‹ Cœur magnanime [microforme]Chapitre 10 sur 22 · LA E · texte numérisé non relu

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effet de l’intrépide tribu : en tous cas elle était abeolument convaincue que c'était une Solier ; elle allait même jusqu’à découvrir une complète ressemblance entre ses “deux idoles”, ce qui faisait rire de bon coeur Anne- Marie et Odile,

“Je voudrais bien—disait cette dernière à son angélique amie—oh! oui je voudrais bien que ma fille vous ressemblât, qu’elle eût, du moins, votre grande âme : c'était le souhait de son pauvre père.

Comme Rodrigue l'avait prédit, la petite Carmen ne devait pas jouir longtemps des caresses de sa mère. Odile commençait à se rendre compte de son état. Généreusement, et sans murmuies, elle fit son sacrifice.

La maternité, les atteintes de l: maladie, qu'à présent elle prévoyait sans espair de guérison, et surtout le bienfaisant contat d’Anne-Marie éveillèrent dans l’âme de cette toute jeune femme des sentiments : gn6rés jusque là.

“Si je reviens à la santé—disait-elle dans les moments où elle se sentait un peu plus forte—je saurai mieux utiliser le temps que Dieu nous donne: je l'ai si mal employé! mon existence jusqu’à ce jour a été bien futile; c’est peut-être trop tard pour le reconnaftre. Mais vous, grande soeur. vous m’aiderez À me transformer et vous m’initierez an sérieux de la vie.”

—“ Cest déjà fait, ma petite Odile—répliquait sa douce belle-soeur, c’est à moi de vous ressembler: vous êtes si résignée et si patiente dans vos souffrances.”

—“T1 faut bien que je répare le temps perdu—reprenait la jeune malade—et s’il faut que je meure, je ne veux pas m'en aller les mains vides. J'essaye alors de suppléer À ma misère en recueillant quelques mérites. Mon plus grand sacrifice sera de laisser mon enfant. Chère petite Carmen—répétait-elle tristement,

en serrant contre son sein le doux petit ange—je ne te verrai pas grandir... Quand je ne serai plus, vous lui parlerez souvent de <a mère, n'est-ce pas, Anne- Marie? de lui aussi... Comme il aurait été heureux et qu'il l’aurait aimée’... Elle lui ressemble tant ! J'espère que, selon son dési:, ele aura votre beau caractère; d'ailleurs c’est vous qui la formerez; vous l’élèverez bien mieux que je n'aurais su le faire; pouriant… Mais non, je me résigne. puisque Dieu le veut! Vous veillerez sur mon trésor, vous l'aimerez comme je l’aurais aimée, vous me remplacerez et si un jour vous veniez à vous marier...”

Anne-Marie ne lui laissa pas achever sa pensée.

—“ Ne vous tournentez pas pour l'avenir, Odile : mon dévoñment, ma vie, mon coeur appartiendront uniquement à Carmen: je ne me marierai jamais!

—“ Mais c’est vous condamner à une sévère sol'tude, et vous êtes si jeune et si belle !”?

“—Dieu y pourvoira—répondit simplement la sublime jeune fille.”

Maintenant elle aimait Odile sans efforts ; elle la défendait désespérément contre la mort, qui déjà la couvrait de son ombre glacée: hélas! malgré ses soins et sa tendresse elle devait être vaincue..….

La jeune femme vécut assez cependant pour contempler de ses yeux la grandiose beauté des hivers canadiens, que Rodrigue lui vantait ei souvent, et voir, commé elle l'avait souhaité, le rleuve géant dans son sommeil hivernal.

“Que c’est heau—s’écriait-ell:, étonnée et ravie, devant ce merveilleux spectacle si nouveau pour elle.”

Anne-Marie voulant sans doute détourner la pensée

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de la jeune malade de ce monde qu’elle devait si tôt quitter lui répondait d’un ton grave et détaché :—“Oui, c'est bien beau, petite soeur; mais ce n’est que la terre! La vraie beauté, comme le vrai borheur, n’est point d’ici-bas, elle est du ciel où vous allez et où nous vous rejoindrons un jour.”

C'était le sujet de leurs derniersentretiens. Un jour de mars, Sans aAgonie, sans secousse, sans souffrances, semblable à l’enfant qui paisiblement s’endort sur le sein maternel, Odile s’éteiznit sur le coeur d’Anne-Marie.

