‹ Cœur magnanime [microforme]Chapitre 12 sur 22 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Il y a quelque trois ans deux femmes intrépides,

deux françaises, filles du patriarche sa 1t Dominique. parcouraient l’univers et sollicitaient les aumônes de la chrétienté en faveur des pauvres chrétiens d'Orient, victimes permanentes du fanatisme et du despotisr, turcs.

Cette fois c'icore, la haine de leurs farouches persécuteurs les avait poursuivis jusque dans leur propre demeure, pillant, incendiant, massacrent tout ce qui portait l'empreinte de la religion abhorrée. Lorsque le triste carnage prit fin, les survivants de l’affreuse boucherie se trouvèrent sans asile et sans pain. La charité chrétienne leur ouvrit les bras, les pauvres persécutés trouvèrent en elle un refuge sûr et tranquille: mais les ressources étaient insuffisantes pour parer à une telle détresse ; alors, jamais vaincue, sous la figure de leurs humbles et timides vierges, la Charité franchit les terres et les mers, et elle tendit la main pour subvenir aux besoins des pauvres affamés.

Le Canada, terre éminemment hospitalière et généreuse ne pouvait manquer d’attirer sur sor sol les noble: mendiantes du Christ.

Notre vieille cité les reçut à son tour.

Le but de leurs pieuses pérégrinations était bien fait pour émouvoir la naturelle compassion de la digne fille

de celui que l’on nommait jadis: le médecin des pauvres. À l’exemple de ses admirables paients, Mademoiselle Solier donnait sans Compter, jamais on ne la sollicitait en vain, Sa bonté et sa charité étaient connues de bien loin, et de bien loin aussi on recourait à l’inlassable bienfaitrice. Ses aumônes absorbaient même la part d'1 nécessaire.

Lorsque les saintes voyageuses frappèrent à la porte de Mademoiselle Solier. celle-ci se trouva un instant embharrassée, elle avait tant donné les jours précédents que sa cassette était presque épuisée, mais son bon Coeur triompha bien vite de la difficulté ; elle appela à son aide le sacrifice. Sa charité allait atteindre le sublime... Elle ouvrit son secrétaire d’une main tremblante elle prit un petit écrin et en détacha un Lijou de grand prix, qu’elle pressa longuement contre ses lèvres; puis, étouffant un soupir, en häte—de crainte de se laisser gagner par les regrets—«Île revint auprès des religieuse et, d’un geste ferme, elle glissa dans laumonière qui se tendait vers elle le médaillon de Rodrigue !

Debout, sur le perron de sa demeure, et à cette même place où dix-huit ans plus tôt elle avait vu s’éloigner celui quelle avait tant aimé, elle suivit longtemps des yeux les humbles épouses de Jésus-Christ. “ Quelles sont heureuses—murmura-t-elle. 0 mon Dieu! que ne m’avez-vous toujours suffi!...”

Les saintes filles de Dieu ne furent pas peu surprises lorsque le soir elles trouvèrent parmi les oboles recueil-

lies le long du jour, un superbe joyau. Elles devinèrent bien quelle main généreuse l'avait glissé là; ensemble elles nommèrent Mademoiselle Solier; mais ce qu’elles ne purent savoir, et ce qu’elles ignoreront sans doute toujours c’est que ce magnifique bijou était la plus chère relique et le dernier lien qui rattachait encore un peu à |: terre ce coeur magnanime qui à cettc heure n'appartient plus qu’à Dieu!!

Deux mois plus tard, abandonnant à “Grande Amie” sa fortune, ses pauvres et ses oeuvres, Anne-Marie rejoignait au Carmel la fille de Rodrigue.

Québec, ? novembre, 1907.

Amour!

Frère, un jour tu m'as dit (je crois t'entendre encore) : “T1 est des coeurs où rien r'a jamais palpité, “Qui fiers d’être de bronze à tout ce qu'on adore, “Croient à l'amour, mais comme à la fragilité!

“Pareils aux instruments où l'harmonie éteinte, “Sous 1 4 doigts d'un Mozart, resterait sans frémir, “Jamais, sous la douceur de sa divine empreinte, “L'amour ne tira d'e1x le plus faible soupir.

“Sans qu’à leur horizon un astre la colore,

“La vie à leurs regards offre assez de splendeur: “Sans que, sur leur chemin, une fleur vienne éclore, “Le voyage a son Charme. Oh! tel n'est Das mon coeur.

“Car d'aimer, d’être aimé quelle soif le dévore! “Il veut sentir l'amour voltiger dans son ciel, “L'amour de printemps, jeune et frais comme l'aurore, “Comme elle parfumé, plis suave qu'un miel:

“L'amour pur se posant sur tout Ame altérée, “Comme le gai pinson sur toute branche en fleurs, “Secouant en chantant de son aile éthérée

“Le dictame sacré de toutes les douleurs.”

Cette poésie a été trouvée mé de M

our pour son Dieu. Ce sera notre excuse de l'avoir insérée dans : : volume À la suite de Coeur Magnanime.

D'une paretlle soif montre-toi jaloux, frère. L'appelle qui voudra faiblesse ou lâcheté,

Nous savons ce qu'elle est: du ciel sur notre terre Le rayon le plus doux qui se soit reflété.

Si l’on nous demandait pourquoi cette faiblesse; D'aimer et d'être aimé pourquoi l’ardent désir; Pourquoi dans cet amour, plus souvent trait qui blesse Que baume qui guérit, nous cherchons le plaisir.

Pourquoi, réondrons-nous, au fond de la vallée Pas un frêle brin d'herbe et pas un arbrisseau; Pourque pas un insecte au sein de la feuillée; Sur les nts pas un aigle et pas un passereau;

Pourquoi pas un seul être, où circule la vie, Qui n'aspire à sa part de rayon de soleil, A sa part de la brise, à sa goutte de pluie, A son souffle d'air frais au matinal réveil?

Pourquoi, pourquoi, flétri par la brûlante haleine De quelque ardent simoun, lorsque tout a frémi Sous les baisers de l’aube flluminant la plaine, Seul le roc aux flancs nus reste terne, endormi?

Lorsque l'on m'aura dit pourquoi dans la nature Chaque vivant gémit, soupire nuit et jour; Pcurquoi tout animal réclame une pâture,

Moi, je dirai pourquoi j'ai tant besoin d'amour.

Tout come en mon palais je ne sais quelle flamme Me brûle et veut parfois un vin rafrafchissant; Airsi, mais plus profond, des fibres de mon âme S'élance vers l’amour un appel incessant.

Amour, ta coupe d'or, dit-on, verse l'ivresse;

Un vin fumeux l’emplit. Malheur à qui la prerd. Eh bien !'tant pis! J'ai soif! Je sens la sécheresse Qui me brûle, et toi seul, amour, es mon calmart!

Oui, viens en moi! Descends, mystérieux breuvage, Coule dans tout mon être: en ses derniers ressorts Va, porte mort ou vie: à ton fatal ravage

Je me livre; ranime ou détruis sans remords.

Si l'amour ne devait toucher ma lèvre aride, Pourquoi Dieu creusa:t-11] cette soif dans mon sein? Pourquoi suis-je ainsi fait de besoins et de vide? Pourquoi dans ma poitrine un battement sans fin?

Ah! pourquoi sens ie Ainsi frissonner chaque fibre Au magique povyoir d'un regard, d'une voix?

Sous un mot, sous un rien mon être tremble et vibre, Comme au souffle du vent la feuille de nos bois.

Pourquoi cela? N'aurais-je au fond de mon coeur vierge Ces fontaines d'amour que pour les dessécher?

Quand plus facilement qu'au désert sous la verge

Du chef d'Israël l'eau ne jaillit dn rocher,

Je sens l'amour jaillir de ces sources intimes, Pour en couper l'essor devrais-je donc r'armer? Dois-je pétrifier l'amour dans ses abîfmes”?

Non, Dieu me le défend. Je puis, je dois aimer.

Mais à quoi m'attacher? Quelle seconde vis Viendra me compléter? Et dans quel autre coenr Va pouvoir s'oublier ma pauvre âme assouvie?

Dans quei embrassement me luira le bonheur?

Un être m'a séduit. Sur sa blanche figure Rayonnent pureté, beauté, paix et douceur.

Dans ses limpides yeux tout en passant s’épure, Vers lui soudain s’élance éperdument mon coeur.

fl voudrait se noyer, se perdre dans cette âme. Autour d'elle il s’enlace et par des liens tels Qu'il défierait et ciel et terre, et vent et flamme De jamais les briser. Il les croit immortels.

Il aime. Du ncctar il sent l'ardente ivresse

Envahir, inonder ses plus secrets replis.

A longs, longs traits il boit cette douceur traîtresse, En silence et les yeux de pleurs divins remplis.

Mais dans la chair soudain quel frémissement monte? De l’âme aux sens voici que l'ivresse a passé.

O terrible réveil! La souillure et la honte,

De l’amour voilà donc le perfide tracé.

Un instant au pays des lointaines étoiles

Je m'étais vu ravir. A travers ces grands yeux J'avais cru voir du ciel se déchirer les voiles,

Et la fange soudain m'a rappelé des cieux!

Ah— qu'est-ce donc que l’homme? ô le pauvre fils d'Eve! L'infortuné maudit! Le banni du bonheur!

Quoi! Ne pouvoir aimer innocemment qu’en rêve!

Ne pouvoir laisser battre en liberté son coeur,

Sans qu'à l'instant la chair, qu’on croyait apaisée, Ne réclame son dû; sans qu’au front la pudeur Par un impur Satan ne se sente baisée!

Au festin de l'amour est-ce ma part d'honneur?

S rait-ce illusion que l’amour chaste, honnête? Est-ce vrai, ce qu’on dit, que l’amour d’ici-bas Avec la courtisane a choisi sa retraite,

Que hors des mauvais lieux on ne le trouve pas?

Non, non! Sans doute! L'homme à ce point de misère N'est pas encore réduit. Maïs quel objet aimer? Comme tout est petit, égoïste, éphémère!

Dans quel cercle étroit Dieu voulut nous enfermer?

Survient-il, par hasard, que mon coeur entrevoie Un être assez parfait pour apaiser sa faim;

Mille obstacles vers lui viennent barrer ma voie, Si je ie veux, ii faut paver d’or ie chemin.

