PAPE
mie du bonheur domestique, continuait de démoreliser l'intelligence, l’âme et le coeur du travailleur dans ses vapeurs abrutissantes.
Marie-Louise priait avec toute la ferveur de son coeur virginal pour la conversion de cette âme si chère. Quand elle entendait, à l’heure ordinaire où l’homme rentrait chez lui, un pas lourd qui butait à chaque marche de l'escalier, elle soupirait douloureusement, et tandis que l’ivrogne, après s'être laissé tomber sur sa couche, dormait l’épais sommeil de l'ivresse, la pure enfant se prosternait et répandait des pleurs au pied du crucifix, divin consolateur et suprême réconfort des plus amères détresses et des plus désespérantes douleurs. Lorsque les premières lueurs de l’aube venaient de nouveau éclairer le logis, bien souvent Marie-Louise priait et pleurait encore...
“Eh bien, ma chère enfant, aurais-tu une bonne nouvelle à m’apprendre, que tu me sembles plus joyeuse que de coutume ?”—questionnait affectueusement soeur Thérèse en caressant de sa main fine et pâle le front lisse de sa protégée—est-ce que ton père se corrigerait ?...
—Je crois, ma soeur, et je suis même convaincue, que mes voeux seront bientôt comblés—répontit la jeune fille.
—Vraiment petite! mais d’où te vient cette heureuse certitude ?
—C’est que pour fléchir le bon Dieu jai enfin pris le bon moyen.
—Comment cela—répliqua la bonne religieuse intri-
guée—ne pries-tu pas, depuis longtemps, avec une courageuse persévérance ?
— Oui, seulement pour triompher de la triste passion, qui efface de jour en jour dans l’âme de mon père les sentiments chrétiens de son enfance et de sa jeunesse et le ravale au rang des êtres sans raison, la prière seule ne suffit pas, il faut y joindre le sacrifice ; alors...
Elle s'arrêta hésitante.
— Alors ?—insista sa maternelle amie, subitement inquiète.—Marie-Touise approcha ses lèvres de l'oreille de s<ir Thérèse et lui confia tout bas ce qu’elle aurait tant voulu garder secret. Celle-ci tressaiilit, « Oh, ma fille” s’écriat-elle dans un accent de douloureux reproche—qu’astu fait ? non, le bon Dieu n’en demande Pas autant.
—Laissons-le faire—interrompit doucement la pieuse enfant.—Ayant dit ces mots, elle tendit son front au baiser de sa chère confidente, afin de prendre congé d'elle.
—Tu me quittes déjà, Marie-Louise ?
—Eh oui, ma soeur, bien à regret, je vous assure ; car, après les heureux moments que je passe en l'intimité du bon Dieu, je n’en goûte point de meilleurs que ceux que je vis ici, en votre aimante Compagnie; mais aujourd’hui c’est le jour de “paye” et vous savez que c’est en même temps un jour de tentation pour mon père ; de plus c’est son anniversaire, “aussi lui ai-je préparé, pour la circonstance, une petite surprise et j'ai même ajouté un petit “extra” au menu d'habitude. Pensez s’il va être content !
Pour ces raisons je veux tâcher de le rencontrer à la sortie avant que les camarades ne l’entraînent au bar.
Au revoir, ma soeur, priez bien pour moi et... pour lui !”
Pendant que Marie-Louise s’éloignait, débordante de santé et de jeunesse, soeur Thérèse la suivait des yeux et murmurait, en joignant les mains dans un geste suppliant: “Mon Dieu, mon Dieu! ne permettez pas cela, ah! non, pas elle...”
Pour arracher l’âme de son père à l'empire de la triste passion qui le dominait chaque jour davantage, Marie- Louise, dans son héroïque pitié filiale, avait offert sa vie à Dieu.
Soeur Thérèse venait de s'endormir. Son repos était, certes, bien gagné; car la journée avait été des mieux remplies.
Entre les heures consacrées aux soins des bambins de l’asile, la digne fille de Saint-Vincent de Paul allait porter aux pauvres souffrants, qui ne pouvaient venir à elle, ses consolations et ses remèdes. Elle avait tant gravi d’étages ce jour-là que ses jambes, infatigables pourtant, ne la portaient plus. Cependant, avant de demander au sommeil la réparation de ses forces épuisées, la chère soeur avait bien longuement prié pour l'enfant chéme de son âme et pour la conversion du malheureux alcoolique, qui, sans sa coupable habitude, aurait fait, certainement, un honnête ouvrier et un excellent chrétien.