Le vide peu à peu se faisait autour de la jeune fille. Elle voyait partir tous ceux qu’elle aimait et auprès desquels elle puisait ses plus douces joies. Son père et sa mère la quittèrent à leur tour... Les pieux époux, qui durant leur vie avaient été si étroitement unis, eurent le rare privilège de franchir presque ense, -hle le seuil de l’éternité.

Un matin, les nombreux protégés du bon Docteur Solier attendirent en vain leur généreux bienfaiteur. Le doux vieillard était rentré la veille plus las que de coutume ; c’est que le nombre des indigents, qui sollicitaient son dévoûñment, augrrentail «ans refroidir pourtant le zèle du pieux Samaritain. La journée avait été bien fatigante pour ses soixante-treize ans: pour la prrmière fois il j’avoua. Avant de prendre le repos, que ses membres brisés réclamaient, il voulut, comm: à l’oraipaire, présider à la prière que dans cette chrétienne de-

situe

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Ineure maîtres et serviteurs récitaient en commun, 1! ne devait pas l’achever : ou plutôt il devait la continuer dans le ciel: La mort 1: surprit à genoux! On a dit: telle vie, telle mort; celle de & fervent chrétien était le digne couronnement de son existence qui n'avait été qu'un long acte de foi et d'amour...

Ce trépas si beau, mais si imprévu, acheva de briser la fragile enveloppe de l’aimante comhagne du docteur Solier: huit jours plus tard, Anne-Marie pleurait sa mère tant aimée,

Nous savons, nous chrétiens, que Dieu ne nous éprouve jamais au-delà de nos forces. et qu’Il proportionne toujours la croix à la faiblesse de nos épaules. Anne- Murie était une vail'ante: Dieu la traitait comme te I burinait sa grande âme, comme Il forme les sainte l’école de la douleur et du sacrifice. Après chaque nouvelle épreuve la courageuse jeune fille se redressait plus virile et plus généreuse encore. A ceux qui la plaignaient sur sa triste et précoce solitude elle répondait avec une angélique douceur: “mais je ne suis pas complètement seule: Dieu ne chemine<-Il pas avec nous ?”

La fidèle Léocadie suivit de près ses chers maîtres. Ses voeux avaient été comblés : elle avait pu bercer sur ses genoux la “troisième génération”. “A présent—disait-elle dans son naïf langage—j’veux ben aller voir le bon Dieu; il est grand temps que j’me repose, nais pas icite: Là Haut,” et elle montrait le ciel,

On aurait pu dire de cette obscure servante, qui, malgré son humble condition, avait passé en ce monde sans envie et sans haine, ce qui fut dit un jour sur le cercueil d’une illustre princesse de France: “Elle vit sa dernière heure et l’attendit tranquillement dans le calme de son coeur.” En effet, sette robuste chrétienne d’un autre âge accueillit la mort sans regrets et sans craintes, et ne la regarda que comme le passage heureux d’un monde de misères à un monde de félicités sans fin. Anne-Marie la regretta et la pleura longtemps. Elle aimait à évoquer le souvenir de cette humble femme qui avait si largement dépensé le meilleur de son coeur et de sa vie au service de sa famille.

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La petite Carmen fut désormais l’unique joie et Ja plus chère consolation d’Anne-Marie qui aima l’orpheline avec une tendresse de mère. Celle-ci le lui rendit avec tout l'élan de son jeune coeur. Grande Amie reprit son rôle d’institutrice, la tâche lui parut plus douce encore qu’autrefois.

Les deux saintes filles rivalisèrent d'amour et de zèle pour former l’âme de l’enfant.

aimante et docile : joyeux ensoleillaient

mais beaucoup aimé de sa condition Je ] éloignée ; après Ja m fait brisé avec lui :

quels elle pouvait pa mis à son intimité. armen la payaiïent assé et de sa solitude. Dieu mplissaient sa vie. Celle-ci perdre de sa candeur enfantine.

Sa beauté attirait déjà les regards, elle n'avait d’égale que la pureté de son âme. Cétait un pur cristal que lhaleine Corruptrice du monde ne devait jamais ternir. Comme l'avait souhaité Rodrigue. Carmen eut l’âme virile de sa tante: mais, plus heureuse, elle ne devait

point connaître les cruelles déceptions des terrestres amours... Dieu, dès l’aube de sa jeunesse, s'était emparé de son coeur virginal et la pudique enfant ne le lui reprit jamais.