Au ladre possesseur de la perle adorée

Qu'importe mon tourment, qu'importe un coeur brisé? A son compte l'amour c’est vulgaire denrée

Qu'à prendre sans écus nul n'est assez osé!

Illusivn d'ailleurs! Cec objet, que j'adore,

De mon propre idéal n’est qu’un trompeur reflet. Mon coeur le voit au jour, dont lui-même le dore, Tel qu’il voudrait qu’il fut; hélas! non tel qu'il est!

Consolons-nous pourtant, chantons à l'espérance, Car le Suprême Amour vers nous, vers nous descend! Dieu connaît le limon, qui nous donna naissance! Il sait combien de maux coulent dans notre sang.

Il a vu cette faim qui fait notre supplice:

Il nous a vus errants sur tous les grands chemins, Collant fiévreusement la lèvre à tout calice,

Et n’y puisant jamais que dégoûts et dédains.

Ils nous a regardés déçus, toujours avides.

Une pitié profonde est montée à son coeur.

Moi-même, s'est-il dit, à ces âmes arides J'irai porter confort. Je serai leur vainqueur.

Sous des dehors humains, sous la forme d’'esclave Le monde alors put voir son Maître et Créateur; L'homme put contempler, 6 prodige suave!

Dieu devenu son pan et son consolateur!

Merveille de bonté, d'amour toute pétrie,

Jésus, mon doux Jésus, je viens de vous nommer, Et j'ai senti soudain dans mon âme flétrie

Se réveiller vibrant tout mon pouvoir d'aimer.

Pour nous, pécheurs ingrats, victime anéantie,

Vos excès haut, bien haut réclament un retour.

Bethléem, Nazareth, Calvaire, Eucharistie,

Queis noms furent mieux faits pour provoquer l'amour?

A votre amour pourtant l’on refuse de croire. Arracher notre coeur à la déception,

A cette vanité d’un plaisir illusoire,

Tel était votre espoir, votre aspiration!

C'est ce qui vous mena de la crèche au calvaire, Trente-trois ans vous tint dans ce sentier sanglant; C’est ce qui vous tira, lorsqu'entre ciel et terre Vous pendiez par trois clous, votre Sitio brûlant.

Arrière cependant ! crient mille voix rebelles, Se livrer à vous c’est se vouer au néant,

C'est étouffer son coeur, c'est se couper les ailes, C'est creuser un abîme à tout jamais béant.

Blasphème! Doux Jésus, ici mon coeur réclame.

Etre à vous ce n'est pas s’étouffer sans retour;

Non, non! Il n’est pas vrai, vous emparant d’une âme, Que vous y tarissiez les sources de l'amour.

Non, vous n’arrêtez pas l'essor de la nature; Non, non, vous n'êtes pas ce soleil desséchant! Mais sous votre lumière aussi chaude que pure, Plus limpide et plus fort l'amour va s’épanchant.

Je vous prends à témoin, vous, légions sacrées De saints, qui, défiant les sarcasmes moqueurs, Avez de Jésus-Christ arboré les livrées,

Avait-il, ce Jésus, atrophié vos coeurs?

N'aimiez-vous plus, martyrs, à qui ni tyrannie, Ni feu, ni plomb fond, ni chevalets, ni fers Ne purent arracher un mot de félonie?

Etait-ce, coeur éteint, que vous mouriez si fiers?

Etait-il donc glacé tout le sang de vos veines, Grand Paul, vous que faisaient tressaillir les soufflets Pour le Christ reçus, vous, pius heureux de vos chaînes Que femme ne le fut des plus fins hracelets?

Etiez-vous des blasés, vous, Kostka, vous, Gonzague? Etiez-vous donc, pour fuir, à quinze ans, vos palais, De ces disgraciés qu'avec soin l’on élague

Des grands festins, pour qui le sort n’a que sifflets?

Veniez-vous au couvent cacher quelque blessure,

Tout fraîchement ouverte? Ou bien à l’horizon Aviez-vous vu soudain passer quelque ombre obscure? Veniez-vous de vos pieurs laver votre blason”?

Non, le monde pour vous n'eut jamais que sourire. Tout chantait sur le bord de votre gai rnemin; Et, pour n’épargner rien de ce qu’un coeur désire, Vous ’aviez qu'à jeter l'argent à pleine main.

Mais vous saviez aimer, jeunes hommes sublimes! L'amour d’un Dieu pour nous, ah! vous l'aviez compris. Vous vous étiez penchés sur ces divins abîmes,

Et le sacré vertige au coeur vous avait pris.

Rendre amour pour amour! C'étaient là de votre âme Les cris passionnés, les incessants tourments:

C'était là le secret, c'était l’ardente flamme

Qui de la Pauvreté vous faisait les amants.

Si ce n’était l'amour, quel étrange malaise, Et quel renversement de tout h'main désir Allait vous arracher, grande âme de Thérèse, Cette folle parole: ou souffrir ou mourir!

Et vous, Xavier, quel feu vous brûlait la poitrine, Pour qu’à votre renom et soif de conquérant Ce fut peu du Japon, de l’Inde et de la Chine En dix ans parcourus; et pour qu’en expirant

Il vous restât au coeur une douleur sévère,

La douleur de n'avoir conquis que l'Orient?

Quei feu sinon celui que lança le Calvaire

Au monde aveugle, alors blasphémant et riant?

Quoi! L'âme n’aime plais que vous avez séduite, O Jésus! Mais qu’on dise alors qu'est-ce qu'aimer. Ah! l'on n'aime vraiment, ô Christ, qu'à votre suite. Partout ailleurs l'amour vainement veut germer.

L'amour partout ailleurs passe et n’est qu’apparence. A votre seule école on enseigne qu’aimer

Ce n'est pas à ses sens donner pleine licence,

Et, vivant dans la chair, honteux s’y consumer.

A votre seule école on apprend qu’un coeur aime Qui vers l’objet aimé s’élance malgré tout,

Malgré douleurs, mépris, souffrances, trépas même. Jésus! A votre suite on aime et jusqu’au bout!

Si fort est votre amour que parfois ses victimes En peuvent oublier jusqu’au sens des douleurs. Qui fit surgir un jour tous ces mourants sublimes, Chantant parmi le feu, comme parmi des fleurs?

Qui suscite aujourd’hui ces martyrs v-lontaires, Ces martyrs par milliers de la virginité?

Ah! pour le monde ils sont mystère des mystères, Mystère qu'à Jésus aucun u’a disputé!

Vous les dites traînés là par la violence, D'où vient, quand vous brisez leurs portes et leurs fers, Que dans l’espace libre aucun d’eux ne s’élance?

Qui donc leur a rendu leurs noirs cachots si chers?

Vous les plaignez, mondains, ces illusionnées Ces âmes dans l'éclat de leur jeune fraîcheur. Derrière ces grands murs muets, oh! des jouinées Comme doit leur peser l'éternelle longueur!

Aux pieds d’un crucifix, devant un tabernacle, Silencieusement toujours prier, gémir,

Dans soi-même écouter je ne sais quel oracle! Ce seul penser suffit à vous faire frémir.

Quels attraits faut-il donc au roi d'Eucharistie? Oh! combien séduisant, combien mystérieux, L'amour qui doit Sortir de la croix, de l’hostie, Pour être en tant de coeurs encore victorieux!

Oui, bien mystérieux, Jésus, sont vos charmes! Mystérieux les coups dont vous savez blesser! Mystérieux l'attrait des soupirs et des larmes

Qu'à vos pieds tout saignants une âme vient verser!

Autour de vous partout mystère! mais mystère, Dont il est une clef, une seule, l'amour.

L'amour, tel que le ciel vint l’apprendre à la terre, Tel qu’il coule là-haut dans le divin séjour.

Heureuse, heureuse donc une âme, votre amante, Christ Sauveur. Elle peut parfois beaucoup souffrir; Mais elle aime beaucoup. Alors, on la fomente,

Sa douleur, car souffrir en aimant, c'est jouir.

O volupté sévère et mâle des souffrances!

Bouquet de myrrhe austère, à quels moëlleux bouquets Les saints t'ont préféré, dans leurs douleurs intenses Faisant de tes parfums leurs plus exquis banquets?

À vous donc, Ô Jésus! Je vous livre mon âme, Pauvre altérée, ou rien n'apporte le repos, Que, loin d’emplir jamais, la créature affame, De désirs irrités vé, itable chaos!

À vous cette pauvre âme! oh! soyez son délice! Daïigne” la faire entrer dans le cellier divin,

Daïgnez 1a faire boire au Suave calice

Que chante votre Epouse. O Dieu! Que j'aime enfin !

Eh bien! frère, aimons donc, puisqu’ici-bas tout aime: Aimons, oui, mais aimons objet digne de nous. Lequel? ah! nous Savons, nous, la clef du problème; Nous savons : 1 cbjet est aimable entre tous,

A son céleste amant pour voir notre âme unie, Faisons chaîne de tout. Laissons nos coeurs aimer Le beau, le vrai, le grand, sons, lumière, harmonie; Non, non, u’éteignons rien, sachons tout transformer.

Qu'elles palpitent, oui, nos fibres si vibrantes, Mais pour Jésus, pour Lui jusqu’au dernier jour; Que notre lèvre boive aux coupes enivrantes, Mais aux coupes du pur, du grand et bel amour.

Si la chair par moments y trouve des détresses, D'aise et de joie aussi l’âme y vient se pâmer. C'est là qu’on peut puiser de divines ivresses. O frère, tournons là notre pouvoir d'aimer.

Oh! le pouvoir d'aimer! Il faudra qu’il domine. Vainement l’on résiste. Il arrive toujours A plier tôt ou tard cette pauvre machine, Que nous appelons l’homme, à ses mille détours.

Quand la plaie est au coeur, tout l'être est en souffrance. Cette plaie est besoin. Voulons-nous la fermer, Voulons-nous en avoir la prompte délivrance,

Il n’est qu’un seul moyen, aimer, toujours aimer!

Mais voulons-nous qu’aimer ne soit pas tromperie, Voulons-nous ne pas voir se creuser plus avant La plaie, et du besoin s’aviver la furie, Rejetons ce qui n’est que fumée et que vent.

