‹ Cœur magnanime [microforme]Chapitre 11 sur 22 · ER D · texte numérisé non relu

ER D

Après l'entrée de sa nièce au Carmel, Mademoiselle Solier ne vécut plus que pour son Dieu et pour les pauvres. Malgré les afflictions passées, dont son beau visage conservait l’ineffaçable empreinte, elle jouissait à présent d’une calme et paisible félicité. Le ciel la consolait des amertumes de la terre.

On sait que les pleurs, que nous répandons au pied de la croix, Dieu les recueille et les transforme en flots de grâces et d'amour. Ce Dieu si bon et si magnifique dans see récompenses ne se laissa jamais vaincre en générosité: Anne-Marie lu avait beaucoup donné, Il lui donnait plus encore; à cette heure elle expérimentait les étranges paroles de l’Apôtre“ Je surabonde de joie dans mes tribulations” Et, malgré son isolement et ses larmes, Anne-Marie connaissait encore le bonheur. Sa pensée, bien souvent, rejoignait la chère Carmélite. L'enfant regrettée était le constant sujet des entretiens de Mademoiselle Solier et de l’ancienne institutrice.

La bonne petite novice, elle, écrivait: “Je suis de “plus en plus heureuse. Je n’échangerais pas mon “étroite et pauvre cellule pour le plus splendide des “palais. Les douceurs que j'y goûte sont de celles que “la langue humaine ne saurait exprimer, il faut les ‘sentir nour les comprendre. Que je voudrais vous

“faire partager mon bonheur; on est si bien en ce pai- “ible asile ; ici, tante chérie, on se croirait dans le ves- “tibule du paradis.”

Un peu plus tard elle écrivait encore: “Les jours ‘“s’écoulent pour moi dans une douce quiétude et j’ap- “ précie de plus en plus ma sainte vocation. On vit “heureuse au Carmel et on y meurt “joyeusement”. “Une de nos mères vient de nous quitter pour le ciel. “Nous l’envions! Enfin bientôt viendra notre tour “d'aller consommer là-Haut nos noces mystiques avec “lVEpoux divin. La ceïlule où cette vénérée mère “s’est immolée pendant quarante années pour l’amour “de son Dieu et le salut des âmes, se trouve jus- “tement à côté de la mienne. J’ai fait un bien beau “rêve: je vous ai vue revêtue des livrées du Carmel et “vous étiez prosternée sur les dalles de l’étroite cham- ‘“brette que nntre chère compagne a quittée hier pour “la preruière fois. Ah! si ce beau songe devenait une “réalité! mais laissons faire le bon Dieu. L'essentiel “pour nous c’est d’être dans la voie qu’Il nous a tracée ; “les chemins par où Il nous conduit sont différents “pour chacun, mais le terme est le même et c’est vers “ce but suprême que nous marchons. Là nous nous “rejoindrons. Que j'ai hâte d’être en cet heureux “jour! Car, tante bi n-aimée, au dloître on r’oublie “pas ceux qui nous ont aimées et leur cher souvenir “hante bien souvent les recluses volontaires. Mon “coeur est toujours près du vôtre et avec lui près de “Dieu. Vous m'avez dit dans votre chère missive que “laustérité du Carmel ne vous rebute point; mais que “vos quarante ans figureraient bien mal parmi les gais “vingt ans du noviciat. Ne croyez pas que vous seriez

“la moins jeune; d’ailleurs l’âme n’a point d’âge, elle “ignore les rides, sa jeunesse est comme elle: immor- “telle. Venez done nous trouver, chère tante, et si ‘vous entendez au fond de votre coeur la voix du “Céleste Ami qui vous appelle, ne fermez point l’o- ‘“reille, vous vous détourneriez du seui vrai bonheur.”

Mademoiselle Solier entendait en effet retentir dans l'intime de son être ce pressant appel qui avait vaincu Michel Girard et Carmen. Le jour n’était pas éloigné où le rêve de la petite novice allait se réaliser dans toute sa plénitude.

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