CREME TT RE PES
“Tu es bien jeune pour prendre une telle décision, quelle raison t’y engage ?”
Elle se tut, et comme il insistait :
—" Si tu voulais—lui dit-elle süppliante—nous abandonnerions ce sujet ; il me fait trop de mal.”
—Anne-Marie—reprit Rodrigue, cenant toujours emprisonnées dans les éiennes los petites mains blanches et fines qu'il sentait trembler.— Anne-Marie, je vais partir, peut-être que nous ne nous reverrons plus... Qui sait? je puis mourir! La mort n’attend pas toujours le déclin de la vie Pour nous ravir à œux qui nous aiment et que nous aimons. .. Avant de nous quitter je voudrais pouvoir emporter la douce certitude que tu as encore pour moi cette fraternelle affection que tu me témoignais naguère, et que cette froidenr, que je constate en toi et qui me torture, n’est qu’une douloureuse tromperie de ma tendresse jalouse, Regardemoi, ma chère petite soeurette, pour que je lise encore dans tes grands Jeux un reste de cette confiante amitié, qui faisait jadis mon plus grand bonheur.”
Comme elle les gardait tou jours baissés, sentant monter les larmes, il reprit, avee un accent de tristesse,
Fe Anne-Marie, si tu m'aimes encore un peu, regardemoi.”
Elle leva lors sur lui son beau ct limpide regard, des pleurs emplirent soudain ses veux, ils glissèrent le long de sa joue et en tombant, mouillèrent les mains de Rodrigue.
“Maimes-tu comme autrefois—insista-t-il en l’attirant doucement à lui.
—Oh! oui, comme autrefois et même jontatelle plus bas—bien davantage !”
Si bas qu'elle eut prononcé œ. uerniers mots, Rodrigue les avait entendus.
—" Répète encore ce que tu viens de dire—<’écria-til dans un élan de bonheur. Si tu savais quel baume ces derniers mots viennent de faire descendre en mon Coeur: j'ai tant souffert, ma bien-aimée !”
Emporté par son amour passionné, il lui dévoila cette ardente tendresse qu’il sentait s'accroître chaque jour et qu'il lui fallait refouler:; il lui raconta tout ce qu’il avait enduré de souffrances depais le jour où il croyait qu'elle n'avait plus pour lui que de l'indifférence; il lui dit combien la jalousie ravageait son coeur à la seule pensée qu’elle en aimerait un autre que lui. Il parla longtemps, les paroles montaient pressées de son coeur à ses lèvres, Elle l’écoutait heureuse et ravie. En cet instant des tendres aveux, tous deux se trouvaient amplement consolés des douleurs passées,
Anne-Marie et Rourigu: employèrent les quelques jours qui leur restaient à jouir l’un de l’autre, à causer de leur future union, de cette douce vie à deux qu’ils envisageaient sous le plus riant aspect, à travers le prisme de leurs radieux vingt ans.
A cet âge on croit aisément au bonheur, l'amer désenchantement ne vient que rarement troubler ce court printemps de l’existence: c’est l'heure des rêves et. des sourires ; laissons à la jeunesse ses joyeuses illusions ! Le temps des larmes et des décevantes réalités ne vient que trop tôt, hélas! lui apprendre le côté véritable de la vie; comme l’a dit un grand penseur: “le malheur est le roi d’ici-bas, tôt ou tard tout coeur est touché de son sceptre ”. En ce moment les jeunes amoureux ne ‘ongeaient nullement à cette austère maxime, du moins
ler.
Rodrigue qui, lui, était tout entier à la douce ivresse d'aimer et d'être aimé; la vie lui apparaissait sous un jour enchanteur. Anne-Marie Partageait cette même confiance en un avenir heureux. Cependant, com pagne assidue des visites charitables de sa pieuse mère, elle avait trop souvent frôlé, dans la mansardo du pauvre et au chevet des malades, l'épreuve et la souffrance Pour ne point soupconner que nul en ce monde n'est à l'abri de leurs atteintes; mais la sombre perspective ne lui apparaissait que comme très lointaine : d'ailleurs que lui importait que la route devint âpre et aride ? Appuyée sur le coeur de Rodrigue elle se sentait le courage et la force d'y marcher sans faiblir: l’amour allège tant de choses bénies! Aucun nuage ne troublait donc à cette heure heureuse leur limpide horizon
On était au dernier jour. Plus que quelques heures et il faudrait se séparer. Cette séparation n'allait pas être sans brisement, surtout pour les deux jeunes gens; ils savaient bien que l'absence aurait un terme; mais il fallait attendre, et l’on sait que pour ceux qui s’aiment l’attente la moins longue a la durée d’une vie !
