‹ Code rabbinque. Eben HaezerChapitre 4 sur 205 · LA MISCHNA. ~ LE TALMUD. — LES GAONIMS · texte numérisé non relu

LA MISCHNA. ~ LE TALMUD. — LES GAONIMS

Des dissensions s'étaient élevées pendant la captivité et dans les premiers temps qui suivirent le retour des juifs à Jérusalem ; elles avaient lait naître des sectes religieuses et de nombreuses controverses. Esdras, les Scribes, les Sanhédrins, malgré des efforts constants, n'avaient pu ramener la tradition à l'unité. Les chefs d'école les plus accrédités avaient aussi, dans le même but, et longtemps avant la dispersion, fait quelques tentatives de codification '; mais ces tentatives n'avaient pas réussi. Elles s'étaient produites à une époque où toutes les prescriptions

1 Cette ville est mentionnée dans le second livre des Chroniques, chap. xxvi, v. 6.

- Cette ville était située sur le territoire de Zéboulon.

3 D'après le Talmud, cette ville s'était appelée autrefois Rekath, mentionnée sous ce nom dans Josué, chap. xix, v. T6. Elle fut rebâtie par Hérode qui lui donna le nom de l'empereur alors régnant ; elle était située sur le territoire de Nephtali .

4 Le Gaon Rab Sclierira, dans une lettre placée à la tête de la collection des décisions réunies sous le titre de Schaare Sedek, déclare avoir trouvé chez un de ses confrères six traités de la Mischna du temps des écoles de Schammaï et de Hillel (un siècle avant l'ère chrétienne). Le Talmud (traité Kidouschin, fol. 75), reconnaît comme un fait incontestable qu'Hillel a rédigé les Mischnaioth composant le 4me chapitre de ce traité ; les Tossephoth (traité Kama, fol. 94), constatent également qu'il existait de nombreuses études juridiques, antérieures à Rabbi Jehuda.

mosaïques étaient sévèrement observées et où le Sanhédrin exerçait sa toute-puissance sur le monde israéïi<e : toute codification pouvait donc être considérée comme une violation du précepte qui défendait de conserver par écrit l'enseignement oral, et comme une atteinte aux privilèges de l'institution qui seule était chargée de maintenir et de fixer la tradition; mais, après la destruction de Jérusalem, lorsque les Hébreux cessèrent de former un corps de nation, et qu'ils durent, sous l'empire des événements, scinder leur loi, reconnaître qu'elle renfermait des dispositions religieuses et des dispositions politiques, que les premières seules étaient absolues 2 et que la loi du prince était leur loi suprême en matière civile et politique 3, lorsque le Sanhédrin fuyant de ville en ville eut perdu son autorité sur les communautés dispersées, il devint nécessaire, pour conserver la tradition et pour la transmettre sans altération aux générations futures, de la consigner par écrit et de réunir tous les éléments dont se composait la législation hébraïque.

Ces éléments étaient :

1° LaThora.

2° La tradition ou l'interprétation donnée soit par voie d'enseignement soit par voie de décision judiciaire.

3° Les mesures réglementaires imposées par les circonstances 3.

Rabbi Jehuda4, président du Sanhédrin, et dernier des

1 Préambule des décisions doctrinales du" Sanhédrin de 1807.

2 Déclaration de l'assemblée générale des Israélites du 4 août

3 II en fut de même pour la législation musulmane; ses sources d'après M. de Hammer, sont au nombre de quatre, savoir :

4° Le Coran, ou la parole de Dieu.

2° Le Sunna, ou la parole du Prophète. 3° Les décisions des quatre Imams

4° Et le Urfi, législation qui remplit les lacunes ou supplée au silence des trois autres sources.

A Le savant feu Ulmann, giand rabbin du Consistoire centrai de Paris, a publié sur l'auteur de la Mischna, la notice biographiquesuivante :

« Rabbi Jeliuda Hanassi (prince, patriarche, chef), appelé aussi

Tanaïms, rangea ces lois et décisions clans un ordre méthodique, il assembla les chefs d'école, leur fit coîlationner son travail, discuter les points controversés, et publia sous le nom de Mischna, le premier code complet des lois israéhtes,

« Ce code *, dit Munie 2, est divisé en six parties appe- » lées Sedarïm (ordres), savoir:

» 1° Seder Zeraïm — des semences — renfermant les » lois el observances à l'égard de fout ce que l'on sème, » et qu'on plante, on y traite des semences hétérogènes, » des dîmes, (ks prémices, de Tannée sabbatique, etc., )) etc.... En tête de cette première partie se trouve un »• traité sur les prières journalières, et celles qu'on doit » prononcer dans différentes circonstances.