Tout à coup, elle fut réveillée par le timbre du dis-
pensaire que son humble cellule avoisinait. “Ce doit être un malade bien preseé”—se dit-elle—En hâte elle se rendit à sa pharmacie, En ouvrant la porte elle reconnut une femme du quartier. Venez vite, ma soeur, lui dit celle-ci—le père Rancurel m'envoie vous -hercher. Paraît que sa fille, “file du mauvais coton” à c’t’heure.”
Sans en entendre plus, atterrée par la brusque nouvelle, mais dominant son émotion, soeur Thérèse accourut au chevet de Marie-Louise, Celle qui l’avait quittée quelques heures auparavant, parée de sa fraîcheur et de sa grâce printanières, était étendue sur un lit de douleur et semblait privée de vie. Auprès d’elle, à genoux, arrosant de ses larmes et couvrant de baisers la petite Main, qui pendait inerte sur le couvre-lit de cretone fleurie, le père Rancurel, écrasé par ce subit malheur, pleurait et répétait, entre deux sanglots: pardon, pardon...
Quand la jeune malade aperçut sa sainte amie, un doux sourire irradia son pâle et beau visage: en retour les pleurs de l’homme redoublèrent. Malgré la muette, mais suppliante protestation qui se lisait dans les grands yeux de Marie-Louise, son père fit à soeur Thérèse le tragique récit suivant.
“Je sortais de l’usine, bien décidé ce soir d’aller tout ‘droit à la maison, —mes longs retards chagrinent tant “la petite !—seulement ma volonté est toujours vaineue “par ma vilaine passion. Tout comme les autres fs, ‘je cédai à la tentation, jointe aux instances des cama- “rades, et j’entrai, avec eux, à l’estaminet qui fait face “à la fabrique.
“Nous avions bu deux “tournées” lorsque le contre-
“ maître en proposa une troisième, afiu—me dit-il— “ d’arroser ma cinquantaine.
“ On commençait à voir trouble; l’absinthe surchauf- “fait déjà nos cerveaux; j'étais le plus excité de l’in- ‘“ fernal groupe.
“Tout à coup les refrains obscènes, qui alternaient “avec les disputes, cessèrent brusquement, Timide, “mais résolue, Marie-Louise venait d’entrer !
“ Saisi par cette apparition inattendue, honteux d’être “surpris par ma fille en une telle société, si peu digne “d’un honnête homine, je me disposais à la suivre; “lorsque je vis le contre-maître—un débauché sans “ pareil—s’approcher d’elle. Un moment il fut comme “ décontenancé devant l’attitude énergique et fière de “ma vertueuse enfant; mais, enhardi par les rires et “les encouragements cyniques des buveurs, il recouvra “ioute son audace et saisit sa proie.
“ D’un bond de fauve je sautai sur le misérable et dé- “livrai mon ange de sa brutale étreinte. Alors, furieux “ de ea défaite, il s’empara d’une des bouteilles que nous “venions de vider ensemble et d’un geste menaçant il “]a brandit au dessus de ma tête. Hélas! le projectile, “]ancé d’une main dont la rage décuplait la force, s’a- “ battit, en un choc terrible, sur la poitrine de mon en- “ fant chérie qui, pour parer le coup, s’était, d’un mou- “ vement rapide, placée entre mon agresseur et moi. Elle “jeta un cri et tomba sans connaissance à mes pieds. “Un flot de sang jaillit en même temps de sa bouche.
“ Soudainement dégrisé, fou de désespoir et de dou- “]eur, je la relevai et portant dans mes bras mon pré- “ cieux fardeau je m’enfuis du bouge de malheur.” Le pauvre homme se t.i, les sanglots le suffoquaient.
Un nouveau flot de sang vint empourprer les lèvres de l’angélique malade, Son regard doux et résigné se fixait avec une tendre pitié sur son père; mieux qua des paroles il lui disait : je vous pardonne.