L'amour tient en ses mains la clef de notre vie. A lui de nous ouvrir des jardins enchanteurs, Ou des gouffres d'enfer! Oh! Maï'heur s’il dévie! Malheur s’il croit réels des mirages menteurs.

A la déception il n’est point de remède.

Ce sera pour le coeur une éternelle faim.

Hélas ‘non! dans l'enfer il n'est nul Ganymède, Qu'un Dieu vienne empoigner et jette au seuil divin.

A nous de bien choisir notre part d'héritage. Placé dans Jésus-Christ l'amour est bien placé. Il a l'éternité devant lui pour partage:

Il renaît radieux quand le monde a passé,

S'il fait si bon aimer ici-bas le doux Maître:

Si, parmi les douleurs, les ombres de l'exil,

Sous un jour si brillant son coeur se fait connaître, Quand le voile sera levé, que sera-t-il?

Aimons, aimons Jésus, et vivant de sa vie Perdons en lui nos Coeurs, Cconsumés par ses feux. Pour Lui vivre en luttant que ce soit notre envie, Pour Lui tomber martyrs, le comble de nos voeux.

AIME de MONTAIGU.

dne Œuvre d'Arntiste

= (NOUVELLE

Lorsque le touriste, qui visite l’ensoleillée et poétique Provence, arrive au modeste village de la C.. -, Situé Presqu’aux confins du département du Var, il ne manque pas de s’arrôter longuement, émerveillé autant qu’étonné, devant un splendide calvaire s’élevant à l'entrée même du village.

Le Christ qui le surmonte est une véritable merveille d'art, et la richesse du pieux monument contraste singulièrement avec l’aspect plutôt misérable du lieu.

Sur le socle de marbre. où repose cette oeuvre de maître, égarée on ne sait par quel étrange hasard en ce pays perdu, on lit cs mots gravés en lettres d’or :

Hommage de réparati..

En la fête de l'Eraltation de la Ste Croix Ce 14 Septembre 1898.

Si le voyageur, justement intrigué, interroge les gens de l’endroit sur l'origine de ce calvaire, on lui répond qu’il est l'oeuvre d’un enfant du pays; mais si, pour

Résioe NCE Dp- ST-AUGUSTIN (re

FA —, x C° Joue

GiTNEUF)

126 UNE ŒUVRE D'ALTISTE

satisfaire plus amplement sa légitime curiosité, il a l’heureuse inspiration d’aller frapper à la porte de humble presbytère, le vénérable prêtre, qui depuis plus d’un quart de siècle dessert cette petite localité, lui fera volontiers le récit de la touchante et véridique histoire qu’à mou tour je cite aujourd’hui.

Marius Guéridou for un “lettré” ; il savait lire, il savait double privilège constituait la commune, du moin

geron du village de la C... était

même écrire. Ce une véritable rareté dans S parmi les hommes de ga génération: Guéridou était de 1821. À cette époque l’instruction, n'étant pas encore rendue oblis

gatoire, n'avait pas étendu son influence au delà des grands centres: le Paysan n’en était p

as plus malheureux, ni ses récoltes plus mauvaises !

Guéridou était un ancien “compagnon”, il avait fait son “tour de France”, et c'est dans ses nombreuses pérégrinations qu'il avait récolté les quelques notions qui Composaient tout son savoir.

Notre brave forgeron, qui sentait en lui l’étoffe d’un “grand homme”, ne pouvait pardonner au destin de l’avoir fait naître un demi-siècle trop tôt, dans un temps de complète ignorance et d“obscurantisme”, un mot NOUVEAU qu'il avait Ju tont récemment “Radical”, où il avait puisé ses Guéridou compt

dans Je “idées nouvelles” : mais ait bien se dédommager de l'ingratitude du sort sur son fils. le petit Benoit, lequel appréciable avantage de venir quante ans après son père, en

L'enfant était d’une rare

avait eu l’inau monde justement cinplein “siècle de lumière”.

intelligence ; malheureu-

sement le “petit” avait l’âme et le physique de sa mère la pieuse et douce Louise.

iNiCiC,

La Louise, comme on l’appelait, avait été la “beauté du village.” Sa sagesse égalait sa beauté; aussi nombreux étaient les jeunes garçons du pays qui l’avaient convoitée, Marius Guéridou avait été l’heureux privilégié auquel elle avait accordé son amour et sa main.

En ce temps-là Guéridou ne lisait pas le “Radical”; sa belle nature lovale n’avait pas encore subi le contact des fréquentetions malsaines et, pendant les deux années de son “tour de France”, il avait su garder intacts les sentiments d'honneur et de foi qu'il avait puisés au foyer paternel. Bien des jeunes filles eussent envié le sort d’être l’élue de @ coeur honnête et bon.

Si Guéridou avait attendu si longtemps pour fonder une famille, c'est que sa vieille mère, qui n'avait que lui comme appui, (tait devenue par l’âge infirme ct inconsciente, Ce lamentable état exigeait de nombreux soins, une surveillance de tous les instants, un dévouement et une affection qui ne souffraient point de partage. Marius comprit que son devoir était là et tant que la pauvre vieille femme avait véeu il n'avait pas pensé à son propre avenir.

Depuis cinq ans, au moins, Marius aimait Louise et malgré lui il éprouvait comme un égoïste sentiment de joie de la savoir libre de son coeur alors que lui, entièrement accaparé par le sacrifice filial, ne pouvait disposer du sien. [1 vivait ainsi entre la satisfaction du devoir accompli et la crainte qu'un plus heureux que lui et plus maître de son sort ne la lui ravit.

Ce jour-là, où le jeune forgeron aborda la Louise. celle-ci cousait sur le seuil du modeste logis qu’elle occupait seule depuis la Saint André passée, fête patrone’ 1 village et qui avait été pour elle un jour de

deuil: pour ln seconde fois Louise était devenue orpheline,

À l'approche de Marius, eraintive elle s'apprêtait à rentrer; mais il la retint par la main: et gardant tou-

Jours dans la Sienne la petite Main prisonnière qu'il

sentait trembler, ii dit, un PEU troublé, tout d’une haleine : “La Louise, je vous trouve bien seule! si vous le me trouviez pas {TOP Vieux pour vos vingt ans, eh bien! nous cheminerions ensemble" Puis plus bas, ses lèvres frôlant presque les bruns cheveux de la jeur.e fille, que doucement il attirait contre lui. Je vous aime depuis si longtemps ! je vous promets de vous rendre heureuse... gi VOus vouliez, vous hâteriez mon bonheur : aux prochaines olives nous nous marierions ?”

Comme quelqu'un, qui sevré de joie et d'affection, retrouve en un instant toutes les tendresses et Jes dou- Œurs perdues, Louise n’eut point de paroles pour répondre au jeune homme attendant anxieusement le mot tant souhaité, qui allait enfin décider de sa vie! Seulement quand eile leva vers lui son limpide regard, il y lut tant de confiance, elle eut un si charmant sourire que Marius n’en demanda pas davantage, cet éloquent silence valait pour lui mille paroles. Alors transporté de bonheur il baisa le front pur et lisse de la jeune fille : Marius et Louise étaient fiancés. Deux mois plus tard, lorsque les branches des oliviers ployaient sous leurs fruits, Marius Guéridou fier comme un roi, heureux comme nul autre, conduisait À l’autel sa douce amie, toute de blanc vêtue et belle et chaste comme une sainte du Paradis.

Pendant dix années le ménage fut heureux. Durant cette ère de félicité conjugale, Louise n'aurait pas connu

les larmes si le ciel ne lui eut repris les deux blonds chérubins, vivants sourires du paisible foyer. Cette épreuve, lui fut douloureuse ; mais il lui restait l’espérance! Peut-être que de nouveau un autre petit être viendrait combler le vide? La jeune femme comptait sur l'avenir et sur Dieu. Elle était encore heureuse !

Hélas! ce demi-bonheur lui-même touchait à sa fin. D'autres douleurs allaient atteindre Louise dans son coeur d’épouse et dans son âme de chrétienne.

Marius Guéridou se rendait souvent à Toulon, où les exigences de son métier de forgeron l’appelaient. Un jour, pour son malheur et celui des siens, il fit la rencontre d'un ancien camarade d'atelier, qu’il avait connu à Lyon durant une des étapes de son “tour de France”. Ce dernier était entièrement gagné aux doctrines malsaines qui, de nos jours, corrompent la classe ouvrière. On renoua connaissance, le lyonnais était un beau parleur. il avait l’élocution facile, ce qui exerçait un certain prestige sur Guéridou, lequel avait en quasi-vénération les “hommes instruits” et les “savants”.

Pour mieux causer (on avait tant à se dire après une si longue séparation ‘) l’ouvrier conduisit son ancien compagnon au cercle des Indépendants, dont il était luimême l’un des membres les plus assidus.

Guéridou, dès ce premier entretien, apprit de la bouche de son ami des choses toutes nouvelles pour lui, qui contrecarraient diamétralement ses sentiments d’honnête homme et de chrétien.

Le lyonnais était franc-maçon, il avait au coeur deux haines : celle de l’Eglise et celle du “bourgeois”.

Il comprit qu’un homme de la trempe et de l’âge de Guéridou, imbu de Superstitions, complètement fanatisé par les antiques croyances, n’était pas une conquête facile ; néanmoins il se .n0mit de réussir dans sa tâche infernale de démor. isation, ii v mit du temps, de la patience et une sat'nijue habi!até.

Au début, le foigvren défendit énergiquement ses convictions, puis peu à peu il prit goût aux lectures que lui passait son ami.

La Louise, avec cette perspicacité propre à son sexe,

vina le danger, elle Conjura son mari de cesser cette nouvelle relation qui ne pouvait que lui nuire; mais Guéridou persista !

À son tour il devint membre du cercle des Indépendants, ce qui nécessitait de fréquents voyages à Toulon : là il entendit des discours où la religion était constamment bafouée. 11 y apprit que le christianisme n’était qu’une invention des prêtres, et que ceux-ci tiraient un avantageux profit de la crédulité des simples ; c'était donc travailler au relèvement de la Patrie que d’enrayer l’influence cléricale, incompatible avec notre “siècle de lumière et de progrès.”