» 2° Seder Moed — des fêtes — traita du sabbat » et des autres jours solennels, ainsi que des jours de » jeûne.

» notre Maître le Saint ou bien Rabbi sans autre adjonction, était fils " de R. Siméon II, et descendait a la sixième génération de Hillel. '' Né vers l'époque de la mort de R. Akiba, Rabbi florissait dans la 9 sec-onde moitié du second siècle de l'ère vulgaire. Ses principaux n maîtres furent R. Siméon ben Zachaï, R. Eliézer. B. Schamua, R. » Meïr, R. Jeliuda. Il fut renommé tout à la fois par sa pitié, par son 11 humilité, par «on grand savoir et par son immense fortune . Depuis 9 Moïse, dit le Talmud, jusqu'à Rabloi on n*a pas vu réunis à un aussi ,} haut degré, dans une seule et même personne, le talent et l'auto- » rite . Très sobre pour sa personne, il tenait une maison princière, et » une table somptueuse. Intimement lié avec un des empereurs ro- 9 mains de la famille des Antonins, il employa son crédit en faveur de » sa nation. Dans une année de disette, il ouvrit ses greniers et en fit » distribuer les provisions aux pauvres. Il eut un grand nombre de » disciples, à l'entretien desquels il pourvut de ses propres deniers. » Profitant des avantages de sa naissance et sa haute position, il en- » couragea l'étude de la loi, et rédigea de concert avec les sages de » son époque le code ou la Mischna, ouvrage qui fut terminé en 218. » Il défendit d'enseigner sur les places publiques. Par une autre or- » donnance, il rétablit la Semicha, règle pour laquelle il était défendu » de rendre des décisions doctrinales et de prononcer des jugements, » à quiconque ne tenait pas ce droit du Nassi ou de l'autorité religieuse » constituée. Son séjour habituel était à Beth Schearïm. Tombé » malade, il se fit transporter a Céphoris, ou il mourut, selon les » chroniqueurs, à l'âge de ! 00 ans .

1 Dans les rsovelles de Justinien, la Mischna est désignée sous le nom de Deutérosis. ("Voir Novelle ï 46 .)

2 La Palestine, pag. 607-608.

» 3° Seder Naschim — des femmes — traitant du » mariage, du divorce, du lévirat et de tout ce qui se rat- » tache aux rapports mutuels des époux ; on y a inséré » aussi les lois sur les vœux et sur le Naziriat.

» 4° Seder Nezikin — des dommages — traitant des » indemnités dues pour les dommages causés à autrui et » en général de tout ce qui a rapport au droit civil, au » droit pénal et aux tribunaux. Cette partie, sur différents » points, offre une grande analogie avec le droit romain. » On y a inséré un traité de morale renfermant les sen- » tances des Pères de la Synagogue.

» 5° Seder Kadaschim — des choses saintes — rcn- » fermant les lois et règlements des sacrifices et des au- » très choses consacrées à la Divinité, les préceptes sur » les aliments et la description du temple de Jérusalem.

» 6° Seder Taharoth — des purifications — traitant » des choses pures et impures et de la purification des » personnes et des choses.

» Chacune de ces six parties est subdivisée en diffé- » rents traités et chaque traité en chapitres. Ce code fut » successivement annoté, discuté et amplifié par les éco~ » les de Palestine et de Babylone * et dans chacune des » académies. On fit plus tard un recueil de ces annotations » et discussions. Ces recueils, plus volumineux que la » Mischna, qui leur sert de te\te, r curent le nom de » Guemara — complément. — La Mischna et la Guema- » ra ensemble forment le Talmud — doctrine. — Il y » a par conséquent deux Talmuds : l'un émané des écoles » de Palestine, et appelé le Talmud de Jérusalem, 2 fut » achevé, probablement, dans la seconde moitié du ive » siècle ; — l'autre appelé le Talmud de Babylone fut ré- » digé au ve siècle, par Asché, célèbre docteur de l'aca-

1 Les chefs de ces écoles portent le nom générique de Amoraïms. Les dissertations et annotations de la Mischna comprennent trois recueils principaux, appelés Mechilta, Tossephoth et Breitha. Ce dernier est l'œuvre de R. Hiah, disciple de R. Jehuda.

