‹ Cœur magnanime [microforme]Chapitre 5 sur 22 · GC PE RUE · texte numérisé non relu

GC PE RUE

He ea ï Æ F.

12 août 1888.

J’ai reçu hier ta longue, intéressante et tendre missive. Elle m'est arrivée tout imprégnée de cette douce et réconfortante atmosphère familiale dont mon coeur a tant besoin.

Il y a deux mois aujourd’hui que pour la dernière fois je te pressais sur mon coeur. Que le temps me semble long loin de toi! Ces deux mois ont eu pour moi la durée d’un siècle... Combien m’en reste-t-il encore à vivre loin de ma bien-aimée! Hélas! le nombre me décourage... J’en détourne ma pensée et je viens te causer du présent.

J’ai fait la connaissance de mes futurs camarades, je suis enchanté d’eux, tous plus sympathiques les uns que les autres. D'ailleurs notre cher professeur fait toujours une sélection parmi ses élèves; ceux-là seuls ont droit * son estime et sont admis à son intimité, qui se distinguent par leur bonne conduite. Ce sont des catholiques militants, membres de la conférence de Saint Vincent de Paul, de l'oeuvre des catéchismes où ils m'ont enrôlé: j’ai rencontré dans ces pieuses conférences un bon nombre des nôtres ; la “reconnaissance” a été vite faite...

Nous sommes cinq privilégiés du bon Docteur Décugnier. Du nombre un seul est parisien: voilà qui va te surprendre... T/afné du petit cénacle est un franc-

ral gr

comtois ; il est la “Gravité” même, un peu lent dans ses gestes, très réfléchi; ses camarades l'ont malicieusement surnommé à cause de son calme : père Tranquille. C’est le plus édifiant de tous et celui vers lequel je me sens davantage attiré. Je ne sais si je me trompe, mais il ne me paraît pas dans sa sphère ; je ne serais pas étonné que ce futur médecin des corps se transforme un jour en médecin des âmes... cette sainte vocation s’accorderait mieux avec son caractère presque austère, ce qui ne l’empêche pas d’être d’une amabilité inlassable. Son ami est son véritable antipode... c’est un méridional, un marseillais, c’est tout dire...

Je dois te dire qu’en France, suivant les provinces, tout diffère comme accent, comme coutumes et même comme types. Mon franc-comtois est blond, grand, élancé, un peu pâle et très posé dans ses allures.

Mon méridional, lui, est tout en “gesticulades” ; vif comme la poudre, brun comme un Maure avec des yeux noirs pétillants de malice. Sa physionomie est agréable; son âme et son coeur remplis de générosité. C’est le boute er train de la bande; aux heures d’études il est un des plus sérieux. Sa famille étant très aisée lui fait une pension, dont le revenu de chaque mois suffirait à beaucoup d’autres pour l’année entière. Malgré les largesses des siens sa bourse est toujours vide, sa charité absorbe tout; aussi a-t-il les prédilections des protégés de la conférence de la Saint Vincent de Paul, et pour cause...

Mes deux autres nouveaux amis sont de l'Auvergne, ce sont deux frères, leur père est professeur à l’Université de Clermont, ils sont fort distingués ; comme ils ne se séparent jamais, Figuière, le marseillais, les

TELE ERP PAS

1) LME COTE CTRES ES PPEPESS

a baptisés “Oreste et Pylade”... Sans nul doute que je ne tarderai pas à avoir mon surnom, je m’y attends...

Nous causons beaucoup du Canada et des... canadiennes. Je ne pouvais faire autrement que de leur parler de toi. Tu sais l’adage, ma jolie: “La bouche parle de l’abondance du e --”, et le mien qui est tout plein de toi, ne peut se taire... Le terrible Figuièrs se met soudain à dire: “Nous devrions bien épruser des canadiennes, on les dit si jolies... qu’en dis-tu, père Tranquille ?” mon pieux ami n’a point répondu ; mais il a eu un certain sourire qui m'a confirmé dans mon idée à son sujet et que mes camarades partagent avec moi.

Papa et Maman vont être content de me savoir en si bonne compagnie. C’est une erreur de croire que Paris est un danger pour la foi et la vertu des nôtres. Se perd qui veut. Il y a dans la capitale un nombre incalculable d’oeuvres préservatrices et pour toutes les conditions. Des zélateurs vont au devant des nouveaux venus pour les introduire dans leurs confréries. J’ai ici toutes les ressources de la religion et je continue mes devoirs de chrétien aussi librement qu’à Québec. Les étudiants catholiques sont groupés en une association et ils s'occupent spécialement de la visite des pauvres et des catéchismoes.

Avec Aimé de Montaigu, le franc-comtois, j’enseigne les principaux éléments de notre religion aux ouvriers et aux jeunes apprentis de Ménilmontant et je visite également les indigents de ce quartier: r« vois que mon temps est bien employé.