Ces étranges maximes eurent de la peine à pénétrer dans l'esprit du forgeron, cependant chaque discours impie y laissait une trace; insensiblement les “idées nouvelles” l’envahirent, et un beau jour Guéridou, pour se mettre à l’unisson des amis du “Progrès”, abandonna pour de bon les croyances de son enfance, de sa jeunesse et de son âge mûr.

À quarante-inq ans, à la profonde douleur de la Louise et au scandale du village, à déserta je chemin de l’Eglise, en retour il devint le plus zélé des adeptes de la loge de Toulon.

Le jour de sa présentation au temple maçonnique, le député, qui était de passage à Toulon, vint serrer la main au nouvel initié, et poussa la condescendance jusqu’à l’appeler: mon ami; puis flairant en lui un partisan utile il lui offrit sa “bienveillante protection” et ses “services”, ainsi qu’il le faisait d’ailleurs pour chaque membre de la loge Toulonnaise, où il ne comptait que de fervents électeurs; aussi, pour entretenir leur zèle, lui, l’'Honorabl, ne manquait-il jamais de présider les réunions, toutes les fois qu’il se trouvait dans le chef- Lieu.

Le député était très généreux en promesses, malheureusement, il avait sur ce point une mémoire très rebelle; mais comme il avait généraleuent affaire à de “bonnes têtes” (ce qu’il n’ignorait pas) ces absences vo- Jontaires ne nuisaient en rien à sa popularité dans le département, qu’il représentait de sa monumentale personne au Palais Bourbon.

Les années s’écoulaient tristes et douloureuses pour la pauvre Louise. Elle fut englobée dans la méfiance et le mépris que les gens du village avaient pour le “renégat.” Elle concentra sa souffrance et redoubla de dévoûment et d'affection à l’égard du malheureux égaré et de confiantes prières envers le ciel qui, elle le croyait fermement, ne pouvait pas la délaisser dans son affliction.

C’est en ce temps d'épreuves que Île petit Benoit vint au monde. Cet événement répandit un peu de vie et de clarté dans l’existence sombre et triste de la pauvre femme. Le forgeron lui-même se réjouit de la naissance

du petit être; celui-ci, À mesure qu’il grandissait, révélait une pr -oce intelligence ; aussi, Guéridou, tout en forgeant son fer. forgeait de même de beaux rêves (d’avenir: “Son fils, lui, serait un vrai savant.” A cette pensée le coeur paternel se gonflait d’orgueil, il avait hâte de voir l'enfant avancer dans la ve ur jouir de ses Succès, [I] comptait, dès que Benoit . ait en âge, mettre à profit la Protection du député pour le faire entrer au lycée de Toulon.

La Louise, elle, s’'appliqua à former l'âme 2 son fils avec la même sollicituce qwelle apportait dans ces soins tendres et délicats dont seules les mères ont le secret. À l’encontre de son mari elle eut voulu le garder toujours petit, afin de pouvoir mieux le défendre contre les ravages de l’impiété, qui lui avaient ravi l’âme et Je coeur du père,

Quand l'enfant fut en âge d'apprendre à lire, la Louise le mit à l’école du village, que dirigeait une toute jeune religieuse bonne soeur Mélanie, laquelle apportait dans sa de dévoñment toute l’ardeur de sa jeunesse et tous les trésors de son coeur aimant. A cette même école se réunissaient tous les bambins des deux sexes. Soeur Mélanie eut, malgré elle, une petite préférence pour Benoit, il avait une mine si gentille, puis il était si docile! La douce créature se reprochait bien un peu cette prédilection et ne manquait pas d’inscrire en marge de son examen de conscience cette “attache naturelle”, la seule qui accaparât un peu ce eur virginal. Néanmoins la petite âme de Benoit bénéficiait de cette pure affection, il était pieux et sage comme un petit ange du bon Dieu.

Le temps suivait sa course, trop rapide pour la Louise, trop lente pour Guéridou.

Enfin l'enfant venait d’avoir onze ans, c'était, selon son père, l’âge voulu pour le placer au col: 2e.

On était en 1881. Une date tristement célèbre pour 4 France catholique, elle ouvrit l’ère de la persécution qui de nos iours redouble d’intens'té.

Un dimaxcne de juillet, de cette même année, Guéridou, comme de coutume, se rendit à sa loge; ce jour-là il y mit plus d’exspressement que jamais, moins par conviction que peur y rencontrer le député, à qui il voulait parler de son fils.

Justement celui-ci alla au-devant de lui—“limportant personnage” avait, lui aussi, une idée en tête —il lui réitéra les offres de naguère. Le forgeron jubilait, il saisit l’occasion pour exposer sa requête. Le visage du député s’illumina. “Mon ami, lui dit-il, vous avez une excellente pensée en voulant mettre votre fils au lycée; je suis très lié avec le ministre de l'instruction publique ; lors de notre prochaine entrevue je lui parierai de vous ; assurément je réussirai dans ma démarche ; seulement, mon pauvre Guéridou, votre commune n’est pas très en faveur auprès du gouvernement, elle est réputée comme très cléricale... il faudrait vous signaler à son attention par un acte quelconque qui lui prouve que vous êtes des notres.”—Que faire ? demanda Guéridou.—Oh ! pas grand chose. ... tenez, j'ai entendu dire qu’à l'entrée de votre village se dresse une grande croix de bois... il n’en faut plus chez nous... ça abêtit le peuple. Je compte sur vous, mon brave Guéridou, pour nous aider dans notre tâche de réforme morale du pays.

Le forgeron commençait à comprendre ce que le député attendait de lui et s’apprêtait à répondre à son triste interlocuteur : mais celui-ci ne lui en laissa pas le temps, il lui tendit la main en lui donnant rendez-vous pour le dimanche suivant.

Cloué sur place, presque hébété, Guéridou le regardait s’éloigner ; il sortit à son tour écrasé par l’infernale proposition.

Quand il rentra chez lui, l'expression de son visa g 2 était si étrange que la Louise, pressentant un malheur, se prît à trembler.

Toute la semaine le malheureux soutint dans l’intime de son être une lutte effroyable. Cette Croix, qui de- Puis cinq générations étendait sur Je village ses bras protecteurs, il l’aimait encore malgré lui, elle évoquait tant de souvenirs !—EFh quoi? Jui, Guéridou renverserait ce signe vénéré?. mais il deviendrait la réprobation du pays; les mânes des aïoux se lèveraient de leur tombe pour le maudire.—Non, il n’accomplira pas cet acte de déicide. Benoït sera comme son père: un humble forgeron …

L’ambition paternelle entrait aussi en lutte et parlait aussi fort que la conscience —Le petit est d’une intelligence peu commune. +. Sûrement il deviendra quelqu'un... d’ailleurs Pourquoi hésiter? serait-il encore l'esclave des “stupides doctrines”. cette croix, qu’estce donc? un signe superstitieux. La détruire c'était faire oeuvre de Moralisation et de patriotisme ; le député le lui avait bien dit et C’était un “homme instruit” que le député! Puis, là-bas, au cercle, que diraient les camarades s’il hésitait? on le traiterait de lâche, de poltron, de calotin: on dirait qu’il a peur... Peur de

quoi?... ah ça! non, il prouverait qu'on peut compter sur lui, qu'il n’est pas un trembleur et qu’il ne recule pas à l’heure de l’action—.. .mais la Louis? elle en mourra... C’est qu’il l’aimait toujours sa douce et patiente compagne! elle seule suffisait à l’ébranler dans sa sinistre résolution. Et le petit... La lutte dura ainsi toute la semaine ; on était au samedi soir et la croix bénissante reposait toujours sur son socle de pierre.

Ce soir là Guéridou était hagard. Touise, qui ne soupçonnait pas l'étrange combat, qui se livrait dans l’âme de son homme, le crut malade. Il repoussa ses soirs et ne répondit point à son affectueuse interrogation.

La nuit s’avançait ; avec elle s’assombrissait le visage du forgeron. Il prit coup sur coup trois absinthes ; la perfide boisson opéra sur ce CeTVEau déjà affaibli par les luttes des jours précédents. Soudain il frappa un grand coup sur la table, les bouteilles vides s’encre-choquèrent, puis il jeta un grand éclat de rire et en titubant il sortit. La Louise le vit entrer dans la forge et en ressortir aussitôt ; elle allait le suivre, mais de peur de l’exaspérer davantage, elle rentra et se mit en prières au pied du petit lit de Benoit qui, lui, dormait paisiblement.

Guéridou arriva près de la croix; à sa vue tout son être frissonna, il eut comme un moment de lucidité : ce fut rapide. La satanique boisson exerçait toujours son empire; ses jambes fléchissaient, son coeur battait à se rompre dans sa poitrine... Le ciel était à l’unisson de son âme; pas une étoile au firmament, de gros nuages s’amoncelaient : on sentait l’approche de l'orage. Le mistral soufflait avec violence et faisait craquer les

branches de gros arbres, qui couvraient de leur ombre le signe rédempteur, La nuit était lugubre... dans le village tous les foyers étaient éteints, nul ne prévoyait le triste événement, qui allait préluder à l'aurore du lendemain... Dans ce silence de mort Guéridou n’entendait que Ja voix terrifiante de la tempête et le cri tant redouté du hihou. Il eut peur... il s’éloigna... de nouveau son gros rire le reprit... il revint près de la croix. et il approcha Ja scie à la base de sa tige longitudinale... l’outil grinca... Je malheureux avait comme hâte d’achever son oeuvre... il s’activait nerveusement dans sa besogne impie... son Corps ruisselait de sueur. Le signe sacré commeneait à vaciller. encore un coup... l’acte sacrilège était accompli, la lourde croix s’abattait entraînant dans sa chute et écrasant sous son poids le forgeron Guéridou !

Au retour du jour. la nouvelle de l’épouvantable forfait se répandit d’un hont à l’autre du village, la consternation fut générale...