Ni les soins maternels de la bonne soeur Thérèse, ni les efforts opiniâtres de la science, stimulée par la. charité; ni la jalouse et paternelle tendresse de Rancurel ne purent rendre à la vie la douce petite Maric-Louise, Son sacrifice était accepté. [lle était assez pure, la sainte enfant, pour que Dieu irourit une satisfaction suffisante dans ce volontaire holocauste; en retour I] se réservait d’exaucer les pieux désir: de son humble créature au delà de ce qu’elle avait souhaité.
Un soir que la jeune malade se sentait plus faible que d'ordinaire, comprenant que la mort n'était plus pour elle qu'une question d'instants, ella appela son père qui pleurait silencieusement dans un Coin. Rassemblant le peu de force, qui lui restait, elle lui exprima ses dernières volontés. Auparavant, elle voulut le consoler et lui prouver que dans les tristes circonstances, qui venaient si soudainement de bouleverser leur existence, il ne fallait y voir que la volonté de Dieu.
“Mon vère—lui dit-elle d’une voix, Où passait tout “son amour filial—ne vous désolez pas. Je m’en vais ‘vous quitter, mais il le faut pour notre mutuel bon- “heur. Je meurs parce que Dieu le veut; ma mort “c’est votre vie, la mienne sera la rançon de votre âme. “Pour la sauver il n’y avait que le sacrifice, c’est le “moment de l’accomplir. Votre généreuse acceptation
“ de l'épreuve effacera le passé et vous soutiendra dans “les luttes du présent.”
L’infortuné père écoutait sa fille avec un religieux respect ; il se sentait en présence d’une sainte; la grâce transforniait déjà son coeur : il était converti!
La mourante reprit : “ Vous romprez avec votre mau- Vaise habitude, n'est-ce pas? Surtout je vous demande de revenir aux sentiments chrétiens, qui faisaient autrefois l'honneur et la joie de votre vie.
—Devant Dieu qui nous voit et nous entend, ma fille, je te le jure, dit l’homme en levant sa main tremblante vers le crucifix appendu à la muraille de l’alcôve.
—Je voudrais—dit Marie-Louise—vous adresser une prière !
— Parle, inon enfant aimée, tes volontés seront sacrées pour moi.
—“ Quittez la ville, elle ne peut qu'être dangereuse “pour votre âme; ses séductions et ses tentations vous “ enlaceraient malgré vous dans ses pernicieux filets. “Vous seriez encore vaincu. Redevenez le paysan de “ naguère. Retournez à la terre; elle sera votre plus “ sûre amie et votre meilleure sauvegarde. Auprès d’elle “ vous retrouverez les pieuses traditions et la foi bénie “ de votre enfance. dont elle est la vigilante gardienne.”
Il dit: je partirai...
—Oh merci!—répondit la malade—et portant à ses lèvres, glacées déjà par l’approche du trépas, la main caleuse de l’ouvrier.—Elle murmura: A présent, père, je puis mourir car vous êtes sauvé !
Ce furent ses dernières paroles . ;
Quelques heures plus tard les célestes phalanges comptaient dans leurs rangs un ange de plus!
Le père de Marie-Louise a scrupuleusement obéi aux volontés dernières de sa fille. Il est retourné au village emportant avec lui la dépouille chérie, qu’il n’a pas voulu laisser dans ce Paris, qui lui a gâté les meilleures années de son existence et ravi son unique enfant.
Depuis la mort de la jeune fille jamais un verre d’alcool n’a approché les lèvres de Rancurel. Non-seulement il est au nombre des plus sobres du pays ; mais le vieux pasteur qui dessert le hameau ne compte pas de paroissiens plus assidus que sa “chère brebis retrouvée.” Chaque matin, avant de se rendre aux champs, le brave paysan entend dévotement la messe et lorsque, le soir, il regagne le village, il ne manque pas, après avoir souhaité un “bonsoir” au bon Dieu, d'aller s’agenouiller sur la tombe fleurie de Marie-Louise, qui dort son dernier sommeil à l’ombre de l’humble église où elle fut baptisée et dont elle aimait tant à se souvenir.
Depuis que Rancurel est revenu au pays les pauvres de la localité, voire même ceux d’alentours, sont plus largement secourus. Ceux-ci ignorent le nom de leur généreux bienfaiteur, nul doute qu’il l’ignoreront longtemps encore ; car, lorsque ce dernier remet au bon curé la recotte presque entière du fruit de ses récoltes, il ne manque pas d'ajouter : “ Surtout, Monsieur le curé, ne dites rien ; il suffit que l’on sache Là-Haut, je ne veux point d’autres récompenses.”