Je t'envoie le respectueux salut de mes amis, y compris celui de l’austère Montaigu, il faut qu’il t’estime pour me charger d’un tel message . ...

J’oubliais de te dire que mes braves Muller nous avaient invités tous les cinq. Bien entendu nous avons été bourrés de “choucroute”, une friandise nationale pour les Aïlsaciens : Par exemple il faut des estomacs d’Allemands pour digérer ce plat substantiel, je n’en raffolle pas précisément ; Mais Comme ce mets ne se sert jamais sans bière que j'adore, le liquide m'a dédommagé du solide; d’ailleurs le menu ne se bornait pas à ce plat de résistance, et nos appétits de vingt ans y ont fait honneur. Mes hôtes étaient dans la jubilation. Leur jeune fille arrive demain,

J’imagine que mon ami Girard te fait un brin de Cour pendant mon absence : muis j à présent que j’ai la douce assur reux élu de ton coeur.

Dis mille tendres choses de rents. A toi,

e n’en suis plus jeluux ance que je suis l’heu-

ma part à nos bons pama bien-aimée, je donne le meilleur de mon coeur. Aime-moi toujours, ta tendresse c’est mon bonheur, sans elle je ne pourrais vivre. Ecris-moi vite, tes chères lettres sont mes plus douces joies et mon réconfort dans l’exil.

Et Léocadie? Est-elle un peu apaisée envers “cet enfer de Paris”? Dis-Ini que je ne suis pas encore “parisianisé”, et qu’elle peut compter que drai aussi “canadien” qu'à mon départ.

Une tape amicale à Soudan. Tu me dis que depuis que je suis parti il a cessé ses joyeuses gambades. Pauvre bête! Tâche de lui faire comprendre que son jeune maître ne l’oublie pas. Mes hôtes ont un affreux bouledogue, lequel m’a pris très sérieusement en grippe ; c’est heureux que sa taille n’ait point la proportion de la mienne, certainement qu'il m’aurait déjà avalé...

je revien-

M al Hé

il se résirne à aboyer furieusement après moi en me montrant ses crocs. J’ai donc déjà un ennemi ici, où je commence à Compter aussi d'excellents amis.

Adieu, mon coeur, et à toujours!

Ton Rodrigue,

P.S.—TI était trop tard pour faire partir ma lettre hier, j'en profite pour briser l’enveloppe et ajouter encore un mot.

La fille de mes hôtes est arrivée. Je ne l’ai pas encore vue, mais je l’ai entendue : Quel timbre de voix... un vrai rossignol.

En ce moment elle chante. devine?... Loin du pays! Peut-être est-ce à mon adresse ? tu dois me trouver prétentieux de supposer que cette jeune fille s'occupe de moi; d'autant que je ne songe pas à m’occuper beaucoup d'elle: tu me suffis, ma bien-aimée. J'entends son rire perlé... elle doit être gaie. C’est égal, elle possède un joli ramage, il lui est permis d’être laide, sa

x merveilleuse est une précieuse compensation.

Que j'ai hâte que mon stage s’achève. Le chant de cette jeune fille vient de réveiller ma nostalgie... Allons je ranime mon courage en regardant ton cher portrait. Comme tu es belle et dire que tu es à moi... Je t'embrasse et je t’aime A Dieu, à Dieu!

84 août.

Nous sommes en plein déluge. Je crois qu’à Paris il pleut régulièrement six jours par semaine, et encore est-il prudent au septième, si l’on veut se payer une

promenade un peu longue, de se munir d’un parapluie... Allons, voilà que je me mets à médire de la “Ville Lumière”; cela ne m'empêche pas de reconnaître que chez elle les merveilles surabondent, elles rachètent amplement son ciel perpétuellement gris. Il est vrai que nous sommes entrés dans une mauvaise période, car enfin je serais un peu trop loin de la juste vérité si j'avançais que le soleil n’y fait pas parfois de jolies risettes,

J’ai vu la fille de mes hôtes. Le plumage répond au ramage: une adorable miniature, ma chère. Elle tenterait, j'en suis sûr, le pinceau d’un peintre. La jolie enfant ne ressemble en rien à ses parents. “In petto” je me dis qu’on a dû la changer dans son jeune âge. Elle est si mignonne et si frôle qu’instinctivement on se sent porté à la protéger, il semble que le plus léger souffle va l'emporter ; toute la vie paraît s'être réfugiée dans ses larges prunelles claires; l’expression de son regard est tour à tour volontaire, caressant, mutin, timide. C’est encore une enfant. Elle n’a que dixhuit ans et les porte à peine. Son abondante chevelure, dun roux foncé, et tout ondulée, semble trop lourde pour sa fine tête de camée ; sa bouche est délicieusement jolie, un brin espiègle ; en s’ouvrant elle laisse apercevoir de ravissantes petites dents, semblables à des perles nacrées.

