ALPHONSE LECLAIRE
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Cœur Ragnanime
Dans une des jolies résidences de la Grande Allée, quartier “ select ” de Québec, il régnait ce jour-là une véritable animation ; on attendait les maîtres du logis, absents du pays depuis de longs mois. Des questions d'intérêts les avaient appelés en France et retenus audelà de leur désir. Partis aux premières semaines de l’hiver, deux saisons s'étaient presque écoulées depuis leur départ. On touchait au terme de l'été: aussi leur retour était-il accueilli avec enthousiasme par leurs parents et nombreux amis.
La plus inpatiente était encore Marie-Anne, une délicieuse fillette de cinq ans, blonde comme épi mûri, avec des grands yeux couleur de bleuets. Au moment où s'ouvre notre récit, nous la trouvons assise auprès de “Mademoiselle”, une jeune bretonne, amenée de France l’année précédente, en qualité d’institutrice, par une famille américaine de Boston, amie de celle qui nous occupe aujourd’hui, et à laquelle ses maîtres l’avaient cédée sans trop de résistance. Comme ils étaient protestants et la jeune fille catholique, ils avaient compris qu'il serait plus avantageux à cette dernière, à cause de sa religion, de vivre auprès de leurs amis qui partageaient les mêmes croyances.
Cette jeune fille, sevrée de bonne heure des pures affections du foyer, seule en ce monde, concentrait
toutes les délicates tendresses de son coeur aimant sur ses nouveaux maîtres, davantage encore sur la mignonne petite créature dont on lui confiait l'éducation. Anne- Marie, admire blement douée, lui rendait la tâche facile, ce qui ne l’empêchai point d’y apporter une scrupuleuse application.
La fillette, d'ordinaire si attentive et si docile, ne prêtait, ce Mmatin-là, qu’une oreille des plus distraites aux explications de Mademoiselle.
—“ Voyons, Anne-Marie, plus qu'un petit effort ; nous touchons au terme de notre leçon; redites après moi: “il y a deux sortes de genres: le masculin et le féminin.”
La petite fille répéta la phrase, intercalée de nombreux soupirs. Enfin Mademoiselle, qui au fond brûlait de la même impatience que son élève, abrégea la leçon. Joyeuse, Anne-Marie sauta au cou de “Grande- Amie”, comme elle se plaisait à la nommer en dehors des heures d'étude; le titre était bien approprié, car alors, changeant de rôle, la jeune institutrice s’asso- Ciait aux jeux de l'enfant. Ses gais vingt ans s’y prétaient volontiers: la jeunesse et l'enfance s’harmonisent si bien; n’est-ce pas toujours le même printemps !
—“ Si nous partions, Grande Amie ? ”
—“ Mais, ma chère petite, nous serons trop à l’avance, il est à peine neuf heures et vos bons parents arrivent que par lexpress de onze heures; cependant Pour Vous contenter nous allons sortir, en attendant l’arrivée du train nous nous promènerons sur la terrasse, le temps vous paraîtra moins long; allez vous fair habiller, mignonne.”
Anne-Marie ne se Je fit pes dire deux fois; en quel-
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ques minutes la toilette fut achevée: du moment qw’il s’agissait de satisfaire l’enfant la bonne Antcinette, sa femme de chambre, y apportait toute la diligence possible. Tous les gens de service rivalisaient d’attachement pour cette douce petite fille qui savait si bien les payer de retour; parmi ceux-ci Léocadie, la vieille cuisinière de la maison, les surpassait encore en tendresse; elle était au service de la famille depuis deux générations, et malgré son âge, assez vénérable, elle ne désespérait pas de s’utiliser au profit d’une troisième. Elle aussi était ravie du retour de ses maîtres, seulement sa joie se manifestait d’une singulière façon: elle promenait, avec un certain emportement, et pour la dixième fois, son balai de crin sur les prélarts indemnes de poussière, de sa cuisine; avec la même brusquerie elle soulevait les couvercles des récipients qui encombraient le poële et d’où se dégageait une appétissante odeur qui révélait son génie culinaire.
