‹ Cœur magnanime [microforme]Chapitre 9 sur 22 · MICROCOPY RESOLUTION TEST CHART · texte numérisé non relu

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geait joyeusement les insignes de la gloire humaine pour l’humble et obscure livrée, si souvent méprisée, des apôtres du Christ... Nul n’en fut surpris. Une vie aussi intègre que la sienne ne pouvait qu’aboutir à un aussi admirable dénoûment . . . . . . .

Le vieux docteur Solier et sa douce et aimante compagne pleurèrent bien longtemps l’enfant de leur adoption, qu’ils avaient aimé comme s’il eut été de leur sa 1g. Cependant ils puisèrent dans leur foi profonde, et surtout dans cette joyeuse certitude de “l'éternel revoir” en cette commune et céleste Patrie, où nos chers disparus nous devancent, la force et le courage de survivre à l’épreuve.

On attendait la jeune veuve. (C'onsciente de sa faiblesse et de son inexpérience, Odile n’avait pas hésité à obéir aux volontés dernières de son mari, Elle sav£it bien qu’en ceci le but du cher mourant avait été de lui alléger sa future tâche maternelle. Elle se sentait pousée, malgré elle, vers cette soeur si dévouée et si bonne dont Rodrigue lui parlait si souvent.

Elle avait bien ses parents: mais ceux-ci, depuis le mariage de leur fille, étaient retournés en leur pays natal; d’ailleurs, comme le lui avait dit Rodrigue, eux aussi approchaïent de leur déclin, et de plus, dans leur tendresse aveugle, ils auraient été incapables de seconder Odile dans son rôle d’éducatrice, et d’inculquer à son enfant ces vertus solides qu’ils n’avaient pas su lui enseigner à elle-même.

Dès les premiers jours de son triste veuvage, la pauvre Odile partit. Justement un ancien camar.de de

son mari se trouvait de passage à Paris en compagnie de sa jeune femme. Il devança son retour au Canada afin d'accompagner la veuve de son ami durant son long voyage. Elie arriva à Québec à l’époque même où l’on attendait naguère le jeune couple: hélas! elle était seule...

La première entrevue fut émouvante, elle réveilla la cuisante douleur. A la vue de la femme de Rodrigue, Anne-Marie eut comme un mouvement de révolte et de rancune; ce ne fut qu’un éclair rapide. “O mon Dieu, murmura-t-elle, venez en aide à mon humaine faiblesse ; aidez-moi à oublier et à l’aimer afin que je puisse mieux trouver le chemin de son coeur. Appliquez sur la blessure toujours saignante du mien le baume de votre charité. Elle m'a pris mon bonheur; c’est vrai, mais elle n’est point coupable. Aïdez-moi à ne

plus regarder en arrière, pour que le présent me semble moins amer.”

Insensiblement l’orage s’apaisa et le calme reprit son empire dans cette âme pétrie de dévoñment, de tendresse et de bonté.

Comme un pauvre oiselet à peine sorti du nid et qui, loin de l’aile maternelle se sent apeuré et perdu, Odile se blottit frileusement contre le sein de sa nouvelle amie. Elle ne se sentait plus seule. Rodrigue avait bien dit : elle pouvait se reposer en toute sécurité sur ce coeur sans pareil...

“Je vous aime beaucoup—ui dit timidement la jeune veuve—si vous vouliez m’aimer un peu, je serai presque heureuse dans mon malheur”. En prononçant ces mots elle fondit en pleurs.

Anne-Marie était gagnée, les larmes avaient une puis-

sance irrésistible sur cet être compatissant. Dès cet instant elle se trouvait toute conquise à Odile.

“Je crois—dit celle-ci—que Rodrigue vous appelait petite soeur, me permettez-vous de vous nommer ainsi ?”

La jeune fille, compürant sa haute taille à la taille chétive de sa belle-soeur, lui répondit en souriant.

—“ Ce titre vous convient mieux, ma chérie, vous êtes si mignonne et si fragile.”

-—“ Eh bien alors,” répiiqua la jeune veuve, je vous appellerai “grande soeur”.

—“ C'est entendu 7—répondit Anne-Marie et d’un geste maternel elle passa sa main blanche et fine sur le beau front lisse qui se tendait vers elle, puis dans un

élan de tendresse protectrice, elle embrassa la jeune femme.

Odile gagna bien vite les sympathies. Cette toute jeune veuve, qui n'avait pas vingt ans, inspirait une unanime compassion. Monsieur et Madame Solier reportèrent sur elle la paternelle affection qu’ils avaient eu pour leur fils adoptif. Elle, dès la première rencontre, se sentit attirée vers ces deux vénérables vieillards: ils lui parurent bien tels que son mari les lui avai . peints: toujours remplis de mansuétude et de pitié pour autrui; aussi les aima-t-elle à légal de ses propres parents.