Chaque soh durant les longues veillées d’hiver, Rancurel va trouver le pieux curé, son meilleur ami à cette heure. Entre deux parties de cartes on cause un peu de la “petite” que celle-ci a faite enfant de Dieu et de
l'Eglise. Dans son coeur le bon vieux prêtre la canonise déjà et dans ses difficultés il lui arrive bien souvent d'appeler à son secours l’ancien “petit agneau” de son humble bercail. Le sacrifice de Marie-Louise porte ses fruits. Son père est un des plus zélés apôtres de la ligue de la tempérance. Il a déjà entraîné à sa suite presque da moitié des hommes de son village, et il dit qu’il ne veut pas mourir avant de les avoir tous enrôlés. (C’est là son oeuvre par excællencæ. I] lui consacre sa vie, son temps, son argent et tout son coeur !
Tout dernièrement le père Rancurel écrivait à la chère soeur Tuérèse Gans une orthographe des plus fantaisistes mais où son âme simple, bonne et naïve se révèle tout entière, la touchante lettre suivante :
Ma chaire seure
Je viens par la praisante vous aprandre une bone nouvelle qui jen suis certain vous fera un grand plaisier. Ce matin j'ai été élu, à l’unanimité par le conseil de la société de tamperance “praisident” de la dite société. Ca vous prouve qu’on est un home qui tient ses praumesses . ..
Monsaignieur l’Evaique est venu présider la çairémonie: Il a dit comme ça. “ La société de la tampérance “est uniquement compausée d’homes de coeur et de ‘courage. C’est une falange d’élites qui fait honeur “à la Patrie, vous, mon chair ami, par votre bone con- “duite, votre sobriaité, votre piété, vous avé mérité “d’être nomé “génairal” de ce vaillant bataillon ; je “vous en failicite. Ne vous arrêté pas dans cette voix “glorieuse. Enrolé dans votre noble sociaité de nou-
‘veaux camarades afin que vous mainteniez toujours “votre premier Tan parmi jes ligues de la région.” I] a dit encore bocoup de belles choses mais j'ai pas pu tout retenir, peut être bien que Ça me reviendra, alors je vous conterai ça de vivevoi.
En partant Monsaignieur m’a sairé la main vous pansez si le Père Rancurel était fier? j'en suis encore tout ému...
Depuis que j'ai brisé avèque la ‘“gueuse” qui ruinait ma santé et perdait mon âme, j'ai quasiment rajeuni, et je me porte bien. Je crois que le bon Dieu et Marie- Louise doivent être contants de moi, n’est-ce pas ma seure? Moi aussi, je suis bien contant.
J'irai biento vous fère une visite en attendant je me signe votre humble sairviteur.
Hypolite Rancurel.
À la tombée du jour, fier et heureux, le brave père Rancurel s’en allait déposer sur la tombe de sa fille, son insigne de président...
klne Ame de Pretre
(NOUVELLE
Tandis que la gent enfantine du hameau de Moustiers-Saint-Louis allait se dédommager sur la place ombragée de l’église du supplice d’une longue heure d’immobilité, le bon Abbé Montmoret, le catéchisme achevé, Tegagnait d’un pas précipité son modeste presbytère. À la hâte il prit quelques hardes, une minuscule statuette de la Vierge, son bréviaire et un crucifix, puis il enferma le tout dans un petit sac de cuir dont les coins usés dénotaient un long usage.
La vieille Annette, qui depuis bientôt trois lustres se dévouait à son service, l’aidait, tout en s’essuyant furtivement les yeux, dans ses préparatifs de départ.
—Alors, lui dit-elle, de ce ton bourru qui ne la quittait guère, ce qui ne Pempêchait point d’être la meilleure et la plus sensible des créatures, alors, vous n’voulez pas toucher à vot dîrer ? Ga n’a vraiment pas d’bon sens d’se mettre en route avec l’estomac creux... Vous devriez ben, au moins, prendre vot’ potage.
—Je suis trop pressé, ma bonne Annette, répliqua PAbbé, dans un quart d’heure le train sera en gare, j'ai tout juste le temps de m’y rendre; mais consolez-vous, vous n’aurez pas allumé vos fourneaux en vain, le bon Dieu ne manquera pas de vous envoyer tout à l’heure
quelque pauvre hère affamé, lequel, je vous assure, fera plus d’honneur que moi-même à votre menu.