Léocadie bougonnait, mais là très sérieusement. Ce n’était guère de circonstance ; il est vrai que c'était passé chez elle à l’état d'habitude, aussi son entourage ne s’en offusquait nullement et le lui pardonnait volontiers, car pour ses compagnons de servie sa complaisance ne se lassait jamais.
Cette matinée-là, Léocadie urondait et raisonnait ainsi :
“J’cré qu’il chavire not maître... c’est-y du bon sens, jvous demande un peu, de s’embarrasser de ce p'tit gas?... A présent si m'sieur s’met à ramasser les quêteux abandonnés, ça va d’venir un asile icite... quéque ça peut ben être c’t’enfant-là ? paraît qui vient des vieux pays, qu'a dit mamzelle... hum! quéque
Mauvaise graine pour Je SUT... Certain q'ea y entrer le malheur cheu nous. . .”
L'apparition SouGaine d’Anne-Marie l'étrange monologue de la vieille fille.
“ Léocadie, nous Partons—dit l'enfant Prépare une grosse tartine de confitures pour le “Petit irère”, tu sais de celles qui sont si bonnes et que tu ne oardes que Pour moi.” Et sans attendre de réponse elle ajouta :
—“ Tu l’'aimeras bien, n’est-ce pas ?
Léocadie ne s'attendait Pas à cette question bien Opposée aux idées qui s’agitaient dans Sa tête l'instant d’auparavant : répondre selon sa Pensée c'eut été peiner Anne-Marie, Cela elle ne le voulait pas: mais CGMme elle n’était jamais à court de diplomatie elle trouva aisément une réponse d'accord avec Sa naturelle franchise et son désir de satisfaire son “idole”,
—“ Je l’aimerai autant que j'en serai Capable, mon ange.” Eten aparté elle ajouta :—« Mon Dieu, on s’attache ben quéque fois aux animaux qu'ont Pas d'raison °n peut tout d’même ben aimer le monde. lui qu’en a.”
La réflexion n'était pas tout à fait dépourvue de logique. Anne-Marie en fut Satisfaite, et, selon <on Procédé, pour témoi gl Tr son contentement. elle embrassa la vieille femme. Celle-ci se trouva largement récompensée de l'effort : car elle eut donné, sans hésiter pentêtre, sa part de Paradis pour sentir sur sa joue hâlée le doux contact des lèvres roses de lenfant.
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Qui ne se souvient encore dans notre bonne vieille cité de l'excellent Docteur Solier, sa mémoire est impérissable, 11 fut la sommité de son temps, Sa charité était à l’unisson de sa science qu'il mettait dans une égale mesure au service des riches et Ces pauvres. Ces derniers ne craignaient pas d’y recourir; ils étaient si paternellement reçus! quelques-uns en abusaient même; mais nul ne parvenait à épuiser l’inlassable bonté de l’éminent praticien: les déshérités de la vie avaient d’ailleurs ses prédilections.
Sa douce compagne était digne de lui : elle aussi connaissait la demeure de l’indigent, dont elle se constituait l’infatigable protectrice, elle était aimée et vénérée à l’égal de son mari.
Cet heureux couple, qu méritait à tant de titres d'être béni de Dieu, subiss. t depuis de longues années une bien douloureuse épreuve: il n’avait pas d'enfant ! Pour un foyer canadien il ne pouvait exister d’affliction plus grande! On sait qu’au Canada les familles nombreuses sont la généralité: chez ce peuple de foi, où l'esprit familial a de si profondes racines, l’enfant dernier venu est toujours salué avec cette même joie qui accueillit un jour, à l’aurore du foyer, l'enfant premier-né.