2 II fut rédigé sous la haute direction deR. Jochanan.

» demie de Sora, et par son disciple Rabina ' et terminé » l'an 500 par Rabbi José2. LaGuemara de Babylone, » plus complète et plus claire que celle de Palestine, est » aussi celle dont l'autorité a prévalu parmi les juifs. »

On distingue dans le Talmud deux parties : l'une appelée Halacha, comprend l'explication de toutes les lois civiles et religieuses, l'examen des points obscurs ou controversés, les discussions qui ont en lieu entre les rabbins et les décisions prises ; c'est la partie consacrée au développement de la Mischna, L'autre, l'Hagada, se compose de récits quelquefois fantastiques, de notions sur l'histoire naturelle, sur les mœurs des peuples, sur la médecine, l'astronomie, d'explications longuement développées et aussi d'allusions politiques. Ces deux parties sont confondues dans les mêmes chapitres, sans ordre ni méthode, mais ell s demandent à être soigneusement séparées, pour quiconque veut se rendre un compte exact de l'œuvre Talmodique et se préserver des jugements erronés qu'on en a portés même à la tribune française3.

La tradition fixée par la Mischna et le Talmud fut continuée par les chefs d'école qui succédèrent à R. José ap-

{ Yarchi, dans son traité B. Matzia, explique comment les deux Àmoraïms ont accompli leur travail. « Jusqu'à leur époque, dit-il, la G uemara n'existait pas avec suite et ordre. Au fur et à mesure qu'une objection sur une Mischna était soulevée à l'école, où -qu'une question était formulée, chacun des disciples donnait sa réponse suivant son opinion. Ces maîtres prirent eux-mêmes part à la controverse. La discussion roulait ainsi un peu à l'aventure. Rab Achi et Rabina adoptèrent chaque controverse à la Mischna qui y avait donné lieu et dont elle est le développement et la justification.

2 Le Talmud a été clos par Rabbi José la 24e année de son enseignement, 73 ans après la mort de Rab Achi et 24 ans après celle de Rabina, c'est du moins l'opinion commune. Nous croyons cependant devoir mentionner une opinion d'après laquelle le Talmud, tel qu'il nous est parvenu, ne serait pas entièrement l'œuvre des divers chefs Amoraïms. Cette opinion se fonde sur ce que: le Talmud contient le nom de rabbins qui vécurent après Achi et Rabina, Simson de Kinoum par exemple, désigné, fol. 1 9, et sur ce qu'une partie du traité Kidouschin est attribué à Rob Hanan Gaon de l'académie de Sora. Yarchi partage cette opinion, traité B. Matzia, fol. 81.

3 Le Talmud, ce cahos informe, ce réceptacle d'erreurs et de préjugés, où viennent se presser tous les rêves du fanatisme en délire. — L'amiral Verhuell, discours à la chambre des Pairs, séances du 1er février 1831.

pelés Savoraïms, puis jusqu'à la fin du xe siècle, par les princes ou chefs de la captivité résidant en Perse et connus sous le nom de Gaonims. Le premier Gaon parait avoir été Hanan Gaon, celui à qui est attribué une partie du traité Kidouschin, et le plus célèbre Rab Haï, fils de Schrira mis à mort en 993 par ordre des Kalifes. Avec lui disparurent la dignité de Gaon et le dernier centre de la tradition juive. Ben Gabiral, dans une ode en l'honneur de R. Haï, a mentionné ce double fait dans un vers dont voici la traduction1:

Elle est abattue la gloire d'Adinah 2.

Elle jadis la souveraine du monde Israélite.

• § in.

DES GAONIMS A KABO

Les Gaonims avaient formé à leur académie de Sora de nombreux disciples ; ils les avaient envoyés dans le monde Israélite pour y établir des écoles, et pour porter à toutes les communautés la Mischna et le Taîmud. Les disciples avaient réussi dans leur mission, aussi lorsque les Kalifes persécutèrent et chassèrent les Gaonims, la tradition avait depuis longtemps franchi les mers ; elle s'enseignait publiquement en Italie, en Allemagne, en France, à Cordoue, au Maroc; elle se propageait par les grandes décisions de Siméon Caïra ou Kyera3, parles commentaires du célèbre rabbin Guerson l et par l'influence du synode de Worms 5.

Salomon Yarchi ou Rachi, élève du R. Guerson, surnommé le traducteur par excellence, publia des annota-

1 Rapaport . — Biographie .

2 Babel est appelée Adinah par Isaïe.

3 La publication des grandes décisions remonte au VIIIe siècle. Azoulay.

4 Ces commentaires ont été reproduits dans le traité Nederim de Yarchi .

3 Tenu au commencement du X? siècle.

lions sur la presque totalité de l'Ecriture sainte et du ïalmud; il rendit intelligible un grand nombre de textes restés dans l'obscurité et devint le fondateur de l'Ecole française des Tossephoth \