Le prêtre accourut le premier. en même temps que lui la Louise, éplorée et tenant Benoit par la main.—On écarta le lourd fardeau. qui écrasait l’infortuné. Celuici respirait encore... alors la pauvre femme surmonta sa douleur et sa honte du moment. pour ne songer qu’au salut de celui qu’elle aimait toujours, malgré ses torts. Elle prit dans ses bras son petit Benoit et s'adressant au ciel: Mon Dieu,—dit-elle—an nom de Pinrécence de l'enfant. ayez pitié de l’âme du père !Cotte touchante supplication fut entendue. A l'instant même le mori-

bond ouvrit les yeux.—Mon fils—demanda le prêtre agenouillé auprès de lui—croyez-vous en la rémission des péchés et vous repentez-vous de votre crime ?—Le forgeron murmura quelques mots qu’on ne put comprendre, mais de grosses larmes coulèrent sur ses joues blémissantes ; elles révélaient, mieux que des paroles, le sincère repentir de cette âme victime, comme tant d’autres hélas! des mensonges d’ignobles sectaires.

Le ministre de Dieu leva sa main sur le front du coupable et prononça la sentence du pardon. À ce moment, comme pour ratifier l’absolution du prêtre, le soleil se montra à travers la déchirure d’un nuage, et un de ses rayons vint éclairer ce petit coin de l’univers, où la Miséricorde de Dieu, devancée par sa justice, venait, une fois encore, de se rencontrer avec le Repentir.

Par un suprême effort Marius Guéridou leva sa main défaillante qu’il posa sur la tête de <on fils; il regarda longuement la Louise; enfin ses yeux se voilèrent: l'âme du forgeron venait de comparaître au tribunal

La force morale, comme la force physique a une limite. À la longue, sous l’effet continuel de la lutte, les ressorts de l’âme se brisent : il n’y a plus qu’à mourir!

La Louise souffrait depuis trop longtemps, toutes les ressources de sa vaillante énergie étaient épuisées. Elle comprit qu’elle touchait au terme de son existence, alors elle pensa, elle aussi, à l’avenir de Benoit.

Elle résolut de s’en séparer avant qu'elle ne fut enlevée de ce monde, A tort prix elle voulait lui épargner le douloureux spectacle de ses derniers moments.

Elle se souvint d’un oncle, frère cadet de sa mère, lequel habitait le département voisin, où il exerçait l’humble métier de potier. Il se faisait vieux, et il vivait seul. Elle ne douta point qu'avant peu il lui faudrait un aide; elle le savait compatissant. Benoit, auprès de lui, ne serait pas complètement malheureux.

Comme le vieiilard ne savait pas Dire et qu’elle-même ne savait pas écrire, elle pria le messager qui faisait le service entre Marseille et Toulon, de vou'oir bien s’arrèter, en passant à Aubagne, au hameau de la Bourine, où restait le potier, et de lui demander s’il ne consentirait pas à prendre avec lui le petit fils de sa soeur sur le point de devenir doublement orphelin. Le voiturier s’acquitta volontiers de la commission et lorsqu'il revint à la C... il apprit à la Touise que son vieil oncle attendait le petit.

I] fut résolu que Benoit partirait au prochain voyage, à la fin de la semaine. Les quelques jours qui précédèrent le départ s’enfuirent avec la rapidité d’un rêve, surtout pour la pauvre mère, qui savait qu’elle ne reverrait plus son cher enfant. Pour ne pas l’attrister elle lui fit entendre que la séparation ne serait pas longue et que sitôt guérie elle irait le reprendre. Ce fut là le premier mensonge de Louise; mais elle pensait bien que le bon Dieu qui a compassion des mères affligées, le lui pardonnerait.

Elle prépara le petit bagage de l’enfant et choisit ce qu’il y avait de meilleur dans ses modestes vêtements. Elle lui donna aussi son chapelet en grains d'olives, un

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souvenir des jours heureux! C'était un présent de Marius lors de leur traditionnel pèlerinage à la Sainte- Baume (1), accompli étant jeunes novis, (2) Ce chapelet avait été le confident de ses joies, de ses espérances et de ses douleurs d’épouse et de mère ; désormais il allait être la plus chère relique de son fils!

Le jour du départ arriva. Benoit, pour ne pas augmenter le chagrin de sa mère, eut le courage de refouler ses larmes. La voiture devait s'arrêter le soir. Quand la nuit approcha. la Louise, comme elle le faisait naguère, prit son petit sur ses genoux; ensemble, pour la dernière fois, ils récitèrent la prière.

Lorsaw'ils entendirent: le roulement de la voiture, tous deux eurent un tressaillement douloureux... ils sortirent et allèrent au devant d'elle... L'enfant se jeta dans les bras de sa mère. Pour mettre fin à la douloureuse scène le voiturier, £ :% lui-même, arracha doucement le petit à l’étreinte n..ternelle, il l’assit près de lui, l’enveloppa d’une couverture, afin de le prémunir contre l’air froid de la nuit. puis il fit elaquer son fouet ct la diligence s’ébranla...

La Louise regardait s’éloioner le lourd véhicule qui emportait le reste de sa vie. Soudain, dominant le bruit des chaos elle discerna les sanglots d’un enfant... ce fut trop! elle s’élanca les bras tendus, comme pour ressaisir l’être chéri; mais, à bout de force, écrasée par

(1) Célèbre Colline de Provence. D'après la tradition c'est dans l’une des grottes de cette colline que sainte Marie Madeleine, l’illustre convertie de l'Evangile, passa dans la pratique de la plus austère pénitence les trente dernières années de sa vie.

(2) Nouveaux mariés.

la douleur, elle s’affaissa sur le chemin!

Quand elle revint à elle et qu'elle rouvrit les yeux, la Louise se retrouva dans son triste logis. Ses regards rencontrèrent cependant le doux visage de soeur Mélanie qui fut, pour la pauvre infortunce. l'ange consolateur de son amère solitude, Elle ne survécut pas longtemps à la cruelle séparation, les sanglots de Benoit retentissaient sans cesse à ses oreilles et lui martelaient le coeur: ils achevèrent de le briser.

Aux premières approches de l'hiver, quand ou feuilles jaunissantes commencèrent à joncher Je sol, la tombe de Marius s'ouvrit de nouveau: la Louise y descendait son tour!

Réunis dans la mort, en attendant l'heure du grand réveil, les deux époux dorment côte à côte, sous le regard de Dieu, au cimetière de la C.... leur paisible et dernier sommeil.

crime mme commet

IT

Batistin Giraud, le vieux potier de la Bourine, était célibataire, néanmoins il avait eu, lui aussi, au temps de sa jeunesse, son petit roman d’amour. Il avait aimé une jeune et jolie fille du pays à laquelle il n’était pas indifférent ; malheureusement il ignorait que son amour fut partagé. Comme il était gauche et craintif, il n’osait pas se déclarer, celle-ci avait pris le silence du jeune homme pour du dédain. Quand enfin le timide amoureux avoua sa flamme, il était trop tard! il avait été devancé.

Batistin était de ceux qui n’oublient pas en un jour. Il vécut seul en face de son rêve déçu. Lorsque la douloureuse plaie fut complètement fermée. il était à un âge où le coeur ne vibre plus à la voix enchanteresse de l'amour. Il demeura vieux garçon...

Son métier de potier était un gagne-petit: mais Batistin Giraud n'ayant à subvenir qu'aux besoins de sa propre existence n’avait pas d’ambition. Son ehétif négoce ne le mettait pas à l’abri de la pauvreté, il le préservait de la misère: le vieux célibataire n’en demandait pas davantage.

Comme la Louise l'avait prévu, Benoit ne fut pas malhecreux auprès de son grand oncle; celui-ci ne tarda pas à s'attacher à l’orphelin. L'enfant aussi se prit à l'aimer. Durant de longs jours il pleura sa mère, puis,

: Le

à la longue, la douleur devint plus intime: il croyait avec certitude qu'elle était au ciel et il rerierciait Dieu d’avoir hâté le terme de son douloureux pèlerinage, il lui demandait de se conserver sage et pur afin de la retrouver un jour auprès de Lui. 11 n’oubliait pas son infortuné père, mais il n'en parlait jamais pour ne pas révéler les tristes circonstances de sa mort.

Il secondait de son mieux sun vieil oncle qui était ravi de l'intelligence de son jeune neveu, Au bout de quelque temps, Benoit suffisait presqu’à lui seul à Ja besogne ; le vieillard pouvait se reposer, ses mains tremblantes devenaient lentes au travail; aussi bénissait-il la Providence de lui avoir donné un aide dans l'orphelin.

Vint pour Benoit le temps de la première communion. Il anporta dans l’accomplissement de ce grand

acte toute la ferveur de son âme candide et tout le sérieux de son esprit précocement mûri à l’école du malheur.

Batistin Giraud fut frappé de l'expression de gravité, qui se reflétait sur le visage du petit communiant au retour de la touchante cérémonie. Que s’était-il passé dans l'instant solennel, où le coeur de Dieu ne faisait qu’un avec celui de sa petite créature ? Benoit garda son secret; mais à partir de œ jour il devint plus pieux encore, Ce qui faisait dire au vieux potier: “Je crois que mon petit Benoit m'est venu tout droit du Paradis, car il est sage et doux comme un ange du bon Dieu: cet enfant ne ressemble pas aux autres.”

son âge, Fait sur le seuil de la porte auprès du vicillard, tandis que celui-ci, tout en évo-

quant les souvenirs de sa lointaine jeunesse, tumait sa longue pipe d’écume. Benoit lisait ou plus souvent crayonnait quelques dessins sur une ardoise; c'était là sa meilleure jouissance ; il n’en souhaitait pas d’autres.

On était aux premiers jours de novembre. A cette époque de l’année Batistin apportait un changement à son travail habituel, il délaissait ses pots et ses poëlons et confectionnait des santons (1). Sans être critique sévère on ne pouvait s’empêcher de constater que les santons de Batistins Giraud étaient absolument dépourvus d'art. Cette année-là ils eurent un véritable succès. Comme on complimentait le potier sur son talent tardif, celui-ci en riant de l’éloge disait, sans jalousie, en désignant Benoit qui pétrissait l’argile: voilà l'artiste!

C’est en ce temps-là que le recteur de la Bourine qui, pour cause de santé, abandonnait le ministère, eut un successeur, un nouvel ordonné : l’abbé Simonet, fils d’un célèbre sculpteur, Pascal Simonet, des oeuvres duquel Marseille s’honore.