Pour ne pas augmenter le chagrin de Rodrigue, Anne-Marie se raidissait contre le sien et refoulait ses pleurs.
L’instant tant redouté arriva. Une scène touchante —point rare dans les pieux foyers canadiens—<e produisit à cette heure solennelle des adieux. Le jeune homme s’agenouilla aux pieds de son père adoptif ; celui-ci étendit sur la tête inclinée et si chère ses mains tremblantes d'émotion. Quand il se releva, le vénérable vieillard le pressa longuement sur sa poitrine, puis, comme jadis le vieux Tobie, il donna à l’enfant aimé qui partait sans lui 6es paiernels et sages conseils.
“Grave bien dans ton coeur—lui dit-il—notre fière “ devise canadienne: “ Je me souviens !” Oui, souviens- “toi de ton vieux père et de ta digne et pieuse mère, “tu sais combien tu nous es cher? Si tu n’es pas l’en- “fant de notre sang, tu n’en es pas moins celui de notre “tendresse: que notre souvenir et celui de l’angélique “enfant, que tu nommes ta soeur, te console et te sou-
HAT ATENS
“tienne aux heures où Ja solitude pèserait un peu trop “lourdement sur ton coeur.
‘Tu vas revoir le ciel qui ta vu naître; n’oublie “joint celui où s’est écoulée ton enfance ; unis dans ton “patriotique amour la grande Patrie française et ta “vaillante patrie d'adoption, car les deux se confon- “dent dans l’âme canadienne.
“Mais avant tout souviens-toi que tu es chrétien : “fuis tous ceux qui seraient pour ta foi un sujet de “Scandale, garde bien intact ce précieux trésor, il sur- “passe toutes les humaines richesses. Observe fidèle- “ment les devoirs sacrés que notre sainte religion im- “pose à chacun de nous, ils sont notre meilleur encou- “ragement dans les difficultés de la vie et notre meil- “leure défense contre les sollicitations du Tentateur.
‘Au revoir, enfant, oui, au revoir, et que le ciel, à ‘qui nous te confions te garde et te ramène auprès de “nous sain d'âme et de corps. Nous prierons Dieu “pour toi, prie-le POUT nous aussi; aime le bien tou- “jours, et “vas droit ton chemin” !,, .”
Sa mère à son tour le pressa contre son sein, des larmes, qu’elle s’efforcait de refouler, remplissaient ses yeux et en tombant se mélaient à ses maternelles caresses, Une mère ne peut voir partir sans angoisses l’enfant
C'était la dernière minute de cette intime réunion.
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Anne-Marie se jeta dans les bras que lui ouvrait Rodrigue. Les jeunes gens avaient peine à s’arracher leur mutuelle étreinte. Soudain le jeune homme écarta doucement de lui la jeune ‘ile, longuement il contempla son délicieux visage, comme s’il eut mieux voulu le graver dans son souvenir, de nouveau il baisa son beau front virginal, puis, brusquement, sans se détourner, il se sépara du groupe tant aimé, descendit en hâte les marches du perron, au bas duquel un coupé l’attendait—il avait manifesté le désir de partir seul—malgré lui il se tourna vers la chère demeure où il avait été si heureux et si aimé, et ses regards rencontrèrent une fois encore celle qu’il chérissait plus que sa propre vie, et qui se redonnait à lui tout entière dans un dernier baiser qu’elle lui envoyait du bout de ses doigts effilés.
Quand la voiture se perdit dans le lointain de Allée, Anne-Maïie, dominée par un douloureux pressentiment, sentit ses forces l’abandonner; elle monta dans sa chambre. Grande Amie, unique confidente de son seul amour, l’y avait devancée. Dans un geste de lassitude la jeune fille appuya son front brûlant sur l’épaule de l’institutrice et lui dit, dans un sanglot : “J'ai peur, Grande Amie, j’ai peur; s’il n’allait pas revenir !”
La jeune Bretonne trouva dans son coeur de douces et réconfortantes paroles pour consoler la pauvre petite désolée et lui rendit un peu de courage ; mais semblant évoquer un pénible souvenir elle murmura si bas, qu’Anne-Marie ne l’entendit pas: “Peut-être, mon Dieu, qu’ils ne sont pas tous infidèles !”.
CŒUR MAGNAN IME 39
La nature virile d’Anne-Marie triompha bien vite de l’annéantissement où l'avait plongé le départ de Rodrigue. Tout en pensant au cher absent, elle repric le Cours de sa vie ordinaire dont les occupations sérieuses tensient Ja plus large part.
Enfin la lettre si impatiemment attendue arriva un mois après le départ du jeune étudiant: ce mois avait Paru interminable. Anne-Marie la Jut à haute voix à ses parents et aux serviteurs assemblés, pour la circonstance, auprès de leurs maît res. Dans cette maison, aux moeurs pures et antiques, les gens de service faisaient un peu partie de la famille; en raison de leur fidélité ils étaient associés à tous les événements heureux et malheureux qui venaient tour à tour attrister ou réjouir le foyer.