Il faut que je te raconte notre première entrevue, elle ne manque pas de piquant, je t’assure.

Mes hôtes viennent d'acquérir une jolie petite villa à la Varenne Saint-Hilaire, une des plus coquettes stations estivales des environs de Paris, et très fréquentée

des artistes; la plupart même y habitent durant la belle saison.

Mes braves Alsaciens ont insisté pour que j’achève à la villa les quelques jours qui me restent à vivre auprès deux. Ils attendaient pour s’y rendre à leur tour l’arrivée de leur fillette, laquelle a passé les premières semaines de ses vacances au pays natal de ses parents.

Je ne demandais pas mieux que d'échanger un peu l’asphalte des trottoirs et l'horizon borné de la ville pour le terrain gazonné et le vaste espace de la campagne... C'est le lendemain de mon arrivée À la Varenne que j'ai vu enfin la fille de mes emphitryons.

C'était un peu avant dîner, je fumais mon cigare en me promenant dans les champs qui entourent la villa ; dans un enclos voisin j'aperçois une jeune fil'e qui, perchée sur un arbre, mordait à belles dents dans de fort belles pêches ; lorsqu’en voulant gagner une branche un peu plus haute le pied lui manque... j'accours, pour la secourir, je n'arrive pas à temps cependant pour lui épargner une chute, heureusement sans fâcheuses conséquences grâce à un épais gazon qui reçoit limprudente; je ne puis que l'aider à se relever. En me voyant elle rougit un peu, puis, retrouvant son assurance, elle me dit en riant, tandis que je lui présentais la main pour la remettre sur pied :

‘J'aime mieux que vous m’aidiez à ramasser ma cueillette, car le pire de la situation serait l’arrivée du propriétaire... .”

Comme je la regardais étonné.

“Eh! oui, reprit-lle, ce sont des pêches de maraude. Nous en avons d’aussi belles chez nous; mais, que voulez-vous? ajouta-t-elle, avec un malicieux sourire, en véritable fille d’Eve, j'ai une prédilection marquée pour le fruit défendu, avouez qu’il a une saveur toute particulière. . .”

—“Je n’en ai jamais goûté, mademoiselle, il n > serait done un peu difficile de vous donner mon opinion là-dessus”, répliquai-je pour avoir l’air de dire quelque chose,

—Si vous voulez en faire l'expérience et si vous ne redoutez pas le remords, goûtez-en une et, ce disant, de sa main mignonne elle m’offrit un des fruits si périlleusement conquis. J'avais bien envie de refuser. “Ne craignez pas insisia-t<lle, vous ne serez le complice que d’un petit tour que je veux jouer au maître de ce verger, un vieil harpagon, riche comme un Crésus : mais dur envers les pauvres comme pas deux. Quand il va s’apercevoir de la disparition de ses pêches, il est bien capable d'en faire une maladie... Sauvons-nous vite, c'est l'heure où il vient inspecter ses arbres fruitiers. Gare s’il nous prenait au piège!....

Nous ramassämes en hâte la cueillette qu’elle dissimula dans le pan de sa robe de mousseline et comme je m'apprêtais à prendre congé d'elle. “ Pourquoi me laissez-vous, me dit-elle, puisque notre chemin est le même, faisons route ensemble; d’ailleurs je pourrais rencontrer “l'ennemi” ; alors vous me servirez de “gardedu corps” en cas d'attaque”

Elle riait d’un si bon coeur que je finis par rire à mon tour.

“Comment supposez-vous que ma route est la même que la vôtre? Vous me connaissez donc, Mademoiselle lui demandai-je intrigué ?

“Vous ne savez donc pas—me répondit l’espiègle— que le même toit nous abrite ?”

—Vous êtes, alors, Mademoiselle Muller ?

—Précisément, ça vous étonne ?

à HET

PA I Nr URI

AE TTETSTIE ES

talents x

nn ii NOUS

AR TE Ris RH RTE TELL tu

—Du tout, répliquai-je. Tu comrrends que c’était là un pur mensonge, jamais je me serais imaginé que l’exquise créature que j'avais devant moi était le rejeton de l’affreux couple qui m’héberge.

Elle s'appelle Odile, un nom gracieux comme elle, n'est-ce pas? elle m'a dit que beaucoup d’Alsaciennes le portent, car sainte Odile est en grande vénération à Strasbourg et dans toute l’Alsace.

Inévitablement nous avons parlé du Canada. Elle est très questionneuse, un brin curieuse; c’est là, mavoue-t-elle, un défaut propre à son sexe—<ce n’est pas toi en tous les cas qui pouvais m’en faire apercevoir. Elle veut tout savoir, tout connaître; je serai libre de ne point lui répondre, mais on s’en voudrait de contrarier cette gentille enfant, puis son babil m'amuse, son timbre de voix est si agréable que je me plais à l’entendre parler.