Les pieux époux. afin de fléchir le ciel. avaient multiplié leurs largesses et, selon la tonchante coutume du
pays, ils avaient accompli à pied, en vérit.bles pèlerins des temps antiques, le traditionnel pèlerinage à la “bonne Sainte-Anne ”. Cette foi si confiante et si généreuse devait avoir sa récompense... Un an plus tard, à pareille date, une ravissante Petite créature venait égayer et combler les voeux de ce foyer chrétien. L'enfant Lénie avait été nommée Anne-Marie
Monsieur Solier descendait d'une noble ‘amille de la Vendée. Son aïeul était né à la Rochelle, il y avait vécu jusqu’à la fin de la tourmente révolutionnaire. Son sincè,e attachement à Ja famille royale et son intransigeance l'ayant désigné à Ja haine «es Jacobins. il avait été emprisonné; mais la veille du jour où il devait gravir les degrés du sinistre échafaud, un de ses fidèles serviteurs, rempli d’une audace héroïque, pénétrait dans la prison et en faisait évader son maître, au risque de sa propre vie. Il le garda caché dans sa Propre demeure durant toute Ja période du danger. Au changement de régime, le vieux chouan abandonnant Sa patrie était venu, avec les siens, s’établir an Canada. Son petit-fils, le docteur Solier, entretenait des relations qui le rattachaient au pays de ses ancêtres, il y comptait encore quelques parents éloignés; c'est à Ja suite de la mort de l’un d'eux, lequel venait de Jui léguer un assez important héritage, que Monsieur et Madame Solier avaient entrepris leur long voyage. Des circonstances imprévues les ayant contraints de prolonger leur séjour en France, ils se faisaient doublement fête de revenir au cher Pays et surtout de revoir l'enfant aimée qu’ils y avaient laissée.
Ils s'étaient embarqués au Havre, à bord du transatlantique la “France”. Le navire contenait dans ses flancs d'acier un peu plus de quinze cents passagers ; toutes les classes de la société se trouvaient réunies dans cet espace restreint: c'était un monde en petit, avec cette différence cependant qu’une simple cloison séparait l’opulence de la misère...
Parmi les immigrants, qui composaient, comme toujours, la majeure partie des passagers, on remarquait un tout jeune couple dont les mar:àres distinguées contrastaient étrangement avec les dehors plutôt vulgaires de leurs compagnons de classe, La femme, admirablerient belle, mais extrêmement délicate, portait en elle une autre vie... Sa posit-on, au milieu des épreuves du dépaysement, provoquait une émotion générale : tous la regardaient avec une sympathique compassion. Le mari semblait ployer sous l’écrasant fardeau d’un récent chagrin, son visage grave et élégamment beau reflétait une souffrance intime. A quelunes pas, jouant avec les autres enfants de son âge, un gracieux bambin de quatre ans, quittait de temps en temps ses petits camarades de jeux ct s’approchait d’eux ; il était la seule joie de leur existence, si tôt marquée de l’empreinte du malheur. L'enfant passait alors câlinement ses petits bras autour du cou de sa mère, lui murmurait quelques mots et la couvrait de baisers; puis il renouvelait le même innocent manège à l’égard de son père, avec un peu plus de réserve cependant ; car l’air absorbé de celuici le gênait un peu dans ses enfantines effusions. Les caresses du cher petit ramenaient, pour un instant, le sourire sur les lèvres de ses infortunés parents: c'était une rapide éclaircie de bonheur, vite ils retombaient dans leurs sombres préoccupations.
On était entré dans une nériode de beau temps, tout faisait présager une traversé heureuse ; nul ne prévoyait le triste drame qui allait bientôt se dérouler à bord...
Le quatrième jour on apprit qu’il y avait "nc naissance aux “troisièmes”. (Cet événement u’es point une rareté. Les Pauvres gens qui s’expatrient, pour chercher ailleurs un sol moins ingrat que le leur, ont tant hâte de jouir enfin du bien être rêvé; les perspectives, que l'on fait miroiter à leurs Yeux dans les brothures de Propagande, sont si séduisantes que rien ne les arrête, ils partent en dépit de tous les obstacles. Qui sait? un retard Pourrait détruire les chances de Succès: ils veulent tant réussir qu’ils bravent les fatigues et les plus insurmontables difficultés,
Selon l’usage on fit une collecte en faveur du nouveau-né, les immigrants eux-mêmes joignirent leur humble obole : C'était la pauvreté soulageant l’infortune! Un prêtre arnéricain de passa ge à bord baptisa le petit être, ( ‘lui-ci n'attendait sans doute que l’eau régénératrice Pour quitter ce Anonde, où il ne faisait qu’apparaître, Car, quelques instants a près la petite âme reprenait son essor vers les cieux,
Le surlendemain, aux premières teintes roses de l'aube, les rares Passagers qui, à cette heure matinale, se trouvaient sur Je pont, contemplèrent un triste et impressionnant spectacle: on procédait à l’immersion d’un cadavre! Le même prêtre qui la veille avait ouvert le ciel au nouveau-né, récitait les dernières prières sur le corps de la jeune mère, Debout. la tête découverte, le capitaine et quelques officiers du bord asistaient émus à Ja lugubre céremonie. A+. "Ÿs d’eux, hagard, les yeux secs, se tenait l’infortun. ont Pim-
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pitoyable mort venait d’arracher ei brusquement à sa tendresse la compagne adorée, l'ange et le merileur appui moral de sa triste vie.