Le jeune recteur prit possession de sa petite cure le deuxième dimanche de l’Avent. Il était suivi de sa vieille Bertrande ; elle l’avait élevé et depuis trente ans,

(1) Les Santons sont de minuscules personnages, géné:ralement faits en argile qui, au temps de Noël, agrémentent les crèches provençales. Celles-ci figurent, non seulement dans les églises, maïs encore dans chaque foyer, fidèle aux vieilles traditions du pays.

se dévouait au service de sa famille. Elle n’avait pas voulu se séparer du “petit” que depuis sa nomination elle appelait cérémonieusement : Monsieur le Curé.

Le nouveau Pasteur gagna tout de suite les SYmpathies. Pour Bertrande ce fut un peu plus long! c’est que Son abord ne plaidait guère en sa faveur. Pourtant toute la rudesse de la vieille fille n'était qu'extérieure : elle était prompte à s'attendrir sur les misères d'autrui. Cependant, dans ce coeur si bon, 1] y avait profondément enracinée une insurmontable antipathie qui remontait aux premières heures de sa jeunesse, L'objet de cette inguérissable aversion (exception faite de son vieux maître et de l'Abbé) était le sexe fort. Elle lui devait néanmoins l’insigne privilège de posséder, dans toute son éclatante blancheur. sa palme virginale, qu’elle voulait, disait-elle. emporter intacte au Paradis.

Cette antipathie chronique ne troublait pas son âme et ne l’empêchait pas d'accomplir, dans toute l’étendue de sa naturelle générosité. le précepte divin de la charité, même à l'égard du sexe abhorré.

Depuis son arrivée à la Bourine, Bertrande cumulait les fonctions de Rouvernante et de sacristain et s’acquittait à merveille de sa double tâche à la grande satisfaction de son jeune maître qui l’appelait en riant : son premier vicaire !

Comme on approchait de Noël. elle se chargea de l allation de la crèche dans la petite église, son «e- 0. 4 “chez elle”. N'aimant pas être observée dans sa pieuse besogne, elle choisissait les heures où l’humble temple devenait désert.

Un soir, qu’elle se trouvait à la sacristie, elle vit entrer, au travers de l’entre-bâillement de la porte, un

jeune garçon d’une douzaine d’années, qui s’approcha de la crèche, déposa sur le rebord un assez volumineux paquet; puis, après avoir dévotement récité sa prière, l'enfant sortit, en marchant doucement, comme pour ne point révéler sa présence.

Bertrande qui, en véritable fille d’Eve, était un tantinet curieuse, s'empressa de vérifier le contenu du mystérieux paquet; elle fut ravie de la découverte! c'était deux superbes santons: “un joueur de flageolet” et une “fileuse”, lesquels justement manquaient à la crèche! Elle alla montrer sa trouvaille à M. le Curé. L’Abbé Simonet avait hérité de l’âme artistique de son père, il fut émerveillé, lui aussi, à la vue de ces deux statuettes d'argile: deux véritables bijoux d'art!

Bertrande, qui pouvait déjà largement renseigner son maître sur les six cents foyers qui composaient sa petite paroisse, lui apprit que, sans aucun doute, les santons avaient été apportés par le petit Benoit, le neveu du vieux potier.

Comme elle en connaissait long sur le compte de l’enfant, et que de plus elle aimait à parler, le jeune prêtre en sut suffisamment pour, à partir de ce jour, chercher un moyen qui lui permit de mettre en lumière ce talent ignoré. La Providence lui procura bientôt l’occasion de s'occuper directement de l’avenir de l’orphelin; le brave potier mourut !

Un matin, maître Simonet vit apparaître dans son atelier où il passait les trois quarts de son existence, son cher Abbé accompagné d’un jeune paysan. Cette arrivée soudaine le surprit ; le vieil artiste savait combien son fils aimait peu, sans raison urgente, s’absenter de sa petite cure et il demandait quel motif sérieux l’amenait ce jour-là. Sa surprise fut à son comble lorsque l’Abbé lui désignant l'enfant lui dit: “Je vous présente votre successeur, puis, débarrassant de leur enveloppe les précieux santons qu’il avait eu soin d’emporter, afin de mieux convaincre son père, il ajouta: “Voici son oeuvre ! ”

Le sculpteur fut saisi d’admiration. Son regard allait des statuettes à la mine chétive de Benoit. Soudain, il dit au petit, qui jusqu’à cet instant n’avait pas encore compris ce que l’on comptait faire de lui :—Veuxtu travailler avec maître Simonet ? Tu as déjà du talent et tu es en voie de devenir un grand artiste !— Pour toute réponse, l’enfant, dans un élan de reconnaissance, porta à ses lèvres la main du vieil artiste. (Celui-ci. de ce jour, adopta l’orphelin!

Pour lui permettre d'achever ses études classiques

qu’il avait abandonnées en quittant son village, Benoit fut placé comme externe, dans un collège voisin. Il se mit à l’étude avec ardeur et ne tarda pas à parvenir au même niveau que les élèves de son âge ; en quelques mois il les dépassa; mais où il se surpassait C'était à l'atelier du sculpteur; celui-ci constatait avec fierté ses prodigieux progrès. Chose étrange ! quand le vieux maître lui parlait de sa joie de le voir un jour continuer son art et qu'il le nommait déjà et sans regret: son successeur, Benoit ne répondait pas, il avait en retour un singulier sourire. Simonet prenait cet énigmatique silence pour de la modestie.

Quelquefois, les jdurs de congé, on se rendait à la Bourine; Bertrande accomplissait alors des merveilles culinaires, c’était là, pour la brave fille, sa meilleure manière de témoigner à son vieux maître, et surtout à Benoit. qu’elle aimait tant, son affectueux dévouement.

Maître Simonet conduisit un jour Benoit à son pays natal. Malgré les tristes souvenirs qu’il devait y rencontrer, ce voyage fut pour l'enfant la plus délicieuse journée de sa nouvelle existence. La première étape fut pour le cimetière; une agréable surprise l’y attendait : la tombe aimée était entretenue mieux encore que toutes les autres! Benoit comprit que le coeur délicat de Soeur Mélanie s'était arrêté là: aussi la seconde visite fut pour elle. La sainte créature revit avec bonheur son ancien “petit favori”, elle constata, non sans une pieuse satisfaction, dans son regtard limpide, que linnocence était toujours la plus belle parure de cette âme délite. Longtemps elle conserva la joyeuse impression de cette visite qu’elle n’espérait pas, et, chaque jour, elle demandait à Dieu de garder sous sa puissante sauvegarde cet enfant privilégié.

La dernière halte, parce qu'il la voulait plus longue, Benoit la réservait pour la grande croix qui de nouveau se dressait sur son socle de pierre. Quand il arriva auprès d’elle il éclata en sanglots; le sculpteur ne fut point étonné de cette soudaine douleur, il était, avec l’abbé, le confident du pénible secret !

Quand, après avoir longuement prié, Benoit se releva, maître Simonet, comme jadis le vieux potier de la Bourine, remarqua sur le visage de l’orphelin une expression nouvelle, cette fois elle exprimait un contentement intime; Benoit venait de formuler un voeu!

150 Ui‘E ŒUVRE D'ARTISTE

Quiconque a connu la Louise croirait revoir son fin ct doux visage dans celui de la Madone qui domine le maître-autel de la modeste petite église de la Bourine. Ce fut la première oeuvre de Benoit ; elle fut suivie de plusieurs autres et chacune révélait la marche toujours ascendante du talent du jeune artiste.

Deux groupes: l’Espérance soutenant la Douleur ; et la Miséricorde inclinée sur le Repentir, portèrent au loin la renommée de Benoit Guéridou. 11 devenait célèbre ! le rêve du forgeron se réalisait !

Simonet voyait, sans aigreur, que son élève l’égalait déjà et qu'avant peu il ferait pâlir sa propre célébrité.

La ville de Marseille l’envoya en Italie; sur cette terre classique des arts, le nouveau pensionnaire de la villa Médicis se perfectionna encore et atteignit le sommet si aride du génie. Il revint grand prix de Rome! C’est alors qu’il entreprit son “chef-d'oeuvre” rêvé depuis longtemps. Il choisit un marbre très précieux. Sous son ciseau habile, le bloc inerte s’animait, peu à peu une Croix apparaissait et sur cette croix se dessinait une forme humaine aux lignes harmonieuses, mais portant néanmoins l’empreinte de la souffrance: Benoît sculptait un Christ mourant !

Dans ce travail merveilleux la foi et le génie se cotoyaient sans cesse ; l’artiste voulait avant tout que son

oeuvre fut une prédication vivante ; point d’exagération cependant ; la tête du Christ admirablement belle reflétait, en même temps qu’une indicible douleur, une douceur indéfinissable, telle qu’elle conven-it au Grand Martyr volontaire !

Le vieux sculpteur, de temps à autre, venait s'asseoir à l'atelier et contempler son jeune élève qui ciselait ; il ne conseillait plus; Benoit. à cette heure, l'avait surpassé; mais, chose étonnante, il ne lui parlait plus de lui succéder !

L'ouverture du Salon approchait. Sur le désir de son cher maître, le jeune artiste devait y exposer son oeuvre; il y travaillait dès l'aurore et ne laissait son ciseau que très tard dans la nuit. Ce labeur lui était trop doux pour qu’il en ressentit de la fatigue; enfin, à la complète satisfaction de maître Simonet. quelques jours avant la date de l'ouverture, le chef-d'oeuvre était

achevé.

Tout le Marille distingué et artistique se pressait, le jour du Salon de 1898, autour du splendide calvaire du brillant artiste: Benoit Guéridoa. Au nied du chefd'oeuvre, sur une carte on lisait ces deux mots, qui résumaient le verdict du jurr: Hors concours! Ce n’était qu'un concert de louanges: quel génie! disaient les uns; c’est un Michel-Ange! disaient les autres. Le vieux sculpteur exultait! Quant à Benoit, il s’était dérobé aux félicitations ; à cette heure de triomphe il était agenouillé dans une église voisine et parlait à Dieu. —“ Ma tâche est accomplie—lui disait-il—Dans la me-

br Reise te et citée

“sure de mes faibles moyens j'ai essayé de réparer le “crime de mon malheureux père; la réparation, je le “reconnais, Ô mon Dieu, n'égale pas l'outrage, mais ‘ayez égard à mon humaine impuissance et daignez “agréer avec miséricorde l'acte d’expiation filiale.