îl eut pour successeurs ses deux gendres, R. Mayer ben Samuel el R. Jehudaben Nathan, puis ses petits-fils dont l'un Jacob, appelé aussi Rabenou Tarn, mort en 1171, fut un des casuistes les plus distingués et publia le Jacliar. Après Rabenou Tarn, l'histoire mentionne R. Isaac ben Samuel de Dom pierre ou Isaac l'Ancien, appelé également Ri, nom composé de ses deux lettres initiales, — R. Rabbin I. Isaac — désigné le plus souvent dans les gloses de l'époque ; R. Eliézer ben Samuel de Metz, auteur d'un livre intitulé Jeraï m ; R. Simson ben Abraham, qui a écrit les Tossepholh dites de Sons; R. Jehuda ben Isaac de Paris appelé sir Léon ; Moïse de Coucy, à qui on doit les préceptes et des glose? sur le traité Joma ; Eliézer de ïuch qui fit un abrégé des Tossephoth d'Evreux; R. Meyer de Rothembourg connu par ses réponses casuistiques ; Rabenou Peretz ; et enfin R. Yechiel de Paris qui dut quitter la France dans le xmc siècle par suite des persécutions exercées contre les Juifs.

Les disciples de Yarchi avaient fondé des écoles importantes ; Benjamin de Tudèle qui les a visitées au commencement du xme siècle, dit « qu'elles étaient en grande » réputation, et qu'on ne trouvait rien de semblable dans » le monde entier ; ni pour le savoir, ni pour l'assiduité, » ni pour l'aménité de caractère de ceux qui les fréquen- » taient. »

Ces écoles ont écrit des gloses — de là vient le nom de Tossephoth — sur trente-six traités du Talmud, com-

1 Yarclii né en 1043 mourut en 4108, ainsi que le constate la note suivante extraite du manuscrit portant le n° 7.°>, des manuscrits hébreux, dans le catalogue de la bibliothèque impériale.

« L'arche divine, le saint des saints, le savant profond dévoilant » les mystères, le grand rabbin notre maître, Salomon le Français, » fils du vénéré R. Isaac, d'heureuse mémoire, fut enlevé le jeudi, » 29e jour du mois de Tamouz de l'année 5868 ( 1 108 de l'ère chré- » tienne ), à l'âge de 65 ans. »

prenant près de six mille décisions rabbiniques, et une collection d'études très étendue et très estimée que le R. Betzalel a réunis sous le titre de Schité Mekoutetseth .

Ces travaux ont eu généralement pour but d'établir la concordance entre toutes les parties du Talmud et de faire de cette œuvre, suivant l'expression du R. Salomon Loria, « un globe régulier et arrondi. »

Un rabbin de Fez, Isaac el Faci, également appelé Rif *, contemporain de Yarohi, publia de son côté une suite de questions et de réponses, puis un abrégé du Talmud. Ce dernier ouvrage remplaça pour un grand nombre de communautés l'ouvrage de Babylone. Vivement critiqué par Abraham ben David, il fut énergiquement soutenu, puis commenté et recommandé par de nombreux rabbins, notamment par R. Zérahîa Halévy, par les frères Samuel et Moïse d'Evreux et par R. Ruben ben Nissim de Barcelone, de qui un de ses contemporains disait : « Il est le seul » maître de notre époque, aucun Hacham ne saurait être » mis en parallèle avec lui *. »

Un siècle après El Faci, Maïmonides ou Rambam 3, Faigle de la Synagogue, considéré aujourd'hui encore comme le plus illustre des rabbins, publia un grand nombre d'ouvrages et notamment le Guide des égarés et un nouvel abrégé du Talmud sous le nom de Yad-Hachzakah. Cet abrégé est exécuté dans de meilleures conditions que celui du Rabbin de Fez, avec plus de clarté et de méthode; il causa cependant, dès son apparition, une grande émotion. Maïmonides crut devoir pour la calmer écrire la lettre suivante au chef de la communauté d' Alexandrie :

« Loin de moi, dit-il, la pensée d'éloigner mes core-

1 C'est en réalité le même nom, formé avec les seules initiales R. Rabbi I. Isaac, F. Faci — Rif, ou el FACI, est né aux environs de Fez en 1013 de l'ère chrétienne.