"rsque les flots se refermèrent sur la chère dépouille, engloutissant sa dernière consolation ici-bas, l’homme n'eut pas un cri, pas une plainte pour traduire son extrême douleur; mais, titubant, il regagna l’entrepont et s'affaissa sur un amas de cordages. !l demeura là, les coudes appuyés sur ses genoux, la * ‘te caché dans ses mains, refusant toute consolation.
Ce farouche désespoir inquiéta le Capitaine, il s’approcha du malheureux, tenta de lui parler; ce fut en vain, Le pauvre découragé ne leva pas même la tête et s’obstina dans son mutisme : le choc douloureux avait ébranlé, dans un même degré, le cerveau et le coeur de l’infortuné... Alors le chef du bord recommanda à l’équipage de ne le point perdre de vue.—“ Je redoute un second malheur—dit-il—veillez sur lui.”
Ses pressentiments devaient se réaliser.
Le cri: un homme à la mer! rctentit bientôt d’un bout à l’autre du navire. Malgré l’étroite surveillance dont il était l’objet, profitant d’un court instant d’inattention, le malheureux, toujours poursuivi par l’obsédante pensée de rejoindre sa bien-aimée. enjamba soudain l’étroit rebord qui le séparait de l’abîme... On Stoppa immédiatement, en hâte on commença l’opération du sauvetage ; mais, cette fois encore, en dépit de tous les efforts, les flots gardèrent leur proie volontaire. Après de longues et vaines tentatives pour sauver le décc-néré, le bateau dût reprendre sa marche...
Une -on intense s’empara de ceux qui furent les fémme.uis impuissants de ce sombre drame et se
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Communiqua à tous les Passagers, L’unanime compassion se reporta tout entière sur le pauvre orphelin. L'enfant, sans se douter du malheur qui le frappait, dormait encore dans sa petite couchetie d'entrepont du paisible et doux sommeil de l’innocence.
Les plus émus étaient Monsieur et Madame Solier. Les deux époux érhangèrent un long et significatif repard; puis .u vit disparaître le brave docteur, qui Teparut presque aussitôt portant dans ses bres le pauvret toujours endormi,
—" Tiens, le voici !dit-il à Sa compatissante compa- &ne—il nous manquait un fils, peut-être qu'aujourd'hui la Providence nous Je donne dans cet enfant devenu si subitement orphelin ; gardons-le, si nul ne le réclame, il sera le frère de notre petite Anne-Marie ”
Le capitaine fournit quelques renseignements, les seuls qu’il savait, sur les parents du petit. Le père, âgé de vingt-neuf ans, était né en France, à Sanary, dans le département du Var, et s'appelait Albert Delanglade. Sa mère était native d’Alméria ( Espagne) et se nommait Carmencita Gonzalès, elle venait d'entrer dans sa vingt-Cinquième année. L'enfant avait quatre ans à peine et répondait au nom de Rodrigue.
On apprit encore d’un passager des “troisièmes”, avec lecuel l’intéressant couple avait quelquefois causé au début du voyage, qu’ils étaient sans parents, habitaient récemment Paris, et qu’ils se rendaient au caprice du hasard dans ]* Colombie espagnole pour tenter de refaire une partie de leur fortune, qu’ils avaient totalement perdue, et en très peu de temps, dans des spéculations malheureuses, où des gens sans conscience les avaient engagés afin de les exploiter à leur profit.