Quand tout le monde fut réuni, la jeune fille commença, d’une voix un peu tremblante, la lecture de la missive suivante, en ayant soin toutefois de passer pruderament sous silence les Passages, qui la concernaient elle seule et qui auraient pu trahir le secret amour, l’unissant à son frère adoptif,
Paris 20 juillet 1888.
1bis Place des Petits-Pères.
Me voici depuis quelques heures seulement dans la
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grande cpitale. Sans prendre le temps de me reconnaître F 'rmi ce chaos de sentiments et d’impressions qui sSagitent en moi, au début de ma nouvelle vie, dans ce petit coin de chambre perdue, comme moi-même, au mileu de cet immense Paris, bien vite, petite soeurette, je m’empresse de vous rassurer tous sur mon sort; je Sais trop combien mes nouvelles sont ardemment désirées là-bas, au cher Pays, qu’à peine je quitte et que déjà je regrette...
Votre présence me manque, j'expérimente, à mon tour, combien il en coûte de vivre seul, loin du foyer, sevré soudain de cette atmrsphère de tendresse dont je me sentais si chaudement enveloppé; néanmoins je se- Coue ma précoce nostalgie et je me raisonne : mon départ ne sera point sans retour!
Avant d'entrer dans les détails de mon voyage, oh! laisse-moi te redire encore, douce petite amie de mon enfance, combien je t'aime! Ton image me poursuit sans cesse; j'ai là, sur mon bureau, ta chère photographie: en revoyant ton si charmant sourire je retrouve tout mon courage ;.
Embrasse bien tendrement pour moi nos bons parents. Chers, chers parents ! parle leur de moi bien souvent : chaque jour, à mon intention, dis leur quelque chose de doux et d’aimant. Qu'ils sachent que leur Rodrigue se souviendra toujours de leurs bienfaits: ils sont gravés dans mon coeur en caractères indélébiles. Je veux me montrer digne d'eux. Je renouvelle à Papa la promesse qne je lui ai faite en le quittant: d’être un “bûcheur”. Oui, je suis résolu de travailler avec ardeur ; je n’atteindrai jamais ça science, elle est au sommet, je ne suis qu’à la base, je veux cependant m’en appro-
cher le plus qu’il me sera pcssible, je vais apporter, pour arriver à ce but, tous mes efforts et tout le sérieux dont je dispose.
Je me présenterai, dès demain, chez le docteur Décugnier à qui papa me recommande.
J’arrive au récit de mon voyage. Il s’est accompli de la façon la plus heureuse ; la traversée a été très belle, sauf le troisième jour où nous avons éprouvé un commencement de tempête, qui s’est calmé presque subitement, au grand soulagement de tous! Nul doute que vos ferventes supplications ont largement contribué à nous préserver des fureurs de Neptune...
Nous étions, comme passagers de “ première”, envi- Ton une cinquantaine ; l’°£ment féminin dominait dans notre classe, paraît-il, mais on s’en est guère aperçu durant le voyage! je SUppose que les pauvres estomacs étaient à la torture, ce qui obligeait ces dames à se confiner dans leurs cabines respectives ; le mien, à certains jours, n’était pas très à son aise ; cependant j'ai pu faire bonne contenance et, avant le terme de la traversée, j'avais déjà le pied et le coeur aussi solides que ceux d’un vieux marsouin,
Il y avait cinq jeunes américaines—l’aînée de la bande n'avait pas vingt ans, la plus jeune comptait à peine seize printemps—elles allaient toutes seules, sans autre “mentor” que leur extrême jeunesse, visiter les beautés de Ja vieille Europe,
Je ne suis pas l’ennemi de l’émancipation de la femme, je l’approuve dans une mesure en rapport avec la réserve due à son sexe; mais la trop grande liberté de nos soeurs de la frontière ne me plaît pas du tout: une jeune fille livrée à elle-même risque souvent, en raison
de son inexpérience et de sa naïve crédulité, de se déflorer, elle perd, à la longue, ce charme sans égal qui se dégage de sa candeur. Je ne pouvais m’empêcher d'établir un parallèle entre ton esprit sérieux, ta prudence si digne et la futilité et le sans gêne de mes compagnes de passage. Je suis fier de toi, ma jolie, et bénis Dieu de m'avoir réservé un tel trésor pour partager et embellir ma vie.