La vieille servante haussa les épaules en marmottant entre ses dents: Y sera ben toujours le même.—Vous r’viendrez vite? questionna-t-elle sur un ton mi-faché, mi-désolé.
—“Certainement ; ce n’est qu’une absence d’une quinzaine de jours au plus, il faut que je sois de retour pour la Semaine Sainte et nous sommes déjà à la mi-carême. Allons, ma bonne, ayez courage, ne pleurez plus et priez pour noi ; surtout ne rebutez point les pauvres qui viendront frapper à la porte de la cure, ce sont, vous le savez, les amis de prédilection de Notre-Seigneur et les miens, traitez les donc en conséquence; n’oubliez pas non plus de porter chaque jour du bouillon à la veuve du vieux Batiste, soignez-vous aussi; adieu !”?
Dix heures plus tard, le pasteur de Moustiers-Saint- Louis battait le pavé de la capitale où s’étaient écoulées son enfance et sa jeunesse, et qu’il n’avait plus revue depuis de longues années. Une triste nécessité l’y ramenait aujourd’hui... Après avoir longtemps marché à travers les rues de la métropole, il s’arrêta coudain devant un vaste bâtiment dont la vme le fit douloureusement frissonner ; alors il traça dévotement sur son coeur le signe de la croix en murmurant: Mon Dieu, je vous l’offre ! et, subitement rassénéré, il entra...
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L’Abbé Joseph Montmoret était le fils d’un soldat et d’une sainte,
Il avait hérité de la bravoure de son père et de la piété, à la fois virile et tendre, de sa mère.
Son enfance et son adolescence sttaton! conservées dans une entière innocere : ‘« jour de sa première communion le petit Joseph avait eu le rare privilège d'apporter à son Dieu un coeur paré encore de sa candeur baptismale.
L'expression de sa physionomie, ouverte et résolue, révélait une âme droite et une énergie peu commune : il ÿ avait en lui l’étoffe d’un saint et d’un héros.
Un jour—Joseph Montmoret venait d’atteindre sa seizième année—i] se présentait devant le vaillant général de Charette, lequel se disposait avec l’aide de ses Zouaves, à voler au secours de Pillustre Pie IX dont les états avaient été envahis par les troupes de Garibaldi.
Mon Général—lui dit l'adolescent d’un ton ferme et décidé—je viens solliciter la faveur d’être enrôlé dans votre bataillon.
— Mais, répliqua Charette, ému néanmoins de la noble démarche de l'enfant, tu es bien jeune pour t’exposer au feu de l'ennemi.
—l’ai seize ans, mon général, et je suie orphelin; si je meurs au combat je ne ferai donc faute à personne ;
puis je suis fils de militaire; mon père, ajouta-t-il, avec une flamme dans les yeux, était un des héros de Malakof, il est mort au champ d'honneur; son sang valeureux circule dans mes veines; qu'importe mon âge, du moment que je puis tenir un fusil et que je n’ai pas peur.
Joseph plaida si bien sa cause que moins d’un mois après il se battait comme un vieux brave sous les murs de Castelfidardo.
Le courage et l’irrépidité du petit zouave avaient fait l'admiration de ses compagnons d’armes.
Dix ans plus tard, Montmoret se signalait de nouveau par sa bravoure. Son héroïque conduite à Patay et à Loigny lui valaient le grade de sergent et la médaille.
Le succès cotoyait sa destinée; sa belliqueuse ardeur faisait présager un soldat d’avenir; mais le sergent Montmoret rêvait autre chose que la gloire humaine, depuis longtemps il aspirait au sacerdoce ; il voulait être prêtre et le devint....
Au lendemain de son ordination, Monseigneur, en lui assignant son nouveau poste, lui disait, non sans émotion: “ Mon fils, la paroisse de Moustiers-Saint- “Louis, qu'atjourd'hui je confie à votre ministère, est “hélas! peu fervente. Je vous avertis que vous aurez “beaucoup à souffrir et beaucoup à lutter pour opérer ‘quelque bien; mais ce qui me rassure, c’est que vous “devez être aguerri au combat; car, ajouta malicieuse- “ment le prélat, le sergent Montmoret ne doit pas être “tout à fait mort en vous. Courage, mon cher enfant, “ Dieu vous secondera dans votre pénible tâche et j’ai la “douce confiance que Sa grâce et votre zèle ne tarde- “ront pas à accomplir des prodiges.”