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D'après ces dernières informations le Docteur Solier conclut aisément que l’enfant se trouvait complètement sans appui, et que de ce fait il ne serait pas réclamé ; cependant, pour plus de sécurité, en raison de l’avenir, il se promit d'écrire, aussitôt débarqué, aux pays d'origine du père et de i mère.
Quand le petit Rodrigue ouvrit les veux il fut tout étonné de se trouver sur les genoux d’une étrangère, laquelle le caressait avec une grande douceur. Gentiment il s’apprêtait à lui sourire, mais s’apercevant que parmi les personnes faisant cercle autour de lui sa “petite mère” n’était point, il se montra effarouché: ses lèvres commencèrent à trembler, des larmes gonflèrent ses grands beaux yeux et tendant ses petits bras du côté de l’entrepont il dit en jetant un suppliant regard vers celle qui ‘° serrait contre elle avec une tendre pitié.—“* Maman, je veux maman.”
Madame Solier essayait d’apaiser cette précoce désolation, elle couvrait de baisers le visage en larmes de l’enfant qui répétait sans cesse, à travers ses sanglots, son douloureux et vain appel. Elle lui murmurait. en le berçant doucement, de douces paroles empreintes de cœtte suave tendresse et de ce charme sans nom dont seules les femmes, plus encore les mères, sont capables et qui triomphent toujours des plus profondes tristesses. Celle de lorphelin aulait bientôt céder à l’angélique bonté de sa mère adoptive.
On lui disait que, s’il était bien sage, il irait rejoindre un jour “petit père” et “petite mère” auprès du bon Jésus, où ils étaient allés tous deux pour préparer une
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place à leur cher petit Rodrigue,
L'enfant écouta avec une sérieuse attention ce naïf langage, si bien à la portée de sa petite logique; et comme, selon lui, être bien sage consistait surtout à ne pas pleurer, de cet instant :l ne pleura plus...
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Les minutieuses recherches que Monsieur Solier fit faire en Europe au sujet des PéTEns de l'enfant, qu’il avait recueilli à bord de la “France”. confirmèrent ce que lui avait dit naguère le passager d'entrepont: le petit était bien seul au monde, il pouvait done le garder sans craindre que plus tard on le lui reprit.
Les gâteries du bon Docteur, la maternelle affection de Madame KSolier, mais surtout les fraternelles gentillesses d’Anne-Marie, accoutumèrent bien vite lorphelin à sa nouvelle famille qu’il se prit à aimer avec tout son bon petit coeur.
Anne-Marie et Rodrigue s’entendirent à merveille : dès les premières heures de leur rencontre, avec cette simplicité naturelle à l'enfance, ils se tutoyèrent comme s’ils avaient toujours vécu côte à côte; D nes et d’eux-mêmes, ils s’appelaient “petit frère”, “petite soeur”. La fillette de quelques mois plus âgée que le petit garçon prenait au sérieux son rôle d’aînée et se montrait attentionnée envers Rodrigue comme une petite maman; lui l’imitait en tout et la suivait comme son ombre.
Monsieur et Madame Solier furent ravis de cette si bonne entente, ils confondirent dans leur tendresse l’enfant de leur chaste amour et celui de leur charité. Rodrigue, sans hésitation, donna à ses parents d'adoption
les doux noms de “papa” et “maman”, N ’était-ce pas ainsi que “petite soeur” les nommait: il devait donc dire comme elle. Peut-être aurait-il fini par se convaincre qu’il n’en avait jamais eu d’autres, si ses parents adoptifs ne lui eussent parlé de temps en temps, afin qu’il en conservât le pienx souvenir, de ceux qui les Premiers l'avaient aimé et auxquels, après Dieu, il devait la vie.
Tous les amis et serviteurs de la maison enveloppèrent dans la même affection la petite fille qu’ils avaient vu naître et l’enfant recueilli. La bonne Léacadie, selon la recommandation d’Anne-Marie, se mit à aimer tout de bon l’orphelin, elle fut tout é*"nnée de constater combien “ça allait tout seul”, et, vrsqu’elle serrait dans ses vieux bras les deux ravissants babys, elle sentait que dans sa tendre effusion son bon coeur se donnait également à chacun sans effort.
