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SUR LES

Religions de l'Amérique Centrale

A lépoque de la composition des manuscrits katouniques conservés jusqu’à nos jours.

ai eu l’occasion d'étudier avec mes élèves de l’École des Hautes-Études les principaux mythes religieux de l’Amérique précolombiénne, et de démontrer combien la propagation de ces mythes avait été considérable dans les temps antérieurs à la conquête (1). En attendant la publication de plu-

(1) Une de mes leçons, sur le mythe de Quefxalcoatl (le Cuculkan des Mayas) doit paraître prochainement dans les Archives de la Société Américaine de France.

S4 È CODEX PERESIANUS.

sieurs monographies relatives aux dieux du panthéon yucatèque, monographies pour lesquelles je réunis tous les documents originaux dont je puis prendre connaissance, il ne me semble pas inutile de donner ici un aperçu du culte répandu dans la région isthmique à l’époque où remontent très probablement les quatre manuscrits katouniques qui nous sont connus. Cet aperçu facilitera, je pense, les attributions que nous avons à faire au sujet des peintures qui ornent ces précieux restes de la vieille civilisation transatlantique.

La découverte de l'Amérique s’est traduite, dans le domaine de la science et de la philosophie, par de nombreuses énigmes. Ces énigmes se simplifient de jour en jour, et quelques-unes d’entr’elles ont déjà reçu leur explication. Il appartient à la branche de la recherche contemporaine qu'on appelle « l’'Américanisme » de résoudre celles qui doivent . nous expliquer les évolutions successives des sociétés humaines du Nouveau-Monde.

Les investigations de l'anthropologie et de la linguistique tendent à nous faire voir, au-delà de l'Atlantique, des groupes essentiellement distincts de populations, entre lesquels il est bien difficile de trouver des liens assez étroits pour justifier la doctrine d’une unité de race dans le vaste hémisphère que nous a révélé le génie de Christophe Colomb. Au point de vue des carac-

tères somatologiques, il est indispensable d'établir plusieurs grands rameaux parmi les peuples de l'Amérique; au point de vue des langues, le classement est plus complexe, et la diversité apparente ou réelle est si profonde que c'est à peine si l’on parvient de nos jours à répartir, tant bien que mal, les idiomes de ce continent en un nombre nettement déterminé de familles linguistiques.

L’ethnographie est plus favorisée, et tout contri. bue à montrer une étonnante unité dans le travail intellecteul des peuples de l'Amérique et dans leur manière de comprendre la marche des idées et de la civilisation.

I ne m’appartient pas d'aborder ici l'étude à. tant d'égards intéressante de l’ethnographie américaine : il me suffira de l'envisager sous une de ses faces, celle de la propagation et du développement de l’idée religieuse.

Le monde américain, qu’on appela « le Nouveau- Monde » lors de la découverte de l’immortel Génois, et qu’on désigne encore aujourd’hui sous ce nom, est certainement fort ancien. Je n'ai pas le goût de discuter, comme l’a fait Brasseur de Bourbourg, la question de savoir si son antiquité remonte au-delà des temps les plus recu-

lés de l'histoire de notre continent (1). Cétte question, je la considère, — dans l’état actuel de nos connaïssances, — comme à peu près aussi oiseuse qu’insoluble; et je puis affirmer qu'elle a détourné de la voie de la critique sérieuse et du bon sens bien des hommes qui eussent pu rendre des services à l'érudition, s'ils avaient procédé avec un peu moins d'enthousiasme fantaisiste et un peu plus de prudence et de circonspection. On ne saurait cependant douter aujourd’hui que non-seulement l’homme existe depuis bien longtemps sur le sol américain, mais que les annales traditionnelles et même écrites des péripéties de son existence y remontent à des âges extrêmement reculés. La chronologie, qui à fait si souvent défaut aux indianistes lorsqu'ils se sont préoccupés des temps primitifs de la civilisation dans la presqu'île cis-gangétique, ne manque pas précisément dans Ja région des Montagnes Rocheuses et Cordillères. La pierre sculptée, les souvenirs historiques recueillis par les écrivains espagnols de la conquête et, ce qui est peut-être plus précieux, la littérature indigène, viennent successivement nous apporter leur concours pour nous per-

(1) Brasseur de Bourbourg a rapporté une opinion de M. Catlin, suivant lequel «le Yucatan aurait été sous l’eau, depuis que les monuments quis’y trouvent ont été construits (Quatre Lettres sur le Mexique, p.432).

mettre de déterminer un certain nombre de dates qui, — n'y en eut-il point d’autres, — suffraient à la rigueur pour nous faire saisir les lois du développement civilisateur sur le territoire actuel du Mexique et sur celui des petits états de la région isthmique de l'Amérique Centrale.

