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mon humble personne et vous tous qui m'êtes si chers! Au revoir, ma toujours aimée, oui, au revoir. Dans cette joyeuse espérance je t'embrasse et je taime.
Ton Rodrigue.
P.S.—Transmets à nos bons serviteurs mon cordial souvenir. J'espère que Léocadie ne fulmine pas trop contre cet “enfer de Paris”, qui ne semble bas posséder ses sympathies ; jaime à penser qu’à cette heure elle ne doute plus de mon retour.
Hélas! oui, la vieille Léocadie persistait dans son doute; elle était convaincue qu’on ne revenait pas quand on partait si loin; aussi depuis le départ de Rodrigue monologuait-lle plus que d'habitude dans son domaine des bas-offices; cependant elle ne confiait à personne ses craintes relatives au retour du jeune étudiant, elle se serait reprochée d’ébraniler la confiance de son “idole” ; car avec sa finesse de femme elle avait percé le sentiment ardent et passionné qui s'était substitué à la simple affection fraternelle qui unissait autrefois les deux jeunes gens; elle comprenait donc que le bonheur d’Anne-Marie était lié à ce retour. “ Pourquoi détruire si tôt son beau rêve d'avenir, pensait-elle dans son solide bons sens.” Et la bonne vieille soupirait mais se taisait...
En effet la jeune fille avait foi en son fiancé et
De TEE A
puisait dans la douce certitude du retour un continuel encouragement qui l’aidait à supporter vaillamment la longue absence.
Une seconde lettre du “cher parisien”, comme on le nomimait déjà en famille, vint la confirmer dans son ferme espoir, Comme la précédente, Anne-Marie la lut à tous.
Paris, 27 juillet 1888.
Selon ma promesse je viens te parler de mes hôtes : la crème des braves gens, ma chère, ils me soignent et me dorlotent à légal d’un enfant. Ils avaient un fils, m'ont-ils dit, ils l’ont perdu l’année dernière, et il avait mon âge; ces pauvres gens s’imaginent le voir revivre en mo’: de là leurs prévenances et leurs bons soins. Ils se nomment Muller et sont tous deux de Strasbourg. Ils sont très sympathiques. Un drôle de couple, par exemple ! le mari est tout en longueur et me fait. songer au légendaire don Quichotte : quant à sa Dulei..., c’est son vivant opposé! la bonne dame est toute en largeur :
Malgré sa malheureuse ampleur, dont elle ne paraît pas ; s’'affliger du tout, elle est toujours en mouvement et très active dans sa besogne.
Ts ont une fille, âgée de dix-huit ans ; je ne l’ai point vue, elle est en pension, mais doit arriver ces jours-Ci pour les vacances. Probablement qu’elle ne retournera plus au couvent, puisque son cours est achevé. Mes hôtes paraissent adorer cette fillette dont ils me parlent sans cesse; ils m’assurent qu’elle est incomparablement jolie; je fais un effort pour le croire, en tout cas elle ne doit pas leur ressembler... quoiqu'il en soit cela m’i- norte peu!
Je me porte comme le Pont-Neuf, sur lequel justement je passais hier, Je commence À me familiariser avec la grande cité, Je fais quelques promenades aux Champs-Elysées et au Luxembourg; je revis là un peu de ma petite enfance! je me souviens, confusément sans doute, que ma pauvre mère m'y conduisait souvent : en regardant ces gracieux bambins, qui évoluent dans les allées ombreuses de ces vastes jardins, je me revois, mignon baby de trois ou quatre ans, courant joyeusement «dans ces même avenues, I] n'est pas jusqu’au fameux théâtre enfantin de Guignol et la petite “voiture aux chèvres” qui ne réveillent en mon esprit tout un cortège de souvenirs, se rattachant à ce lointain passé.
Je dirige souvent mes pas vers les quais de la Seine, un intérêt tout spécial m'y attire; imagire-toi que le long des parapets, des bouquinistes installent chaque jour leurs petites librairies portatives, je me plais, comme tant d’autres, à fureter dans leurs casiers, où l’on fait parfois de véritables trouvailles. J'ai été, pour la modique somme de un france, l’heureux acquéreur dun Plutarque, lequel fraternisait, dans le même rayon avec un recueil de recettes culinaires : ironique voisinage! Le chef-d'oeuvre antique avait dû être apporté là par un étudiant en dèche... la gent écolière alimente passablement le petit commerce des Bbraires en plein air; dame! on se procure äe l’argent comme on peut...
Les rives de la Seine n’ont pas la majestueuse beauté des bords de notre Saint-Laurent, elles ont néanmoins, surtout passé Paris, leur charme propre, très pittoresque, je t’assure. |
Les "nvirons de la capitale sont jolis, les fôrets v
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abondent. Tu vois que les lieux de promenade ne manquent pas ici, même par les sentiers solitaires où l’on peut rêver sans témoins, à ceux que l’on aime.