Rodrigue, lui aussi, fut confié pour son éducation première aux soins de “Mademoiselle”. Celle-ci partagea désormais son dévoñment et sa tendre affection entre les deux enfants. Elle aimait Rodrigue autant que sa chère petite élève. Elle trouvait entre elle et lui tant de similitudes ! n’étaient-ils pas de la même patrie et orphelins tous deux ?
Rodrigue possédait une vive intelligence, il connaissait déjà ses lettres et en peu de temps son petit savoir fut à l’unisson de celui d’Anne-Marie. Il] savait ses prières, qu’il récitait dans Je gracieux idiome de sa pauvre mère. Nul doute qu’il les avait apprises sur ses genoux. En fervente chrétienne la jeune Andalouse avait dû guetter les premiers bégaîments de son fils pour lui apprendre à Prononcer le nom de ce Jésus qui,
durant sa vie terrestre, avait eu une prédilection si grande pour ces chers petits êtres, tout de faiblesse et d’innocence, qu’Il se plaisait à attirer à Lui et à bénir en caressant leurs têtes blondes.
Lorsque le petit garçon eut atteint sa douzième année, Monsieur Solier le plaça au collège Sainte-Marie de Montréal, où il avait un frère professeur.
La séparation fut bien pénible pour les deux enfants. Constamment ensemble dans leurs études, leurs jeux et leurs promenades ils étaient unis l’un à l’autre comme le lierre et l’ormeau. Pour se consoler et attendre en patience le temps des vacances on se promit de s’écrire fréquemment de bonnes petites lettres qui abrégeraient un peu la longueur de l’absence.
Rodrigue s’appliqua sérieusement à l'étude et devint un des meilleurs élèves du collège. Comme il avait à un degré profond le sentiment de la reconnaissance, il comprenait qu'il ne pouvait mieux la prouver à l'égard de ses parents adoptifs qu’en étant avant tout studieux et docile. Qu'il était heureux lorsqu’à la fin de chaque année scolaire :! pouvait leur offrir les nombreux gages de sa bonne conduite et de ses succès. Les Solier se félicitaient chaque jour davantage d’avoir recueilli cet enfant d’élite qui savañ si bien répondre à leurs bienfaits.
Sa plus grande joie, après celle de satisfaire ses bons parents, était de revoir sa chère petite soeur ; elle, alors, retrouvait sa joyeuse expansion que l’absence de Rodrigue modérait un peu: elle l’aimait tant ce petit frère! Leur fraternelle affection ne connaissait point de halte ni de froideurs, elle allait toujours en grandissant; et le moment n’était pas loin, où à leur insu elle
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devait se transformer en un sentiment plus intime et plus fort : l'amour!
et
Ils avaient vingt ans. Anne-Marie était devenue une grande et svelte jeune fille, Elle avait toujours ses mêmes beaux cheveux d’or. qu’à présent elle portait relevés en une torsade mousseuse au-dessus de sa tête ; son même teint de lis ane la plus légère émotion colorait soudain; mais dans ses larges prunelles d’azur se reflétait, en plus de l’exquise car sr da lenfance. une profonde gravité. La virilité et a u ‘Ceur sharmonisaient et se fondaient en cette grande âme et esquissaient déjà en elle Je type achevé, si rare en notre ère de mollesse, de la femme forte des âges d'autrefois. Cette ravissante créature, toute pleine de vaillance et débordante de tendresse, sévère pour elle-même, inlassablement indulgente et bonne pour les autres, attirait et captivait dès la première rencontre.
Rodrigue formait auprès d'elle un saisissant contraste. Il était grand et élancé, lui aussi: c'était là leur seul point de ressemblance. Les traits du jeune homme reproduisaient l’image de sa pauvre mère, d’elle il avait hérité cette idéale beauté propre aux enfants de la fière et brûlsnte Andalousie; c'était les mêmes cheveux d’ébène, légèrement bouclés, les mêmes grands yeux noirs, pleins d’ombre et de caresses ; la même bouche, petite et rouge comme Ja fleur du grenadier et dont une fine moustache brune estompait la lèvre supérienre.