L'étude des principaux mythes religieux de ces contrées, doit nous intéresser d'autant plus, qu’elle se rattache intimement au contenu des quatre manuscrits précolombiens transmis jusqu'à nous. La connaissance de ces mythes simplifiera eertainement le rude labeur de l'interprétation des textes katouniques que nous rencontrons non-seulement sur ces quatre manuscrits rarissimes de la paléographie yucatèque, mais encore sur des inscriptions hiéroglyphiques dont le nombre s’accroit de nos jours de la façon la plus encourageante pour l'avenir.

Les savants qui ont à cœur d’éclaircir le beau et magnifique problème livré à leur intelligence et à leur perspicacité, doivent nécessairement s'engager dans deux voies différentes, en vue d’aboutir au même but et de faciliter le contrôle des résultats acquis : les uns ont pour mission de soumettre à une critique sévère et judicieuse les données recueillies par les écrivains de la conquête ou des siècles qui l'ont immédiatement suivie; Îles autres ont pour tâche de demander aux monu-

ments de la statuaire et de l'écriture d'élargir le champ des faits connus et d’en rendre l’interprétation plus complète et plus précise.

Jusqu'à plus ample informé, nous devons réduire le domaine de la civilisation en Amérique aux territoires compris dans les bornes du Mexique, de l'Amérique isthmique et du Pérou. Cela ne veut pas dire que des découvertes ultérieures ne pourront pas étendre beaucoup plus loin les limites déjà si larges que je viens d'indiquer. Loin de là : la région qui fut occupée jadis par les « Mound- Builders » au nord, et celle des Chibchas au sud, viendront sans doute un jour réclamer leur place dans les annales de l'humanité militante. Mais jusqu’à présent, les conditions d’étude sont tellement meilleures au Mexique, au Yucatan et au Pérou, qu’on est tenté d'abandonner à nos arrièrespetits-neveux le rôle de pionniers là où nous ne trouvons plus guère de nos jours, — en fait d’aborigènes, — que des êtres tombés fort bas dans les ornières de la barbarie et même de la vie absolument inculte et sauvage. L'histoire religieuse nous obligera d’ailleurs à franchir bon gré mal gré les limites dans lesquelles nous aurons essayé de nous maintenir; Car nous savons déjà que certaines traditions mythiques ont laissé des vestiges manifestes à. peu près d'un bout à l'autre du vaste hémisphère américain. Les analogies auxquelles je

fais allusion semblent, il est vrai, se rapporter à des évènements qui ne remontent guère au-delà du moyen-âge transatlantique; mais ïl n’est pas impossible que les traces du culte primitif des Mexicains et des Mayas se retrouvent, elles aussi, bien en dehors des contrées dans lesquelles. nous voyons évoluer la civilisation des deux peuples les plus célèbres de l'antiquité précolombienne.

Il faut néanmoins, en s’engageant dans cette voie, se méfier des écarts faciles de l'imagination. L'idée de trouver partout, aux époques primordiales ou réputées telles, des traces. de. monothéisme originaire, est de celles dont il ne, nous est pas toujours licite d'éviter la dangereuse influence; et cette influence est sans doute plus funeste sur le terrain de l’américanisme: que partout ailleurs, car c’est, incontestablement sur ce terrain que les auteurs ont le plus abusé des hypothèses. gratuites et des théories imaginaires et systématiques.

L'existence du monothéïsme à l'aurore de la civilisation. du Mexique et du Yucatan ne me: paraît guère contestable. L'histoire est obligée d’enregistrer des données qui ne permettent point de se refuser à la reconnaître. Quant awphilosophe, à l'exégète, il:lui sera permis de se montrer plus sévère, plus sceptique; et cela par laraison que le monothéïsme peut être tantôt la résultante d’un grand travail intellectuel chez un peuple, tandis que,

chez un autre, il n'indique qu’une insuffisance d'imagination et de facultés spéculatrices. Je désire faire usage en ce moment des procédés de l'historien et laisser de côté ceux de l’exégète et du philosophe.

Au moment où les Espagnols commencèrent à récueillir des renseignements sur les religions de l'Amérique Centrale, il me paraît évident qu'il existait, chez les peuples soumis à l'influence civilisatrice des Mayas, deux grandes manifestations religieuses : l’une, telativement récente,et cependant assez vieillé pour avoir subi de graves altérations ; l'autre, antique, en partie méconnue par la masse des Indiens, et profondément menacée dans ses. assises par le succès d’une prédication nouvelle. La tradition rapporte qu’il y avait en effet, dans le Yucatan, des prêtres de deux religions différentes : les uns professaient « le culte ancien », les autres, celui de Zamina et de Cuculkan (1).