2 Ben Scheehath, rep. 375.

3 Rambam, nom formé de R. Rabbi, M. Moïse, B. ben, fils de M. Maïmoun, né à Cordoue en 11 35. Il étudia la philosophie et la médecine sous Thophaïl et Averrohès. Il passa en Egypte, devint le médecin de Saladin. et mourut en 1204.

ligionnairesde l'étude du Talmud, et d'attaquer l'ouvrage de R. Isaac (El Faci). D'autres m'ont précédé dans la publication de décisions soit en langue hébraïque, soit en langue arabe; mais personne ne m'a devancé depuis l'auteur de la Mischna, pour la fixation des interprétatalions ta Imu cliques et des lois bibliques. » Un ouvrage est un exposé suivi, ou un commentaire. Le premier genre ne comporte que des idées absolues, sans qu'il soit nèccssaired'indiquer les objections qu'elles soulèvent, ni leurs réfutations. C'est là le caractère de l'ouvrage composé par R. Jehuda le Saint ( la Mischna). Le second genre, au contraire, doit renfermer les opi- » nions contraires, les controverses, les motifs donnés de

part et d'autre et la preuve de ce que l'on croit la vérité. C'est là le caractère du Talmud. Imitant la rédaction delà Mischna, j'ai dû considérer comme inutile et même dangereux l'indication du nom des auteurs dont l'opinion avait triomphé, car cette opinion ne leur est pas personnelle , elle n'est que la transmission par l'intermédiaire des juges de tous les temps, de la tradition remontant à Moïse. Dans la Mischna, les décisions certaines et incontestées ne sont accompagnées d'aucun nom propre; à quoi bon d'ailleurs? Il n'y a pas deux manières d'accomplir la loi. Le nom d'un auteur ne suffit pas pour justifier l'opinion qu'il a émise. » Maïmon ides ajoute qu'il n'a agi ainsi qu'à l'égard des livres traditionnels antérieurs au Talmud. « Quand, dit-il, j'accepte une décision » des Gaonims, je les nomme ; quand la réglementation est » postérieure, je le déclare ; quand ma décision est le ré- » sultat d'un jugement personnel, je me sersde la formule : » il me semble. »

Cette lettre justificative eut en partie l'effet désiré. Le Yad-Hachzakah fut adopté dans toutFOrient comme le Deutéronome rabbinique ; mais en Occident le succès resta longtemps contesté.

Le premier auteur qui en Occident s'éleva contreMaïmonides fut Abraham ben David ou Rabed.Ce rabbin queBenja-

min de Tudèle appelle le Maître de la science a composé : \° des critiques sur El Faci, et sur le commentaire de Zerachia Halévy.

2° Des dissertations sur le Talmud.

3° Un code dans le genre de celui de Maïmonides que nous ne possédons pas, mais que l'auteur cite dans ses autres ouvrages .

4° Des annotations sur Yad Hachzakah. Le ton de ces annotations est extrêmement acerbe, ainsi qu'on peut s'en convaincre par la citation suivante extraite de ses notes sur Kilaïm :

« Sur ma vie, sans le grand talent de Rambam qui a » résumé les Talmuds de Jérusalem, de Babylone et les » suppléments, cet auteur soulèverait contre lui les sa- » vants et le peuple, parce qu'il travestit les textes, les » détourne de leur sens en leur donnant de fausses in- )) terprétations — et plus loin — « l'orgueil seul a pu lui » inspirer tant de témérité. »

D'autres rabbins firent, en termes moins vifs, les mêmes reproches à l'œuvre de Maïmonides.

« Il ne cite, dit Moïse de Coucy, aucune preuve dans » ses livres qu'on a cependant propagés dans le pays » soumis aux chrétiens, comme dans ceux qui sont sous » la domination musulmane. Impossible de remonter à » la source de ses décisions si l'on n'a pas étudié les ori- )> gines, ou si on les a oubliées; sa parole ressemble à un » rêve qui n'a pu être interprété. Souvent aussi, les chefs » de la loi, ceux qui en sont les colonnes, ne partagent ni » son interprétation, ni ses conclusions ; tels sont R. » Schlomo b. Isaac (Yarchi), R. Jacob fils de R. Meïr » (Rahenou Tarn), R. Isaac b. Samuel (Isaac l'Ancien), » chez lesquels cependant les chefs d'école viennent pui- » ser leur science \

Un éminent rabbin d'Alger, R. Isaac ben Schechath, s'exprime de la même manière, dans une lettre adressée

1 Préface du livre des préceptes.

à un rabbin célèbre de Tlemcen, R. Ephraïm Ankoa1. « Les rabbins qui puisent leurs décisions dans le livre » de Maïmonides, sans avoir au préalable étudié le Talmud, peuvent s'égarer; ils ne comprendront pas le vrai sens de ses paroles s'ils ignorent d'où il les a tirées. Je te citerai textuellement l'opinion de R.Ascher, à cet égard, Ceux qui tranchent les questions d'après les décisions du Rabbi Moselle (Maïmonides), sans être versés dans la connaissance du Talmud, permettront ce que la loi défend et défendront ce que la loi permet, car, Maïmonides ne suit pas la marche des auteurs ordinaires. Ceux-ci donnent la preuve de ce qu'ils avancent, ils citent à l'appui de leur opinion les passages du Talmud, seul moyen de remonter aux principes et à la vérité ; tandis que lui a fait son livre comme s'il avait été un prophète écrivant sous la dictée de Dieu, dispensé de donner les motifs de sa décision, ou de les appuyer d'une autorité quelconque. Celui qui lit les livres de Maïmonides croit les comprendre, et il n'en est rien s'il n'est pas érudit; s'il ne connaît pas le Talmud, le vrai sens lui échappera, et il s'égarera dans l'application des règles de la justice et dans l'enseignement; c'est pourquoi nul ne doit se fier aux livres de Maïmonides pour prononcer un jugement, ou pour décider un cas de » conscience 2.