Son port, un peu hautain, dénotait une origine aristo- Cratique; en effet dans les renseignements recueillis jadis par Monsieur Solier au sujet des parents de Rodrigue, on avait appris que son père, orphelin de bonne heure, avait été élevé par une tante, soeur de sa mère : Mademoiselle de Martinenq, laquelle appartenait à la vieille noblesse de Provence. De plus Rodrigue portait à son cou, retenu par une chaîne d’or, un riche médaillon, cerclé de fines perles, et au centre duquel se détachait une fine miniature de la Madone del Pilar: au revers était gravé un blason: il était certain que ce précieux bijou, que la jeune espagnole avait elle-même suspendu au cou de son fils, et que celui-ci n’avait jamais quitté, était un souvenir de famille...
Malgré sa fierté native le jeune homme s’attirait la Sympathie de tous à cause de «a joyeuse et cordiale amabilité qui percait bien vite l'enveloppe altière.
Au moral il tenait de son père ce tempérament un peu à part, tout d’exhubérance, de mouvement et de vie, mais où le coeur domine toujours et qui caractérise le français du midi.
Malgré cette dissemblance et peut-être à cause d'elle. les deux jeunes gens étaient profondément épris l’un de l’autre. Cet amour s’était soudain révélé au retour d’une longue absence d’Anne-Marie.
Madame Solier avait une soeur, beaucoup plus jeune qu’elle, et à qui elle avait servi de mère. Celle-ci était mariée et habitait de l’autre côté de la frontière. La mort venait de lui ravir. presque subitement, dans tout l'éclat de son jeune printemps, une fille qu’elle adorait. La pauvre mère était inconsolable! Madame Solier l’appela auprès delle: mais vint le temps pour la
femme désolée de retourner en son foyer: la tendresse de son mari et ses devoirs de maîtresse de maison réclamaient sa présence.
La rentrée dans cette demeure, où désormais l'enfant chérie ne ferait plus entendre son pas léger et son rire joyeux, allait raviver la cruelle douleur. Pour en atténuer l’acuité, Madame Solier n’hésita pas à se séparer de sa chère petite Anne-Marie, qu'elle confia à sa jeune soeur avec la promesse qu’elle la lui ramènerait à la saison suivante. Sa tante ne se résigna à la rendre qu'après deux longues années, alors qu’une autre petite fille était venue combler le douloureux vide.
Lorsque Rodrigue et Anne-Marie se revirent, ils furent surpris de la transformation qui s'était opérée en eux. Un sentiment étrange, inconnu jusque-là, s’insinua peu à peu dans leur coeur... Rodrigue se montrait plus empressé, plus affectueux qu'avant ; il ne se trouvait heureux qu’auprès de sa soeur adoptive. Celleci, au contraire, semblait le fuir... L'un et l’autre ne tardèrent pas à comprendre que la fraternelle amitié d'autrefois avait cédé à une tendresse plus ardente ; seulement chacun était convaincu que son amour n’était point partagé: de là cette application continuelle à le dissimuler à tous et plus encore à qui en était l’objet. La nature passionnée de Rodrigue le trahissait bien quelquefois, et une jeune fille moins naïve et plus coquette qu’Anne-Marie aurait vite deviné à quel titre elle vivait dans la pensée et le coeur du jeune homme... Il eut été plus difficile de péritrer dans ce sanctuaire intime où la jeune fille recélait son amour ; par un sentiment de fierté pudique elle lPenveloppait d’une sorte d’indifférence qui contrastait avec l’expan-
sive amitié de naguère et qui déconcertait Rodrigue. Il conçut un SOUpçon: peut-être qu’elle en aimait un autre ?
S'il avait pu voir l’ombre douloureuse qui traversait le regard d'Anne-Marie, lorsqu'il lui paraissait plus attentionné envers quelque jeune fille, il n'aurait plus douté que ce même amonr, qu'il n'osait avouer et qui lui Causait un continue] tourment, ulcérait sans cesse le Coeur de celle qu’il aimait en secret.