Sur le culte de ces derniers, nous possédons dé précieuses traditions. Tout au contraire, les in dices relatifs à la croyance des premiers sont sans cesse insuffisants, vagues, parfois contradictoires. Il y à même lieu de penser qu’au siècle de Landa les prêtres de la religion primitive des Yucatèques n’en connaissaient plus guère

(1) Bancroft, Natives Races, t. III, p. 472.

l'esprit originel, et que cette religion avait été maintes et maintes fois, au travers des âges, altérée dans ses principes fondamentaux.

Le peu que nous savons au sujet de la foi primitive des Mayas est néanmoins suffisant pour nous permettre d’y voir un monothéisme rudimentaire associé au culte du Soleil. Il paraît notamment établi que l'existence de ce culte, en tant que monothéïsme, ne fut pas de longue durée, et que bientôt les Indiens, tout en admettant la notion d’un dieu supérieur, furent entraînés à lui associer d’autres déifications secondaires. Les innombrables divinités du panthéon Yucatèque appartiennent, sans qu'on en puisse‘douter, bien plus à la religion antique qu’à la réforme moderne attribuée à Cuculkan ou à d’autres personnages des temps semihistoriques.

Dans la mythologie des Américains, il me semble désirable de distinguer deux périodes principales : la première durant laquelle on peuple les espaces célestes ou imaginaires d'une foule de divinités qui ne sont en quelque sorte qu’autant de manifestations du Dieu suprême (déification des forces de la nature, et ensuite des forces de la vie sociale); la seconde durant laquelle on décerne l’apothéose aux hommes qui, pendant leur vie, ont su gagner un ascendant sur les masses et leur faire subir les effets de la domination (époque des héros).

On a prétendu que le plus ancien dieu des Mayas était leur Priape appelé Baklum Chaam (1). Sans contester cette opinion, il me semble évident qu'elle résulte d’un malentendu, ou tout au moins, qu'elle ne nous est pas présentée sous son véritable jour. Les adorations phalliques ne sont primitives que là où l’on y a vu un symbole du principe de ba Vie, personnifiée et déifiée. Le culte des organes de la génération, dont on rencontre des vestiges dans le monde entier, devait nécessairement perdre bientôt sa signification originelle et entraîner les dévots dans une voie de démoralisation et de débauche. Le Mexique anté-colombien nous en fournit les plus déplorables exemples (2). Baklum- Chaam a pu être au début une dénomination du Dieu suprême et primordial, tout comme la vie est le principe de l'existence; mais, par la suite, il n’a plus été qu’une idole de bas-étage, livrée aux instincts grossiers de la foule ignorante et sensuelle. En tant que dieu primitif, c'était le même que Acat, le dieu des Naissances, qui présidait à la formation des enfants pendant leur séjour dans le sein de Fa mère.

(1) Ce dieu était adoré à Tihoo, aujourd’hui Mérida, où on lui avait édifié un temple d’une grande splendeur (Bancroft, Natives Races, t. II, p. 467).

(2) Voy. Aubin, dans la Revue Orientale el Américaine, première série, t.' [Il p168:

Le culte phallique, chez les anciens Américains, parait étroitement uni à celui du Soleil et de la Lune, considérés comme les emblèmes célestes de la géné. ration dans l'empyrée, de même que le Feu et la Terre l'étaient dans ce bas monde (1). A en croire les auteurs qui se sont occupés des pratiques religieuses de l'émisphère transatlantique, ce culte avait pris de toutes parts un prodigieux développement, et de nombreuses cérémonies, — que nous ne pouvons nous empêcher de considérer comme obscènes, mais qui n'avaient peut-être pas ce caractère aux yeux des Indiens, — prenaient place dans les temples et dans diverses cérémonies de la vie domestique. Le phallus était, en maint endroit, un objet d’idolatrie (2), et des statuettes religieuses en offraient l’image monstrueuse à la vénération des fidèles. Quelques-uns de ces objets, des vases notamment, ont été recueillis et conservés dans nos musées publics et dans quelques collections particulières. Ils ne suffisent cependant pas pour justifier les données des Espagnols qui se sont plu à nous montrer la vaste extension qu'avait pris le culte phallique au Nouveau- Monde, dans les temps antérieurs à l'invasion européenne.