Le Yad Hachzakah pénétra cependant dans les écoles et dans les communautés d'Italie, d'Allemagne, de France et d'Espagne, le R. Dom Vidal de Toulouse en fit un commentaire sous le nom de Maguid Mischna; d'autres rabbins l'étudièrent avec soin et reconnurent que la plupart des opinions contenues dans l'ouvrage de Maïmonides étaient conformes à la saine tradition, ils se firent dès-lors

i Appelé communément Rab — le Maître. — Sa tombe a été restaurée depuis l'occupation française. Elle se trouve dans un ancien cimetière israélite de Tlemcen. ' L'inscription constate que Rab est décédé en >\ 442 .

2 Ben Schechatli, rep. 44.

les partisans de l'abrégé du Talmud, et l'école de Maïmonides, maîtresse absolue en. Orient, devint en Occident la rivale de celle qui reconnaissait El Faci pour chef.

Une troisième école se forma bientôt. Les Tossephoth fuyant une persécution avaient quitté la France avec leur chef Jechiel et porté dans les pays voisins leur doctrine et leurs travaux ; Mayer de Rothembourg les propagea en Allemagne ; quelques années plus tard, le R. Ascher les développa dans son enseignement, et son fils Jacob en donna pour ainsi dire la formule dans son ouvrage qui porte pour titre les Tourims.

Ascher ben Jechiel naquit en 1230 dans les environs de Mayence; il fit, sous la direction de son père, une étude approfondie du Talmud, initié par R. Mayer de Rothembourg à la méthode des Tossephoth, il composa un certain nombre de gloses sous le nom de Tossphe Haroch, et acquit une grande réputation. Forcé d'abandonner l'Allemagne vers l'année 1298, il se dirigea d'abord vers la Savoie, se rendit ensuite à Montpellier, et de là à Tolède où, en 1 305, il fut nommé chef de la communauté. Ascher se livra pendant plus de vingt ans à renseignement, il rendit d'innombrables décisions, et s'éloignant également de El Faci et de Maïmonides il s'attacha à démontrer que les rabbins du nord de l'Allemagne et ceux de France, successeurs de Fécole fondée par Yarchi, possédaient seuls la vraie tradition *.

Son fils Jacob, après de longues années passées dans l'étude et la pratique de la loi, résolut de faire un nouveau code. Il s'inspira des Tossephoth, recueillit avec un soin particulier toutes leurs décisions, notamment celles de Rabenou Tarn, il les compléta par celles que son père avait formulées et quelques années seulement avant de mourir, vers 1340, il publia les Tourims qu'il divisa en quatre parties ou codes. La première Orah Hnïm, — le Chemin de la vie — traite de la lithurgie et des fêtes.

* Rèo-les d'Ascher. chap. xx,*§ 20.

La seconde Yoreh Deah — enseignement de la science

— est relative à ce qui est permis et défendu.

Le troisième Eben Haezer — base de la famille — est

consacrée au mariage, au divorce, à la dot et au lévirat.

La quatrième enfin, sous le nom de Hochen Hamispath

— pectoral de la justice — s'occupe de la justice, des obligations, des contrats, des successions, des testaments, de la tutelle, etc., etc..

L'œuvre de Jacob diffère ainsi par la forme du Yad- Hachzakah de Maïmonides, elle en diffère également par le fond. Maïmonides a embrassé toute la législation juive y compris les lois politiques, celles concernant les sacrifices, les prêtres, les années sabbatiques. Il a arrêté la tradition au Talmud, et n'a suivi dans son travail que ses inspirations personnelles. R. Jacob au contraire prend la société juive dans son état de dispersion, et ne s'occupe que des lois dont elle peut faire l'application ; il tient grand compte des opinions et des travaux des Savoraïms, des Gaonims et des écoles nouvelles, et présente son code non pas comme son œuvre, mais bien comme le résumé des travaux, des études, delà doctrine et de la tradition de l'école célèbre fondée par Yarchi ; aussi le code de R. Jacob, plus complet que ceux d'ElFaciet de Maïmonides, ôîpltis approprié aux besoins du temps, fut-il adopté par un grand nombre de communautés comme la seule règle à suivre.