Un jour que la jeune fille lui parut plus aimable que de coutume auprès d’un de ses amis, il n'y tint plus... —C'est lui qu’elle aime—pensa-t-i] ? et Je soir feignant Un ton un peu badin, il dit à sa soeur adoptive :
—“Je crois que mon ami Girard a le don de te plaire ?”
Anne-Marie, ignorant quel motif portait Rodrigue à la questionner ainsi, répondit simplement :
—“ En effet, Michel] Girard me plaît beaucoup, il est si bon et si sérieux ”.
Le jeune homme blêmit, la jalousie le mordit au coeur; faisant un etfort Pour se ressaisir, il reprit sur le même ton :
“Alors tu l’aimes ?”
—J’ai une sincère amitié pour Jui, mais c’est tout.”
Flle fut surprise de l'éclair joyeux qui illumina soudain le visage de son frère, longtemps elle en demeura pensive, néanmoins elle persista dans sa prudente réserve envers Jui.
Un événement allait bientôt dévoiler à tous deux leur mutuel amour...
Monsieur Solier avait résolu d'envoyer Rodrigue à Paris, l’espace d quelques années, pour lui permettre
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de se perfectionner dans l’art médical : le jeune homme avait choisi la noble carrière de son père adoptif.
On venait d’entrer dans la semaine fixée pour le départ. Ce soir-là, Monsieur et Madame Solier étaient absents de leur demeure. retenus, chacun de leur côté, auprès d’un malade et au chevet d’un mourant, tellement la vie de ces deux époux exemplaires aurait pu se résumer en ces deux mots : devoir, charité...
Anne-Marie, sc trouvant seule. s'était mise au piano et de sa voix harmonieuse elle chantait un fragment des “ Noces de Jeannette,” elle avait choisi —à dessein, sans doute— ]a gracieuse et touchante romance dans laquelle “Jeannette” exhale ses plaintes à propos de son amour déçu.
Rodrigue qu’elle croyait hors de la maison, était entré sans bruit et l’écoutait ému, il fut surpris de l’inflexion douloureuse avec laquelle elle modula le plaintif refrain :
“Ma pauvre âme est pleine D’un mortel souci C'était bien la peine De l’aimer ainsi.”
Comme elle s’apprêtait à quitter le piano, il s’'approcha delle: elle sursauta de surprise, elle se doutait si peu de sa présence.
—“ Chante encore, petite soeur, lui dit-il. j'aime tant entendre ta jolie voix.”
—“ Pas aujourd’hui, répondit-elle, car je suis un peu lasse.”
Pa Qu’astu ? 2
—“ Rien.”
[1 n’insista pas, mais, à ses paupières gonflées, il reconnut qu'elle avait pleuré, Elle alla se placer près de la fenêtre et prit sa broderie. Rodrigue debout, adossé à la cheminée, Jes bras croisés sur sa poitrine, la regardait, ‘Tous deux demeurèrent longtemps sans échanger une parole. La jeune fille tenait les yeux obstinément fixés sur son ouvrage afin de cacher à son frère les traces de ses larmes.
C'était une splendide soirée de juin, l'atmosphère était tout imprégnée de cette tiède douceur si propice aux rêveries et aux abandons du coeur... A travers la fenêtre grande ouverte une brise légère leur apportait les suaves senteurs des roses et des volubilis, qui grimpaient en gracieuses guirlandes le long des colonnettes du balcon.
Roûrigue le premier rompit le silence.
“Dans huit jours à pareille heure, soupira-t-il, je serai loin déjà.
—C'est vrai—dit Anne-Marie —comme le temps fuit ! ”
Il vint s’asseoir auprès d'elle, d’un geste affectueux il lui ôta des mains son ouvrage et les gardant dans les siennes :
“Tu ne m’oublieras pas, chère petite soeur ?
—Oh! non; mais Pourquoi—ajouta-t-elleme demandes-tu cela ?
—C’est que je sens qu’un autre bientôt t’accaparera tout entière, alors...
—Je ne me marierai jamais.”
Le ton avec lequel la jeune fille prononc.. ces mots était si ferme que son frère adoptif en fut surpris.