“Et maintenant permettez-moi de vous adresser une “prière: Vous qui connaissez le fond de mon coeur, “ Vous savez combien je Vous aime! Vous savez bien “aussi qu'aux brillantes ascensions de la gloire j'ai tou- “jours préféré les hiinbles degrés du Sanctuaire; ac- “cordez-moi de les gravir, Vous comblerez les voeux de “votre serviteur.”

[1 renouvela l’offrande de sa vie, de son âme. de tout son être qu'il voulait consacrer uniquement au service et à la défense de la sainte cause.

Quand Benoit quitta son Dien, la nuit était avancée ; les heures heureuses, qu'il avait passées auprès de ce tabernacle, étaient pour lui le meilleur couronnement de cette journée qui avait exalté son nom et son génie.

La ville lui offrit de lui acheter son oeuvre; Benoit refusa, il l’avait de tout temps destiné à son modeste village. -

Le 14 septembre 1898, le village de la C... était en liesse, on érigeait ce jour-là le calvaire, envoyé par Benoit à son pays natal. Selon sa volonté il devait s’élever sur l'emplacement même de la grande croix, jadis abattue par le forgeron. La fête d’inauguration fut un véritable triomphe, une foule nombreuse était accourue. L’évêque du diocèse présidait la pieuse céré-

monie, celui de Marseille s'était fait représenter. L'Abbé Sinonet prononça le discours en cette circonstance ; son éloquence naturelle toucha au sublime. Le vieux recteur de la C... versait des larmes de joie, et dans son coeur bénissait Dieu de lui avoir permis d'assister à la triomphante réparation de l'acte sacrilège qui avait tant affligé son âme sacerdotale !

Cette fois encore on eut en vain cherché Benoit. Depuis la veille, accompagné de son vieux maître, il avait été frapper à la porte de l'établissement des prêtres des missions étrangères de Paris. Il était attendu. Une fidèle correspondance entre le supérieur et lui avait mis au courant la communauté sur la vocation du jeune artiste, Vocation qui remontait au jour heureux de sa première communion,

Quand la stupéfiante nouvelle parvint dans les cercles mondains et artistiques, où Benoit comptait de si nombreux admirateurs, on n’eut, pour exprimer l’unanime surprise, que ce seul mot : folie !

Oui, folie, sainte folie dont le Christ Lui-même nous donna l’exemple et qui ne cesse d’atteindre de sa divine contagion, après vingt siècles de distance ‘1 âmes nobles et magnanimes.

Folie, trois fois sublime, dont le monde s’étunne parce qu’il Pignore; mais qui réjouit le ciel qui la b‘nit!

Depuis bientôt cina ans, le R. P. Benoit Guérido: dépense sans compter toutes les ressources de son zèle ardent pour la conversion des infidèles du Japon. Sur ce sol, où le paganisme a de si profondes racines, la semence ne lève que lentement. Cependant il est si abondamment imprégné du sang et des larmes de tant de généreux martyrs, qui ont offert à Dieu le sacrifice de leur vie pour la conversion de ce peuple encore enténébré par l’erreur, que l’avenir semble promettre une moisson abondante. Benoit est de ceux qui travaillent pour cette moisson future !

Que leur importe à ces vaillants pionniers de la foi que d’autres récoltent plus tard ce qu’ils sèment aujourd’hui au prix de nombreuses fatigues et de difficultés, du moment qu’ils préparent le règne de Dieu sur cette terre infidèle.

Le pieux missionnaire n’oublie pas sa chère patrie, ni les être aimés, qui là-bas prient pour le pieux succès de son apostolat.

Il espère retourner en France dans quelques mois pour refaire ses foræs; elles s’usent rapidement dans son laborieux ministère t sous l'influence du climat opposé à son frêle tempérament ; mais il compte que la petite halte au pays natal lui rendra cette santé qu’il perd un peu chaque jour et qu’il pourra longtemps en-

core se dévouer à ses chers chrétiens du Japon. Chaque conversion est pour lui le meilleur réconfort à toutes les privations et aux continuels sacrifices qui composent sa vie de missionnaire,

C'est une véritable fête au presbytère de la Bourine quand il arrive des nouvelles du cher missionuaire. Bertrande épie les rares moments, où M. le Curé n'est pas accaparé par son ministère, pour lui faire relire, souvent pour la deuxième fois, la dernière lettre reçue. Elle a retrouvé ses yeux d'antan et confectionne force bas et tricots pour les petits orphelins japonais dont un, écrit Benoit, a été baptisé sous son nom; ce fidèle souvenir du missionnaire à son égard remplit de joie le coeur de la vieille fille.

Le vieux sculpteur n’a pas encore abandonné son ciseau, il compte cependant se fixer auprès de son fils pour mieux s’accoutumer à l’absence de son enfant d’adoption qui lui manque toujours!

La chère soeur Mélanie poursuit sur la terre étrangère son obscure mais admirable mission d’éducatrice de l'enfance. Malgré les tristesses de l'exil elle connaît encore des jours heureux: ce sont ceux où, avec un malicieux sourire, la bonne Mère supérieure lui remet une lettre timbrée de Tokio. La chère missive demeure tout le jour dissimulée sous la blanche guimpe afin de pouvoir, dans les courts moments de loisirs, la relire encore !

A la C... on ne se souvient plus de l’acte sacrilège du malheureux forgeron. Sa mémoire se trouve désormais confondue avec celle de sa pieuse et douce com-

pagne.

Malgré l'effroyable tempête, que la haine satanique

déchaîne sur le vieux 501 : Francs, le Calvaire de la C.... demeure debout. Sa vue offusque bien les sectaires des départements : 0; ins; mais ils savent que,

s’ils s’avisaient de le vouloir « ruire, ils se heurteraient à une muraille vivante!

On peut donc espérer . | curvivra à la crise douloureuse que traverse ‘ure la Fille aînée de l'Eglise.

Puisse sa salutaire p 4 ‘ se répandre au delà des limites de l'humble + |: til Te, et couvrir de son ombre bénissante ! iv, celle qui prie, croit et espère et n’atter qu x Mhrist le Salut

et la Liberté!

ba Rancen

(NOUVELLE

“Ben sûr que j’vas “écoper” encore rentrée chez nous; ais bah! j'en secoue. Faut pas vous tourner “les sangs” comme ça, ma bonne soeur : j'suis habituée aux taloches, elles pleuvent chaque jour sur moi comme un vra: déluge, j'en recois plus souvent que de Ja brioche, j'vous assure, et même, faut ben vous le dire, plus que dun pain. Que voulez-vous? vous y pouvez rien ; d’ailleurs à présent, j'men bats l'oeil.”

L'enfant accentuait ses paroles d’un haussement d’épaules et d’un amer sourire.

La bonne soeur Thérèse écoutait, attristée, l’infortunée gamine et ne paraissait nullement effarouchée de son bizarre langage; c'est qu'avant de diriger l'école maternelle du populeux quartier de Ménilmotant, la chère religieuse avait fait un long stage à l’hônita! militaire de la capitale, là, en continuel contact avec les braves troupiers, ses oreilles s'étaient forcément familiarisées avec l’argot et les grivoiseries des faubourgs. Ce qu’elle en avait entendu, la pure et sainte fille de Dieu! Au début le rouge de la pudeur avait

empourpré bien souvent son front. Instinctivement fière et extrêmement délicate, elle avait beaucoup souffert dans ce milieu, si peu fait pour elle; mais, soutenue par la grâce et secondée de sa virilité naturelle, elle s’était insensiblement aguerrie pour l’apostolat, peu enviable, auquel elle avait consacré sa jeunesse, sa beauté et son coeur.

Elle savait bien que dans les grandes cités, où la bienfaisante influence du christianisme est de plus en plus supplantée par les doctrines malsaines dont on sature le peuple, cet éternel enfant qui se laisse si aisément séduire par les longues harangues des orateurs à solde, et berner par de magnifiques promesses jamais réalisées ; elle savait bien, la sainte créature. que la misère matérielle n’était point la pire détresse. Combien elle S’apitoyait sur la démoralisation règnant en souveraine chez ces êtres sans Dieu! Mais pour atteindre leurs pauvres Âmes égarées ne Ini fallait-il pas aller les chercher la première? Ils n’allaient pas venir vers elle: elle devait donc aller à eux, fût-ce jusqu’au bord de la fange du vice? En effet la pieuse femme ne se rebutait jamais et à chaque infortune morale ou physique, qu’on lui signalait, elle s’empressait de tendre une main secourable.

Tandis que la fillette, si hâtivement blasée de la vie où elle entrait à peine—elle n'avait pas dix ans—fixait un dernier regard, dans lequel se lisait la plus complète indifférence, sur les débris de la bouteille—qu'elle venait de briser en tombant—et sur son perfide contenu qui humectait le sol : Soeur Thérèse, le coeur tont bouleversé, entraînait la gamine à son dispensaire. Avec un geste de mère elle étanchait le sang coulant en abondance

d’une large blessure qui traversait la main de l'enfant.

“Pauvre pauvre petite,” murmurait Soeur Thérèse, douloureusement émue devant une si précoce misère.

—“ Pourquoi courir ainsi? avec une bouteille dans les mains, c'était imprudent ; tu vois. par toi-même, le triste résultat.”

—Ben dame, ma bonne soeur, c’est pas q'ça m'amuse ; c'est qu’il faut que j'me dépêche, car le père est toujours pressé d’avoir sa “verte” qui le rend si dur pour moi. J’ai beau jouer des jambes et fendre l'air, y trouve toujours que j'ai flâné en route. Pensez si doit tempêter à c’t’heure. Mais j’me sens si bien près de “eus, que j'me moque du “galop” qui m'attend.”

—Et ta mère, questionna la reli gieuse, de plus en plus intéressée par la naïve confiance de la pauvrette ?

À ce doux nom, qui évoquait un heureux passé sans doute, le visage de la petite :lessée refléta soudain une triste gravité.