De ces trois grandes écoles sortirent de nombreux rabbins, des érudits, des juristes qui reprirent pour les développer et les mettre en harmonie avec les progrès de la civilisation les opinions de leurs devanciers. Les plus célèbres furent :

Moïse ben Nachman, auteur d'un ouvrage destiné à établir la concordance entre l'abrégé du Talmud d'El Faci et le commentaire de Zérachia Halévy.

Salomon ben Odereth ou Roschba, de Barcelone. Il donna un grand éclat aux écoles espagnoles, fit des commentaires très développés sur plusieurs traités du Talmud,

et publia plus de trois mille réponses sur des questions délicates ou des points controversés.

Jérucham, fils de Meschalam, auteur de Livres casuistiques, parmi lesquels il convient de citer Adam et Eve, et le Mescharîm.

Abraham Mayer Zimri, qui passa d'Espagne en Afrique, devint rabbin de Tlemcen, puis d'Oran. 11 a laissé des poésies hébraïques.

Isaac ben Schechath ou Ribasch, né à Barcelone; il exerça successivement à Sarragosse, à Valence, à Tortosa, et en dernier lieu à Alger. On a de lui un grand nombre de réponses sur les matières les plus importantes du droit civil et sur les observances religieuses.

Siméon ben Tsemach Duran ou Taschbetz qui exerça pendant cinquante-trois ans les fonctions de rabbin en Algérie, 11 composa des ouvrages nombreux et importants parmi lesquels des commentaires sur le Talmud, et trois livres comprenant huit cent trois réponses aux questions qui lui furent adressées. L'autorité qui s'attache aux œuvres de Ben Tsemach Duran a été reconnue et constatée par la cour d'Alger dans son arrêt du 23 janvier 1855.

David ben Salomon ben Zimri, né en Espagne, se rendit d'abord à Fez, puis en Egypte, où il exerça les fonctions rabbiniques pendant quarante ans. Il a composé plus de 3,000 réponses et a complété le commentaire de Dom Vidal sur Maimonides — le Maguid Mischna.

Les commentaires, les dissertations, les annotations, les réponses se multiplièrent cependant en se contredisant. Les controverses d'école soutenues par les subtilités de la casuistique la plus déliée, altérèrent le sens de la loi, obscurcirent la tradition, et laissèrent encore une fois le monde israélite sans règles uniformes. Karo entreprit de rétablir l'unité de législation et de fondre en un seul les trois recueils principaux dont nous venons de parler.

§ iv.

KARO ET LE SCHULCHAN ARUCH.

Joseph Karo naquit en Espagne en 1488. Il fut emmené dès son jeune âge à Andrinople, par sa famille exilée; il étudia le Talmud sous la direction de son père Ephraïm, compulsa les Mischnaioth qu'il apprit par cœur, et se livra avec ardeur à l'étude approfondie de la loi et de ses interprètes ; il fonda une école que fréquentèrent de nombreux disciples, et commença à l'âge de 30 ans son grand commentaire sur les Tourims de Jacob Ascher, appelé Beth Joseph ; il consacra trente-deux ans à cette œuvre — de 1 522 à 1 554 — et en fit ensuite un résumé qu'il publia sous le titre de Schulchân Aruch.

Karo a indiqué lui-même, dans sa préface, le but qu'il s'est proposé, et la méthode qu'il a suivie. Nous le laissons parler :

« Nous n'avons pas seulement deux codes, dit-il, mais » une infinité de codes, par le grand nombre de livres » destinés à expliquer la loi, et qui, au lieu de répan- » drela lumière, sèment le doute et l'égarement. Les au- » teurs donnent comme une décision absolue une opinion » contestée par les autorités les plus légitimes, et si Ton » voulait remonter aux sources on perdrait son temps sans » y arriver. Les deux auteurs qui donnent des indications, » dom Vidal et Yerncham, le font d'une manière incom- » plèle et souvent erronée. Et quand même on trouverait » les sources dans le Talmud, il faudrait encore étudier » tous les passages avec les commentaires, puis médi- » ter El-Faci, Ascher, Nissim, Mardochaï, Maïmo- » nides et tous les casuistes, ainsi que la collection des » consultations, examiner ensuite si l'opinion est unani- » mement adoptée, ou si elle est controversée, et, dans ce » cas< rechercher les motifs qui doivent faire pencher la » balance d'un côté ou de l'autre. Ce serait un travail sans

» issue pour un seul article de loi ; que serait-ce s'il fal- » lait le faire pour la loi entière ?