"Lier le hasard m'a ménagé une agréable rencontre ; je montais à pas lents la rue Monge, une des principales rues du quartier latin, et tout en suivant d’un regard distrait les spirales bleutées de la fumée de mon cigare, je songeais à toi, ma jolie, à nos bons parents, aux camarades, à tout ce qui s'appelle le Pays... Tout à coup j'entends une exclamation joyeuse, suivie de mon nom. Pense si je sursaute!" Je me retourne et je me vois en face d’un ancien condisciple du collège: Ernest Martel, dont je vous parlais quelquefois; il est, lui aussi, étudiant en médecine: mais il a achevé son stage. Dans quelques jours il repart pour le Canada, que les merveil. les de Paris n'ont pu lui faire oublier; il faut dire que deux grands yeux de velours l'avaient déjà conquis tout entier avant qu’il ne quitte le cher pays, tu comprends s’il a hâte d’y retourner... quel veinard!
Nous avons achevé ensemble la journée; le soir nous sommes allés à l’opéra : on y répétait, devine ? “Sigurd” ton opéra favori. Que j'aurais été heureux de t'avoir auprès de moi?.., Nous avons parlé de “nos belles” et dans le fiacre, qui nous reconduisait au sortir du théâtre, nous nous sommes mis a chanter à tue-tête en tambourinant sur les vitres: “Vive la Canadienne” ! Ernest et moi nous devions avoir l'air d’échappés de Charenton. Heureusement qu’il faisait nuit, ce qui favorisait nos bruyantes expansions.
Tu me demandes mon impression sur les parisiennes. Ma foi, elle est des plus heureuses. Eh bien, oui, je Vavoue, elles sont adorablement jolies; une taille ravis-
sante, élégante et distinguée avec un timbre de voix d’une douceur caressante; mais tous ces avantages ne doivent nullement t'alarmer puisque les gentilles petites canadiennes les partagent, Non, leurs “séduisants attraits”, pour employer ton terme, ne me détourneront pas de toi, pas plus qu’ils n’ont détourné les nôtres, qui m'ont devancé dans la grande capitale ; tous sont revenus au pays natal, avec le même amour qu'ils avaient emporté dans leur coeur en le quittant. Tu vois que nous sommes fidèles À nos “belles”, et que les “charmeuses” ne sont pas du tout celles que tu penses... à bon entendeur, salut!
Il est temps que je vous entretienne du côté sérieux de ma nouvelle vie. Selon la promesse, que j'ai faite à Papa, je veux travailler avec ardeur. j'étudie de longues heures chaque jour. J'ai vu l'excellent docteur Décugnier, reconnu ici comme une sommité. Il a l’admiration et l'estime de tous ses confrères. (C’est un grand chrétien, sans respect humain. Il m'a reçu avec une bonté vraiment paternelle : il se souvient fort bien de Papa et m’a rappelé diverses anecdotes de leur vie d'étudiants. Je ne pouvais m'empêcher de constater, en écoutant le récit de ces lointaines réminiscences, que la jeunesse studieuse d'aujourd'hui ne ressemble plus à celle d'autrefois : nous faisons plus large la part du plaisir, eux ne lui accordaient que le temps, qui n’était pas accaparé par l’étude, et cette dernière absorbait toute leur journée. “ Nous nous distravions en travaillant—me disait le bon Docteur—à cette heure les jeunes travaillent en se distrayant.”” Moi, je veux être de la catégorie des “antiques”. et trouver, comme eux, mon plus grand plaisir dans mon travail même.
J’ai dit au docteur Décugnier combien papa l’avait en haute considération et combien il admirait son savoir. Il a souri et m’a répondu: “ Votre excellent père me surpasse en science et en vertu. C’est un “vrai Canadien”, n'est-ce pas. Je ne puis rien vous souhaiter de meilleur, mon cher enfant, que de lui ressembler, car c’est un beau caractère.”
Nous avons beaucoup parlé du Canada ; il m’a longuement questionné sur nos moeurs et nos coutumes. “Quel vaillant peuple que le peuple canadien—at-i] ajouté ému—comme il a su défendre ses droits et sauvegarder sa langue et sa foi! Cette vaillance fait présager un glorieux avenir.”
L'entretien s’est terminé sur mes études, et il m’a interrogé très minutieusement ; ensuite il m’a proposé de me faire admettre comme interne à hôpital Lariboisière, où il est médecin en chef : je serai donc au nombre de ses élèves. Il m’a invité à dîner chez lui pour la semaine prechaine et il me présentera ce jour-là à quelques-uns de mes futurs camarades.
J’entre à Lariboisière vers la fin du mois prochain. Les braves Muller sont navrés que je les quitte si tôt ; pour les consoler je leur ai promis de passer auprès d’eux la plupart de mes congés.
Il est temps que je m’arrête: jai tant à dire que je remplirais des pages et des pages! Allo... Je me résigne à laisser reposer ma plume, mais pour da reprendre bientôt.
Aïimons-nous toujours, ma bien-aimée, penses à ton Rodrigue qui, lui, ne peut penser à autre chose qu’à toi.
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