—Maman est morte, il y a longtemps, j'étais toute petite—j'crois bien que j'avais cinq ans—j’m’en souviens bien pourtant. Elle était bonne, oh! oui bien bonne, corime vous devez l'être, vous, ma soeur. En ce temps là le père ne buvait pas; il ne tapait pas non plus, au contraire il me caressait et me faisait sauter sur ses genoux.

On habitait loin, bien loin d'ici. Il y avait chez nous des champs, des gros arbres, des fleurs plein les chemins, des jolis oiseaux qui sautillaient dans les buissons avec des petits cris joyeux. C’était l’espace libre, je pouvais y courir à mon gré sans risquer de rouler sous un omnibus—comme ça a failli m’arriver hier — On mangeait à sa faim .. Quand Maman est morte,

papa est devenu sombre; beaucoup d’hommes, que j’avais jamais vus, venaient à la maison, ils lui disaient qu’à la ville on gagnait beaucoup d’argent, sans se tuer de fatigues comme pour travailler la terre qui ne rapporte rien. Alors, un soir on est parti pour cet enfer de Paris où l’on est si malheureux et où les papas deviennent si méchants...

—Comment t’appelles-tu ?

—Marie-Louise.

—Eh bien, ma petite Marie-Louise, veux-tu venir me voir, chaque jour, si tu le peux; j’essayerai de remplacer auprès de toi cette petite mère qui t’aimait tant et que tu regrettes; mais qu’un jour tu reverras.

L'enfant eut un incrédule sourire.

—Comment peut-on revoir ceux qu’on jette dans le grand trou noir ?

—Ceux-là — répondit la religieuse, — possèdent une âme, comme nous en avons une nous-mêmes, et cette âme, mon enfant, échappe à l’empire de la mort; le corps seul descend dans la tombe...

—Alors — demanda-t-lle intriguée — cette âme, où donc qu’elle va ?

—Au ciel, si elle a aimé et servi Dieu durant son passage ici-bas ; en enfer, si elle l’a volontairement méconnu et gravement offensé.

—Papa dit que la religion c’est de la blague, qui faut pas croire les curés, que d’ailleurs y a pas de bon Dieu. C’est vrai qu'avant de venir ici y parlait pas comme ça. Maman me faisait dire de belles choses à ce bon Dieu; mais je ne les sais plus.

—Si tu veux, je t’en ferai souvenir, et si tu pries encore, tu seras heureuse.

—Papa ne me battra plus alors?

—Le bon Dieu te protégera, répondit gravement soeur Thérèse.

Après avoir réconforté la pauvre petite fille, elle la congédia, non sans une secrète angoisse. Il lui coûtait de la renvoyer les mains vides; un moment elle avait pensé réparer l'accident, afin d'éviter une cruelle correction à sa nouvelle petite protégée.

Qu’allait dire la brute en la voyant revenir sans son infernale boisson, surtout après un si long retard? [a pauvre Coeur en frémissait. D’un autre côté sa conscience se refusait à satisfaire la passion de l’alcooïique, même dans le but d’épargner l’innocente victime. Pour la première fois de sa vie le tendre coeur et la consciencæ délicate de soeur Thérèse entraient en lutte. Jamais sa charité, si ingénieuse pourtant, ne s’était butée à un semblable piège. Cependant le devoir l’emporta. La pieuse servante de Dieu avait une ressource : la prière. Après avoir pressé une dernière fois la pauvrette dans ses bre:, et tracé, selon la coutume, avec son pouce, le signe de la croix sur le jeune front, elle la renvoya, puis, avec toute la ferveur de sa foi, elle confia l’enfant sans défense à l’Eternel Ami du pauvre et de l’orphelin. La confiante supplication fut entendue. Quand la petite rentra dans son triste réduit. l’ivrogne, las d'attendre, de menacer, de jurer, avait fini par se jeter sur son grabat et s’était endormi...

Doucement, marchant sur la pointe de ses petits pieds, retenant jusqu’à son souffle, pour ne pas réveiller son père, à son tour elle se glissa sans bruit sur l’amas de guenilles qui lui servait de lit. A la longue, sous l’empire de la fatigue et du sommeil, ses paupières s’alourdirent. Alors, elle vit en rêve une femme jeune et

belle qui se penchait sur elle avec un gracieux sourire et

cette radieuse apparition ressemblait étrangement à la bonne soeur Thérèse......

Comme « «2 l'avait promis, la fillette était retournée auprès de sa bienfaitrice. Au lieu d’arpenter les rues, ainsi qu’elle faisait durant les longues heures où le logis était vide et où elle demeurait livrée à elle-même, Marie-Louise accourait à l’école maternelle. La pieuse directrice l’y gardait, jusqu’au moment de la “sortie” des usines.

Grâce aux bons soins de i’excellente religieuse, la pauvre petite fleur, que les souffrances et privations quotidiennes avaient si rapidement étiolée, retrouva bien vite la vigueur des premières années de son enfance, écoulées sur les genoux de la plus aimante des mères, dans l’atmosphère douce et paisible du village.

Le moral avait subi la même heureuse influence. Toutefois la transformation sur ce poi-t avait été un peu plus lente.

Le blasphème de l’impiété avait trop souvent retenti à son entour pour qu’il n’en restât pas quelque vestige en cette âme enfantine.

“S'il y a un Dieu—disaient les incroyants et raisonneurs du populeux quartier—d’où vient qu’il y a en ce monde des êtres qui, sans l’avoir plus mérité que d’autres, naissent et vivent dans les honneurs et l’opulence, tandis que nombre de leurs semblables, du berceau à la tombe, n’ont pour tout partage que la sombre misère et le cruel mépris ?”

Les “demi-savants” du voisinage résolvaient à leur façon le désolant problème.

“Dieu — expliquaient-ils sentencieusement — n’est qu’une pure invention cléricale ; l’autre vie, ses récompenses et ses châtiments une absurde chimère, dont on berne le peuple afin de le mieux dominer. Seul le “Destin” préside à notre entrée dans la vie et, suivant son Caprice. il fait de l’homme ou un heureux ou un paria. Mais—ajoutaient-ils encore—le “Progrès”, ce grand réformateur de Phumanité, allait heureusement niveler cette injuste inégalité. En attendant cette ère d’universelle jouissance, il n’y avait point d’autres remèdes, quand on ne pouvait se révolter, que de se courber devant l’inexorable fatalité” Ainsi parlaient nos sophistes de faubourg. Leurs dissertations, aussi fausses que désespérantes, attisaient singulièrement l'envie et la haine qui grondaient sourdement dans l’âme des malheureux prolétaires, Le père de Marie-Louise était de ceux-là.

Aïnsi catéchisée, ignorant que la pauvreté et son cortège de maux chrétiennement acceptés seront un jour changés par Dieu en une félicité sans fin, l’enfant trouvait qu’en effet il y avait de criantes injustices ici-bas; elle ne le sentait jamais autant que lorsque, dans ses courses vagabondes à travers la cité, il lui arrivait de rencontrer des enfants de son âge qui, l’air confiant et joyeux, passaient la main dans celle de leur mère, laquelle les regardait tendrement en écoutant leur gai babil. Devant ce bonheur, dont elle avait été si tôt sevrée, son pauvre petit coeur se serrait, des larmes gonflaient ses yeux; alors, plus triste et plus découragée que la veille, elle reprenait le chemin dn logis froid et

nu où, à la place des caresses maternelles, elle ne retrouvait qu’un père ivre-mort, la misère, la faim et des coups. ...

Lorsque, sous la douce figure de soeur Thérèse, la Charité accourut au secours de la petite blessée, il était temps! Le farouche désespoir n’allait pas tarder à commencer son oeuvre. (Cette enfant de dix ans qui ne pouvait lever ses regards vers le ciel, qu’on lui disait être une “stupide superstition”, et qui, en les abaissant sur la terre, n’y voyait qu’amertumes et souffrances, n'avait plus qu’un désir: mourir!

Soeur Thérèse avait apporté dans sa nouvelle tâche tout le tact, l’intelligence et la bonté dont son esprit et son coeur étaient si largement pourvus.

Par le plus providentiel des miracles le vice n’avait pas même effleuré l’enfant. Cette consolante découverte fut le meilleur encouragement de la zélée éducatrice.

Ses efforts furent couronnés d’un succès au delà de ses espérances. Marie-Louise devint la plus chère conquête et la plus douce consolation de son laborieux apostolat.

La gamine de naguère était devenue une grande et ravissante jeune fille; seule l’exquise candeur de son âme, qui se reflétait tout entière dans son limpide et doux regard, égalait sa beauté.

Plusieurs jeunes et honnêtes ouvriers d’alentour

avaient sollicité la main de la protégée de soeur Thérèse; mais dans l’intime de son coeur l’angélique jeune fille s'était déjà donnée à Dieu. Elle s’était sentie attirée de bonne heure vers une vocation plus haute et plus sainte que celle du mariage ; elle aussi avait rêvé de revêtir un jour les pieuses livrées des Filles de Saint Vincent de Paul, dont une avait fait son bonheur...

L’ouvrier adorait sa fille, elle était si sage et si belle! Lorsque les camarades de l’usine lui disaient : “ Père Rancurel, savez-vous que vous avez un joli brin de fille, le bonhomme en devenait cramoisi de plaisir et d’orgueil. 11 regrettait amèrement de lui avoir fait une enfance si malheureuse ; mais la bonne jeune fille avait pardonné et oublié.

Il se plaisait en son petit logis, qu’ensoleillaient les printaniers vingt ans de Marie-Louise, Nul n'aurait reconnu dans les deux riantes chambreettes l’infect taudis de jadis. Depuis longtemps, grâce à la maternelle sollicitude de soeur Thérèse, la misère avait fini par faire place à un certain bien-être qui s’était accru encore depuis que la jeune fille, ouvrière économe, habile et diligente, avait augmenté par son propre gain le salaire de l’ouvrier. On aurait dû être complètement heureux dans ce foyer. Cependant il y avait dans les grands yeux d’azur de Marie-Louise une expression mélancolique laquelle, tout en ajoutant un charme de plus à son délicieux visage, révélait un secret chagrin. Malgré les délicates industries de ga filiale tendresse pour arracher son père à l’empire de sa funeste passion, celui-ci en était toujours le docile esclave. A la moindre tentation ses bonnes résolutions s’évanouissaient ; la “Boisson”, cette implacable enne-

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