» C'est pourquoi, j'ai composé un ouvrage compre- » nant toutes les lois usuelles, avec l'indication de leur » origine dans le Talmud et l'interprétation des divers au- » teurs. Pour ne pas m'exposer à répéter ce qui a été dit » avant moi, j'ai réduit mon ouvrage à un simple com- » mentaire. Je voulais d'abord l'appliquer au Yad-Hach- » zakah de Maïmonides, qui est le code le plus répandu ; » mais j'ai changé d'idée, parce que Maïmonides ne » rapporle que son opinion personnelle. J'ai donné la pré- )) férence au travail de R. Jacob, qui, dans ses quatre » Tourims (codes), cite presque tous les casuistes.

» Voici l'ordre que j'ai adopté dans mon livre. J'indi-

» que la source de la loi édictée dans le Tour, que cette

» source se trouve dans la Mischna, la Breitba, la Tossc-

» pheth, le Talmud de Babylone, celui de Jérusalem, ou

» la Méclnlta. Je cite ensuite les opinions controversées,

)> avec les motifs de chaque auteur ; de sorte que ce livre

» remplacera avec avantage le Talmud, les commentaires

» et les ouvrages des casuistes. Toutes les fois qu'il se

» trouve dans mon livre une opinion sans nom d'auteur,

» c'est celle des Tossephoth. J'avais penséqu'à la suite des

» opinions controversées, il serait convenable de donner

» une conclusion, afin que la loi fût la même pour tous ;

» mais qui aurait la témérité de faire un choix parmi tant

» d'opinions également autorisées? Aussi, toutes les fois

» que deux des trois grands casuistes, El-Faci, Maïmoni-

» des et Ascher sont d'accord, j'adopte leur opinion,

» excepté pour les cas rares, où la plupart des Hacha-

» mims se sont prononcés contre elle. Lorsqu'un des

» trois est indécis, et que les deux autres sont en désac-

» cord, j'ai consulté les casuistes du second ordre, Nach-

» man, Ben Odereth, S. Nissim, Mardochaï et Moïse de

» Coucy, et je me détermine par la majorité. Enfin,

» lorsque les trois grands auteurs n'ont pas formulé leur

» opinion sur une question déterminée, je m'en rapporte

» à celui des rabbins en renom, qui a indiqué une Jsolu- » tion formelle [ » .

Karo a suivi, comme il l'indique lui-même, la division des Tourims. Il a en effet consacré ses deux premiers codes aux questions religieuses, le troisième au mariage, à la dot, au divorce, au lévirat, et le quatrième aux biens comprenant les tutelles, les testaments, etc., etc.; il a même conservé à ces deux derniers codes les titres donnés par R. Jacob: Eben Haëzer, Hochen Hamispath.

Le Schulcbân Aruch n'a pas été préparé ni discuté par une réunion de rabbins comme la Mischna et le Talmud , il n'a pas été approuvé par une autorité constituée telle que la grande assemblée ou le Sanhédrin, il n'est même pas dû aux travaux d'une école célèbre comme les Tourims ; mais il a été exécuté avec tant de soin et d'impartialité, il a résumé avec tant de fidélité la loi et la tradition, qu'il a servi, dès qu'il a paru, de code rabbinique, et qu'il n'a cessé, depuis plus de trois siècles, de régir le monde israèlite.

La secte des Caraïtes, quelques communautés de Pologne et du Nord de l'Allemagne et les communautés marocaines ne suivent cependant pas d'une manière absolue le code rabbinique.

Les Caraïtes n'admettent pas l'interprétation traditionnelle, ils ne se soumettent donc pas à ce qui, dans le Schulcbân Aruch, n'est fondé que sur la tradition. Telle est la limitation du nombre de femmes qu'un homme peut avoir en même temps.

Les communautés de Pologne et de l'Allemagne septentrionale se régissent par le code rabbinique, mais avec quelques changements, indiqués dans le commentaire de Kabbi Moïse ben Israël Isserlès, appelé aussi Remah. Ce rabbin avait l'intention de formuler un nouveau code ; mais dès qu'il eut connaissance de celui de Karo, il renonça à son projet et se borna à faire un commentaire ou plutôt des

1 Préface de Beth Joseph;

annotations destinées le plus souvent à combler les lacunes cle son devancier et rarement à en combattre les dispositions.

Quant aux communautés marocaines, elles sont sonmises aux lois ou coutumes dites de Castille. Ces lois ou coutumes remontent à l'époque où les juifs ont été expulsés d'Espagne; elles ont été rédigées par les rabbins réunis à Fez, et publiées en 15k5. Elles apportent au code de Karo quelques modifications en ce qui concerne notamment le mariage et les droits de succession entre époux.

CODE MBBINIQUE

TRAITE ICHOTH

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