Le Dimanche suivant le nouvel ordonné prenait possession de sa petite cure. Monseigneur avait dit vrai, les habitants de Moustiers-Saint-Louis, en matière de religion, vivaient dans la plus insouciante indifférence ; le pauvre prêtre en fut navré! Sur les trois cents foyers qui composaient sa petite paroisse, c’est à peine si le quart assistait à la messe le dimanche +1 encore dans ce faible nombre fallait-il inclure quelques hommes, qui abandonnaient aux femmes la pratique du devoir pascal.
L?Abbé Montmoret, les premières heures d’abattement passées, retrouva hien vite son énergie native: il
n’était point homme à gémir et à laisser faire. Au soir de sa première journée d’apostolat, qui lui avait fait prévoir tant d'obstacles, il s’agenouillait aux pieds de la Sainte Vierge, et dans un langage plein de foi et quelque peu original—derniers vestiges de sa primitive carrière—il lui disait : Ma bonne Mère, si vous le voulez, “eh bien! nous allons travailler à nous deux. Le diable “je le vois, a établi ici ses quartiers généraux, il faut “que nous l’en délogions et que nous lui arrachions les “pauvres âmes qu’il tient sous son infernale domina- “tion. L'’ennemi est puissant, j’en conviens. Seul je “ne pourrai le vaincre; mais vous, ma bonne Mère, “Ecriture nous le dit “vous êtes terrible ccmme une ar- ‘“ mée rangée en bataille”? Si donc vous êtes avec moi “le succès est certain et tous les mécréants de Moustiers- “Saint-Louis ne tarderont point à devenir des chré- “tiens modèles. Vous serez mon “général” et moi je “combattrai sous vos ordres. Je sais quelles sont les “armes qu’il va me falloir opposer à l’astucieux adver- “saire que je veux vaincre; “il me faudra beaucoup “prier, beaucoup souffrir; mais, bah! j’ai été soldat, je “suis accoutumé à la dure; allez, ne m’épargnez pas. “Je suis prêt à tout, j'accepte tout et j’abandonne entre “vos mains mes chétifs mérites pour que vous en dis- “posiez en faveur de mon petit troupeau que je veux, “çcoûte que coûte ramener au bercail de la S-inte ce Eglise.”
Une telle charité ne pouvait demeurer stérile. bout de quelques mois d’un laborieux apostolat l’Abbé
tit
Montmoret récoltait les premiers fruits de ses longues prières et de ses généreuses expiations.
Quelques hommes eurent alors le courage d’abdiquer avec le respect humain. Tout d’abord leur conversion ne se borna qu’à la sanctification des quatre fêtes d’obligation ; heureusement ils ne s’arrêtèrent point à ce premier effort; l'année suivante ils faisaient leurs pâques et devenaient, pour tout de bon, des catholiques pratiquants.
La moitié du sexe fort de Moustiers-Saint-Louis suivit le bon exemple et l’autre moitié—à l'exception de deux—faisait prévoir un bon retour.
Le saint prêtre jubilait! Cependant il y avait une ombre dans sa joie : il comptait dans son petit troupeau, qu’il aimait si tendrement, deux brebis rebelles ! Que de larmes et de souffrances elles lui coûtaient.
L’une était l’aubergiste, Isidore Figarol, “lesprit fort” du village, Il avait voué au digne curé une irrémissible haine, laquelle remontait bien loin, au temps où Figarol et l’Abbé Montmoret étaient ensemble sous les drapeaux.
Un jour le premier avait pris à parti un petit soldat breton, nouvellement arrivé à la caserne et qu’il avait surpris faisant sa prière. Le pauvre malheureux semblait comme écrasé par les moqueries et les éclats de rires que provoquaient les méchants propos de Figarol. Soudain l’insulteur se sentit saisi par deux mains puissantes.
” Demande pardon à cet enfant. misérable—ui dit son agresseur, en le ployant de force sur ses genoux.”
Figarol ne se sentait point de taille à lutter avec l’hercule qui venait de fondre si opinément sur lui: les mus-
MICROCOPY RESOLUTION TEST CHART (ANSI and ISO TEST CHART No. 2)
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