Elle avait seize ans. Depuis de longs mois elle entendait retentir au fond de son coeur l’irrésistible appel du Maître; mais elle n’osait révéler à sa tante ses secrets désirs, elle savait qu’elle était l’unique affection de cette tante si chère, il lui en coûtait de la laisser seule en ce monde. Cependant l’appel divin se faisait plus pressant, alors la pieuse enfant obéit.

Un «soir, elle entoura de ses bras carressants le cou de celle qui lui avait servi de mère; câlinement elle l’embrassa—<c’était sa tactique habituelle, quand elle voulait obtenir gain de cause dans ses petite requêtes— seulement à ce moment son candide visage exprimait une profonde et triste gravité.

Emue, hésitante, sentant tout ce que son aveu allait éveiller de déchirements et de douleurs dans ce coeur qui sétait sacrifié pour elle, elle murmura quelques mots à l'oreille qui se penchait affectueusement pour Pécouter.

Soudain Mademoiselle Solier tressaillit. “Oh! non, non, ce n’est pas possible. ..—s’écria-t-elle—un tel sacrifice surpasse mon courage... j'ai déjà tant pleuré, tant souffert! Songe, ma douce petite Carmen, que je n’ai plus que toi... Aïe pitié de ma triste solitude ! c’est, pour toi, oui, pour ton bonheur que j’ai accepté de cheminer seule en ce monde et tu voudrais m’abandonner? Reste auprès de celle qui t’a aimée comme t’aurait aimée ta mère” Et la pauvre désolée pressait contre son sein l’enfant chérie, comme pour la défendre contre un ravisseur invisible.

“ D’ailleurs—reprenait-elle—tu es trop }.une—hier encore tu n'étais qu’une enfant—comment ta frèle adolescence se plierait-elle aux rigoureuses austérités du cloître? Plus terd, quand je me serai un peu familiarisée avec ce nouveau sacrifice, eh bien, tu partiras, je ne te disputerai plus à Dieu ; Mais à présent ? noD, non jamais !”

La pieuse enfant se taisait, chaque parole, comme autant de blessures, meurtrissait son jeune coeur. Elle avait prévu cet orage, mais elle comptait sur son Céleste Ami et sur la foi profonde de sa tante pour l’apaiser. Son espérance ne devait pas être vaine. Le lendemain quand, à l’heure du bonjour matinal, Ja petite Carmen présenta son front pur au baiser de M ademoiselle Solier, elle vit qu’elle avait dû beaucoup pleurer, mais elle comprit aussi que la victoire était gagnée...

“Ma chère enfant, dit la courageuse chrétienne, j’ai prononcé ce matin mon “fiat” au pied du crucifix. A présent, je comprends mieux que avant d’être à moi, tu es à Dieu; va où I] t’appelle. Auprès de Lui nous nous retrouverons toujours. Il sera le lien de nos âmes qu'Il sépare aujourd’hui, pour les réunir, j'en ai le ferme espoir, éternellement demain ti

Toujours héroïque, Mademoiselle Solier voulut accompagner elle-même son angélique nièce jusqu’au seuil du Carmel, où débordante de bonheur et sans regret pour ce monde qu’elle connaissait à peine, et qui ne lui avait offert que joies et sourires, la virginale jeune fille allait désormais ensevelir sa fraîche beauté et son radieux printemps.

Sa pauvre tante avait trop présumé de ses forces ; pour la première fois en sa vie, la douleur allait triom-

pher de sa vaillante énergie. Lorsque les portes massives du “tombeau vivant” se refermèrent sur l'enfant tendrement aimée, la pauvre délaissée jeta un grand cri et roula sans connaissance sur les dalles glacées du cloître. C’est qu’en ce jour elle sacrifiait plus que son propre bonheur, plus que sa vie; elle donnait à Dieu ce qu'une femme a de plus précieux et de plus cher icibas : son enfant ! Cette dernière immolation de son coeur surpassait, à elle seule, toutes les précédentes. En ce jour la courageuse chrétienne avait atteint le “consummatum est” du sacrifice !

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