ET DES INDIGESTIONS
Ceux qui s’indigèrent ou qui s’enivrent, ne savent ni boire ni manger.
Brillat-Savarin, Aphorisme X.
L’homme seul, parmi les animaux, a le privilège de boire sans soif et de manger sans faim : de-là l’ivresse et les indigestions.
L’indigestion est, en soi, un accident plutôt qu’un crime; on peut appliquer à la personne indigérée cette phrase banale , que jamais femme sensible ne manque de prononcer en baissant les yeux, lorsqu’elle entend raconter quelqu’accident ar~
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rivé à une pauvre jeune fille sans expérience : Elle est plus à plaindre qu’à blâmer.
Il est effectivement bien à plaindre le malheureux convive qui, après avoir fait fête à un repas confortable , se trouve avant le Champagne forcé de quitter la table. Outre le chagrin, qui s’y joint souvent, de rendre les armes , les accidens de l’indigestion peuvent amener les désordres les plus graves dans l’économie.
Jamais convive habile ne s’est indigéré. L’inexpérience, la gloutonnerie ou la maladresse , peuvent seules occasioner l’indigestion qui est toujours la suite d’une mauvaise disposition , d’un jeûne exagéré ou d’une précipitation coupable.
L’homme qui sait manger, avant de se mettre à table, fait l’examen de son estomac , le budget de sa capacité. S’il ne se trouve pas dans son assiette ordinaire, il interroge la cause de cet embarras inusité.
Est-ce plénitude? un brusque apéritif va creuser un profond abîme; est-ce faiblesse?
un confortant généreux rend la vigueur à l’organe pâtissant; s’il y a malaise, il se trace un régime convenable et n’en dévie pas. Dans tous les cas, il mange avec maturité et réflexion. Il sait que la table ri est pas louée , et ce vieil adage : On ne vit pas de ce qu on mange , mais de ce qu on digéré , autorise d’ailleurs et encourage le gastronome à se livrer paisiblement aux douceurs de la mastication.
L’homme qui triture avec soin les ali— mens, les digère avec facilité, et peut en absorber une quantité triple de celle qui suffit pour indigérer un mangeur volubile. Il y a d’ailleurs un ordre de la marche qu’il faut connaître, et tous les met» ne veulent pas être mangés indistinctement. L’art consiste à graduer la force active des alimens dont on charge l’estomac. L’ordre est des plus substantiels aux plus légers , et pour les boissons , des plus faibles aux plus fumeuses et aux plus aromatiques * **.
* Nicolo faisail usage, après chaque repas, d’un
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Quant à l’ivresse , il est délicat d’en parler, parce qu’on ne s’entend pas bien sur les mots : on ne devrait jamais confondre la griserie avec l’ivresse. Tous les grands hommes de l’antiquité, des sages, les philosophes des temps modernes, ont aimé le doux jus de la vigne. Les poètes l’ont chanté avec amour. Caton , le grave Caton , au dire d’Horace, était parfois pompette , et Hippocrate recommande en principe de se griser une fois au moins chaque mois.
Il n’est certes jamais venu dans l’idée de ces honnêtes gens de boire comme des roués de la régence; ils se grisaient et ne s’enivraient pas; Alexandre-le-Grand est le seul homme peut-être des âges héroïques qui soit mort d’ivrognerie.
Si l’ivresse n’avait d’autre effet que de
puissant digestif dont il vantait les mérites. 11 faisait du thé très-fort qui lui servait à composer un café excessivement chargé , et dans une lasse de cette liqueur il délayait une once de chocolat à la vanille.
priver momentanément de la raison , d’exciterl’efFervescence , et de provoquer ensuite le sommeil, l’inconvénient serait léger, et le plaisir véritable que cet état procure , vaudrait la peine qu’on courût le risque de faire quelque folie pendant le léger laps de temps que l’on passe sous le charme.
Mais des accidens bien autrement graves sont la suite et le résultat de l’ivresse. Nonseulement elle absorbe toutes les facultés intellectuelles, elle les attaque , car ses effets subsistent long-temps. La tête est lourde, la mémoire fuit, le regard est trouble, la main tremblante; un feu intérieur dévore et déchire l’homme qui s’est enivré. Pendant deux ou trois jours, il est incapable d’une application soutenue, il est plongé dans un état de malaise, de maladie.
Que si nous considérons les effets de l’ivresse habituelle, nous les trouverons bien plus affligeons encore. La perte absolue de la mémoire, les désordres de l’estomac, la chute des cheveux, l’abrutissement et la
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mort, en sont les suites inévitables. Nous avons vu des exemples frappans de ces désastreux résultats. Autant le vin et les spiritueux sont une excellente chose pour celui qui en use avec modération et discernement, autant ils sont dangereux dans les abus qu’on en peut faire. On n’a jamais vu de buveur parvenir à un âge avancé, car cette passion a cela de funeste , qu’elle croît avec les ans, comme la soif augmente lorsqu’on tente de la satisfaire avec des boissons spiritueuses.
Que l’on ne croie pas cependant que nous soyons ennemis d’une aimable et joyeuse beuverie *. Il n’y a pas de bon repas sans bons vins ; mais l’homme qui entend son affaire, doit en boire beaucoup et n’en être que plus spirituel et plus aimable. C’est la manière de faire qui fait le tout. Ces convives qui, dès le premier service, se ruent sur les bouteilles et les vident à rasades pleines, faiblissent à l’entremets,
Rabelais.
chancellent au Champagne, et perdent la tête après le café.
Celui , au contraire, qui arrose scrupuleusement chaque mets de petits coups réguliers , qui s’impose quelques verres d’eau rougie au premier service , se permet au rdti déplus fréquentes et de plus généreuses libations , ne laisse jamais son verre vide à l’entremets , et sable au dessert force rasades d’excitant Champagne *; celui-là , lorsqu’il s’est parfumé la bouche d’une tasse de café brûlant et de quelques verres de liqueur, est certain de faire une facile digestion, de se coucher la tête légère, d’être bercé par des rêves gracieux , et de se réveiller le lendemain la bouche fraîche, avec un appétit d’enfer.
* L’aimable auteur de Manon misanthrope , M. Rousseau, est l’homme de Paris qui avale le plus lestement un verre de Champagne. Je l’ai vu en absorber des quantités à noyer une baleine ; ce vin lui fait l’effet d’une bienfaisante tisane , l’excite , le rafraîchit , et double la dose de gaieté et d’esprit, que la nature lui a libéralement départie.
Voilà tout le secret : c’est de boire avec plaisir, de déguster chaque versiculet, de proportionner la dose liquide à la masse solide, et de s’arrêter à temps.
Il y a des gens qui tiennent à honneur de boire beaucoup. Cette gloire , qu’aucun bomme de sens ne leur enviera , leur sera toujours ravie par quelque porte- sac ou quelque garde-chasse : ce sont des convives inutilement dangereux pour une cave ; ils ne peuvent d’ailleurs dédommager leur hôte ni en esprit, ni en gaieté, car les grands buveurs sont en général apathiques et obtus.
Résumons-nous donc, et, après avoir prouvé qu’il n’y a que les maladroits et les mal-appris qui s’indigèrent , que les brutaux qui s’enivrent; finissons comme nous avons commencé , en répétant avec le professeur : « Ceux qui s’indigèrent ou qui s’enivrent