un brutal.
Arrive cet acte important de la journée , le déjeuner. Sans efforts , parmi des plaisirs, on a atteint l’heure sainte de midi. Alors commence ce joli repas où l’appétit se déploie avec d’autant plus d’expansion qu’il a été comprimé pendant douze heures.
Quels pensers tristes pourraient assaillir une table fraîchement servie? La blanqheur du linge , l’éclat des cristaux , le parfum des mets, la vivacité des fleurs , l’arôme du café, la fraîcheur du lieu, tout concourt à faire des deux heures du déjeuner un moment
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d’ivresse et de bonheur où tout est oublié, où l’arae se concentre et s’épanche sur la table. A son horizon finissent toutes les pensées; c’est une mappe- monde où chaque pays est dignement représenté. C’est une féerie à laquelle ont présidé les plus sublimes intelligences, esprit, pouvoir, richesse.
Un sage consacre deux heures à l’œuvre de la digestion , et , pour la faciliter , une douce et gaie promenade lui prête son secours. Rien ne peut troubler un homme ainsi cuirassé. Jusque-là toutes ses facultés physiques ont joué le rôle que leur a assigné la bienfaisante nature.
De moroses censeurs , des politiques blafards, d’étiques économistes, diront-ils que l’homme animal n’a rien fait encore? 11 v a tant de gens qui se donnent beaucoup de peine pour faire moins que rien! Lui, il a joui de lui-même , il s’est complu dans l’idée qu’il ne fait rien , et, partant, pas de mal. Il s’admire dans les mouvcmens de ses muscles, le battement de ses artères ; il vit enfin, il contemple, n’importe quoi, une fleur, une
gravure , un passant, l’eau qui coule. 11 ne se fatigue en rien , il agit cependant ; il ne perd pas son temps, car il gagne de l’appétit pour le dîner.
Aussi quelle vigueur , quelle énergie il déploie en présence d’une table bien servie! Comme il apprécie de bons vins, des amis! quels éclats de gaieté, quels chants joyeux ! C’est ainsi qu’il s’achemine vers cet heureux coucher où il dormira avec le calme de l’enfance.
Déduisons les conséquences de ce thème féco'nd.
D’abord un tel homme est heureux.
Mais en considérant l’utilité seule, combien son système de sagesse ne présente-t-il pas d’avantages!
L’homme animal n’est pas dangereux pour l’Etat.
Il laisserait voler par les ministres la dernière des libertés publiques, pourvu qu’on lui laissât sa nappe et son lit.
Il n’a aucun chagrin. Il n’a pas le temps de penser à mal , car , dans ce détail , on a
passé sous silence une foule de soins, de petites choses de la vie, qui toutes apportent leur dose de bonheur.
La cour de Rome ne le verra jamais contraire à ses arrêts.
Il n’aura point de procès.
Il n’écrira pas contre notre sainte religion , ni contre aucune dynastie, quand même l’empereur de Maroc aurait fantaisie de gouverner la France.
Il ne conspirera point.
Il ne sera jamais le compétiteur de personne.
Exempt de respect humain, il n’exigera nul devoir des autres.
Rien ne lui est à charge, parce qu’il fuit à toutes jambes ce qui lui déplairait.
Il ne nuit à personne, a le cœur tranquille , l’esprit sain.
C’est l’enfant gâté de la nature.
Méümom