“Grande Amie” retrouvait en elle un souvenir de la chère Patrie; c’était comme un doux lien qui l’attachait plus que les autres à la femme de son ancien petit élève.

x CŒUR MAGNANIME

La “terrible” Léocadie à la vue d’Odile sentit soudain tomber son dernier reste de rancune. En voyant cette frêle créature, qui semblait encore une enfant, enveloppée de ses longs voiles de veuve, la pauvre vieille fut toute émue et pour la brave servante de la compassion à une amitié aveugle il n'y avait qu’un pas, que son bon coeur ne tarda pas à franchir.

Odile aimait tout le monde: mais ses prédilections allaient vers cette grande soeur si aimante et si bonne qui l’entourait d’une affection grandissante et auprès de laquelle elle éprouvait un allégement à son affliction, sans doute parce que c’était là qu'elle la sentait mieux partagée.

Anne-Marie, pour faire un peu diversion aux chagrins de sa petite belle-soeur, lui faisait faire de lon. gues promenades. ‘Grande Amie” les accompagnait toujours. Celle-ci était devenue l'enfant de la maison ; depuis longtemps son élève la regardait uniquement comme une soeur aînée.

La jeune femme s’émerveillait de tout. La nouveauté exerçait un puissant attrait sur cette nature qui persistait à demeurer enfsnt : tout l’étonnait. Elle ne pouvait se lasser de contempler du haut de la terrasse Dufferin, halte préférée des trois jeunes promeneuses, le décor magique que déroule aux regards le vaste fleuve et ses rives enchanteresses. Notre bonne vieille cité lui plaisait beaucoup.

Rodrigue lui avait si souvent parlé de son cher Québec qu'il lui semblait que tous ces lieux, qu’elle ne voyait pourtant que pour la première fois, lui étaient familiers. Elle se sentait chez elle, et lorsqu'on lui demandait si elle ne regrettait point Paris : “mais je n’y pense

pas—répondait-elle gentiment —et puis le Canada, n’estce pas encore la France? je suis donc toujours “chez nous.”

En peu de temps la gracieuse petite parisienne était devenue l'enfant gâtée de la haute socitté québecquoise. Ce concert de sympathies atténuait un peu le douloureux vide de son coeur: cependant, comme Rodrigue l'avait dit un jour, pour cet être fragile la souffrance, même morale, ne pouvait être que mortelle. La mort de son mari avait ébranlé sa santé; ce n'était plus pour elle qu'une question de mois. Heureusement la malade était la première à ignorer sa véritable situation; Anne-Marie s’appliquait d’ailleurs à la lui cacher, ou bien mettait sur le compte du changement de climat et de sa prochaine maternité cette faiblesse qui s’accentuait chaque jour.

On s’entretenait souvent du cher disparu et surtout du doux petit être qui allait le faire revivre et dont on attendait, avec impatience, la venue.

Ce fut une petite fille. Elle vint au monde le jour même où la Sainte Eglise exaltait les vertus et le triomphe de lillustre vierge espagnole, la grande réformatrice de l’ordre du Carmel: C’était un pieux augure... L’enfant fut nommée Carmen.

La mignonne créature répandit un peu de bonheur et de vie dans le foyer endeuillé. Lorsque le bon Docteur rentrait haque soir de ses : erminables tournées, son meilleur délassement était de prendre sur ses genoux le ravissant baby. Madame Solier retrouvait ses maternelles délicatesses de jadis; la petite Carmen lui rappelait Anne-Marie, enfant.

La jeune fille et “Grande Amie”, qui revendiquait

rt

déjà le droit de Pinstruire, rivalisaient de soins et de tendresses envers l'enfant. La jeune mère ne vivait que pour le petit ange que le ciel venait de lui donner. Ses pleurs s'étaient soudain taris, elle retrouvait tous ses sourires qu’elle prodigueit sans se lasser à son cher trésor. Quant à la vieille Léocadie, du jour où la petite Carmen fit son entrée dans la vie, elle désertait pour jamais ses “bas offices” et passait ses jours, et bien souvent ses nuits, auprès du berceau.

La fillette ressemblait étrangement à son père.

“’Allons—disait le vieux praticien en désignant les grands yeux noirs du: bébé, et les bruns cheveux qui déjà ornaient sa petite tête—ce sera une petite andalouse.”

—“ Ah pour ça non, m'sieu—protestait énergiquement Léocadie—<c’est une p'tite canayenne, comme nous autres.” Et la brave “nurs’” tout en berçant dans ses vieux bras tremblants la petite Carmen chantait en l’endormant de sa voix chevrotante :

“ Brune et gentille est la huronne Quand au village on peut la voir Perles au col, mante mignonne Et le coeur dans son grand oeil noir:

Sa veine a du sang de ses pères Les maîtres du sol d’autrefois.

Vivent les huronnes si fières De leurs guerriers, de leurs grands bois.”

Dans son fanatique amour patriotique elle « maginait presque que le mignon petit être descendait en

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