(r)tBanctoft, Lebr "cie CNTIT, p. 502.

(2) Les habitants de Panuco et de plusieurs autres localités « adorano il membro che portano gli huomini fra le gambe » (Ramusio, Navigazioni, t. III, f. 307).

I] ne me semble pas inutile de signaler un fait qui nous laisse incertains au sujet de la mesure dans laquelle on peut associer les cérémonies priapiques que nous racontent les auteurs espagnols à Ja religion proprement dite des Indiens de l'Amérique Centrale. Dans les quatre manuscrits hiératiques qui, seuls, sont parvenus jusqu’à nous, et dont le caractère religieux ne peut plus être contesté, on ne trouve aucune trace du culte des organes de la génération. Ces manuscrits sont cependant tous ornés de nombreuses images où les représentations priapiques devraient apparaître, s’il est vrai que le phallus et le chteis aient été un motif d’adoration constante chez les peuples de la contrée intérocéanique, comme il semble l'avoir été plutôt dans le centre de la civilisation mexicaine. On peut objecter que les livres katouniques que nous possédons sont trop peu nombreux pour nous faire connaître toutes les pratiques religieuses des anciens Indiens, et que les monuments sculptés, nous offrent, en revanche, d'assez fréquents emblèmes où l'on est autorisé à reconnaître l'équivalent du Ængam de l'Hindoustan. L'observation que j'ai cru devoir présenter au sujet des codices yucatèques parvenus jusqu'à nous, est cependant de nature à donner quelques doutes sur la place qu'il faut accorder au culte phallique dans la religion des pays mayas. On sait que les fidèles de ces contrées avaient l'habitude

de se tirer du sang des parties nobles, en signe de mortification (1); mais ils opéraient une pratique analogue en se perçant la langue et les oreilles; et c'est seulement la scarification des oreilles qui figure dans lés manuscrits hiératiques qui nous sont connus (2).

Les témoignages sont trop précis pour qu’on puisse douter de l’existence de pratiques obscènes dans les cérémonies religieuses des anciens Indiens ; mais je crois que c’est à tort qu'on cherche à rattacher ces pratiques aux idées fondamentales sur lesquelles repose la religion primitive du Nouveau - Monde, et je suis enclin à n’y voir rien, de plus qu'une preuve de la profonde dégradation morale dans laquelle étaient tombés les aborigènes de l’Amérique à l’époque de l’arrivée des descubridores castillans. Il appartient évidemment à la critique d'expliquer certains usages dont le caractère peut être plus où moins obscur à nos yeux ; mais ce serait sans doute faire un abus exorbitant de ses procédés que de s’en servir pour justifier des pratiques qui ne sont autre chose

(1) Diego de Landa, Relacion de las cosas de Yucatan, édition publiée par D. Juan de Dios de la Rada, à la.suite de sa traduction espagnole de mon Essai sur le déchiffrement de l'écriture hiératique de l'Amérique Centrale (Madrid, 1884, infol., p. 84).

Fons la fig. que j'ai reproduite dans les Archives de la Société Américaine de France, 2° série, t. II, p. 192.

qu'un effet de la décrépitude des peuples parvenus à la dernière période de la caducité. Les nations de l’Amérique Centrale étaient pour la plupart arrivées à cette période, lorsque les Européens furent pour la première fois mis en contact avec elles.

Un ordre d’investigations qui apporterait certainement de précieuses lumières au milieu des obscurités profondes de l’histoire religieuse de l'Amérique précolombienne, mérite d'être ici mentionné. Je veux parler de la recherche des attributs caractéristiques des divinités indiennes, à l’aide desquels il est parfois possible de les reconnaître sur les monuments et dans les manuscrits où ils sont représentés. En voici quelques exemples :

Le dieu Zun-Ahpu Vuch (1), créateur du monde et aïeul du Soleil et de la Lune, dans la mythologie des Quichés, avait pour signe caractéristique un long nez recourbé qui rappelait le #47, animal sacré de l'Amérique Centrale (2). On représentait de la même façon le dieu Æun-Ahpu-Utiu (3), ” souvent confondu avec le précédent. L'image du Dieu au long nez figure sur plusieurs feuillets des

(1) « Un tireur de sarbacane au sarigue ». — Voy. plusieurs représentations du dieu au long nez extraites des manuscrits katouniques et reproduites sur ma PLANCHE B. à

(2) Brasseur de Bourbourg, Popol Vub, Introduction,

p. CXVIII.

(3) « Un tireur de sarbacane au chacal ».

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