Ces jeunes filles n'étaient nullement incommodées par de terrible “roulis”, aussi se prêtaient-elles très volontiers aux douceurs du “flirt”. J’avais le coeur trop plein de toi et trop ému de notre récente séparation pour leur porter la moindre attention; mon indifférence à leur égard se trouvait largement compensée par les hommages empressée d’une pléiade de Don Juans, américains comme elles, qui les escortaient assidûment. Peut-être continuent-ils encore auprès des jeunes misses deur rôle de chevaliers servants...
Selon l’usage, et suivant les sympathies, dès le début de la traversée, des petits groupes s'étaient formés parmi les passagers. Le mien se composait d’un tout jeune missionnaire, atteint de l’impardonnable phtisie, et qui s’en retournait au pays natal pour tenter de refaire ses forces épuisées. Il était rempli d'illusions, malgré l’approche de la mort, qui marquait déjà sa triste empreinte sur son pâle et doux visage; je me suis bien gardé de les détruire. IT était le plus gai de notre petit cercle; sans doute puisait-il cette humeur égale et sereine dans ce calme repos que goûte une conscience sans remords et une âme qui, comme la sienne, vit plus près du ciel que de la terre.
Un étudiant de Baltimore, très sérieux et fort intel-
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Hénin
Le 12 1 SUMEELS SNNRRE
ligent, complétait, avec un brave Alsacien et ton Rodrigue, notre petit cénacle, Ce bon Strasbourgeois détonait un peu auprès de nou3; mais il cachait sous une enveloppe balourde et vulgaire un coeur pétri de la plus exquise bonté, laquelle rachetait grandement la rusticité de son langage et de ses manières; d’ailleurs il eut été difficile de l’exclure de notre société, car il suivait le pauvre missionnaire absolument comme son ombre ; il était du reste son compagnon de cabine et le soignait de son mieux; aussi le jeune prêtre poitrinaire Pa ppelait-il amicalement: “mon infirmier”. Cet excellent homme nous raconta qu'il était venu se fixer à New- York au lendemain du désastre de 18%9.—% J'ai végété longtemps— nous disait-il—mais je trouvais moins durs l'exil et sa misère que le joug du vainqueur.” Le pauvre Alsacien avait des sanglots dans la voix en évoquant l’époque douloureuse. Il est plein d'espoir en la “revanche!” Puisse son beau rêve patriotique se réaliser un Ur 1
Il est en ce moment à Paris, et l’hôte de son frère, marié et établi dans la grande capitale. 11 habite 1 bis place des Petits-Pères où je suis moi-même comme te l’indique l’en-tête de ma lettre. Il m'a fallu céder aux instances du brave Alsacien et le suivre chez son frère, aussi brave homme que lui, semble-t-il, et qui m'offre de me garder à son logis.
Les journées à bord se suivent et se ressemblent, je n’ai donc aucun incident bien intéressant à te narrer. Je me levais dès l’aube et en compagnie de mes amis de passage, aussi matinaux que moi, j’arpentais de long en large le pont de promenade que je ne quittais que très tard dans la nuit. La température était parfois
très basse, je m’emmitoufflais alors à la façon d’un esquimau et je bravais la brise du Nord, Souvent j'allais m'égarer aux “troisièmes”. A ma vue ies enfants, qui s’y trouvaient, battaient joyeusement leurs petites mains et pour cause... ils savaient, les pauvrets, que je leur apportais un peu de ces friandises qui surabondaient à notre table. Les parents me souriaient avec reconnaissance, la plupart étaient des Italiens, beaucoup retournaient aux pays aussi pauvres que lorsqu’ils l'avaient quitté: l'Amérique n’est point pour tous la terre promise, hélas! Les infortunés que j'avais sous les yeux s’en revenaient le coeur rempli d’amères décoptions ; au lieu de la richesse rêvée, ils n’avaient récolté que désenchantements et souffrances. Ces pauvres malheureux ne se doutaient guère que le jeune “signor”, comme ils m’appelaient, avait connu jadis leur infortune. J’ai été l’enfant gâté de la Providence, car le jour, où Elle me reprenait si soudainement les êtres aimés qui me donnèrent la vie, elle m'envoyait au même moment un autre père et une autre mère, dont la tendresse allait me faire promptement oublier mon triste sort ; en plus Elle me donnait en toi une ravissante petite soeur, qu'Elle me destinait pour être l’ange de ma vie. Oh! oui, je me le redis souvent, j'ai été un privilégié et je me plais à le reconnaître.
J’habite vis-à-vis le sanctuaire de Notre-Dame-des- Victoires, tant vénéré des parisiens! Je compte profiter très souvent de ce pieux voisinage. Je n’ai, pour my rendre, qu'à traverser la place, guère plus grande que l'emplacement où se dresse notre Basilique. J’y vais à l'instant pour placer sous la protection de la Reine des cieux mon séjour dans la “ville lumière”.