“Vous êtes Canadien, m’a-t-elle demandé hier, tandis que nous nous promenions dans les allées du jardin.

—Par mon coeur oui, Mademoiselle; mais par ma naissance, je suis Français, mon père était du midi de la France, ma m*-- elle, était Espagnok.

—Vous en av: le type. Elle poursuivit. “ Vos parents sont morts sans doute ?”

— Oui, Mademorelle.” Comme je savais que par ses questions elle me pousserait jusque dans mes derniers retranchements, je lui racontai assez brièvement mon histoire; la chère petite doit être très compatissante : car mon récit l’a émue et j'ai vu briller des larmes dans ses grands yeux.

Comme je lui ai beaucoup parlé de toi (sans lui avoir révélé notre amour) elle m’a demandé encrre:

“C’est la photographie de votre soeur, sans doute, qui repose sur votre table de travail ?”—QOui, Jui ai-je répondu.—Elle est belle. Vous lui direz, ajouta<-elle gentiment, que je l’aime bien, sans la connaître, et que nous vous aimons beaucoup; peut-être que cela lui fera plaisir.”

Je te transmets son naïf message ; je crois que cette enfant te scrait sympathique, c'est dommage que vous soyez si loin l’une de l’autre, elle aurait tant à gagner à ton contact : elle me paraît très malléable ; le sérieux lui manque, c’est un petit être bien futile ; il faut dire qu’elle est si jeune! et ses parents ne s’entendent qu’à la gâter ; heureusement qu'elle est douée d’un bon coeur, c’est là une grande ressource pour l’avenir.

Elle me questionna beaucoup aussi sur les C'anadiennes.

“On dit qu’elles sont jolies, est-ce vrai. Monsieur ?”

—Mon Dieu, Mademoiselle, ce n’est pas à moi à faire l'éloge de mes charmantes compatriotes, cependant je dois vr 1s dire que si elles ne sont pas toutes jolies, il n'y en a point de laides.

-—Une femme qui n’e: point laide, répliquat-elle, est presque belle”

“On les dit heureusement douées et instinvtivement musiciennes ?”

—C’est encore exact. Mademoiselle, le sentiment de l’art est très développé chez elles.

—“ Alors, reprit-elle, ce sont de véritables raretés. C’est heureux qu’elles soient Join. j'en scrais peut-être jalouse !”

—Oh! m.demoiselle, me suis-je empressé de lui répondre, vous n’avez pour votre part rien à envier de

Do intl lili

leur beauté ni de leurs talents, car vous les possédez daus une égale mesure... Cette réplique amena sur ses lèvres un petit sourire satisfait.

Maintenant nous sommes de bons amis, mais sa s0ciété tout agréable qu’elle soit, ne peut me faire oubiier le vide de ta chère présence, Ah! pourgnoi le Canada est-il si loin de la France!

Mes camarades sont venus passer une journée avec moi à la Varenne. Nous avons fait une promenade sur l’eau, dans un canot que l'on nomme ici “périssoire”. Le mot n’est pas exagéré. Pour monter ces sortes d’embarcations, qui ne ressemblent pas à nos canots indiens, il est bon de laisser la turbulence sur le rivage, C'est miracle que la partie n’ait pas tourné au tragique; les gesticulades de Figuière ont failli plus de dix fois renverser notre chaloupe, c’est qu’un plongeon dans la Marne est tout aussi dangereux, sinon plus, que dans notre Saint-Laurent; cette rivière est traitresse à certains endroits; les tourbillons sont nombreux. Enfin nous avons achevé notre promenade nautique indemnes d'accident.

Michel Girard m'’écrit qu’il est toujours votre hôte assidu et que tous deux vous vous entretenez souvent et longuement du “cher parisien.”

Il me parle beaucoup de toi; comme il t’aime! il ne me l’avoue pas; mais son amour transpire à chaque ligne. Pauvre ami! je ne puis que le plaindre sans pouvoir remédier à son intime souffrance, car je sens qu'il souffre! Que sera-ce quand il apprendra que tu ne t’appartiens plus et que l’heureux possesseur du trésor, après kquel il soupire, c’est moi, moi ton frère adoptif, et son ami, dont il était la moi leur confident.

Je ne me sens pas le courage de lui confier mon secret, je sais qu'il briserait son coeur... Laissons-lui ignorer encore notre mutuel amour; il London assez tôt, uvre Michel! Je reconnais que sa belle nature s’acnderait mieux avec la tienne, je suis si loin de vous “embler à tous deux; vous êtes la Sagesse, je suis la le; c’est justement pour cette ra'son, ma jolie, LA il faut auprès de moi un ange comme toi afin de m’ai-

à devenir un peu moins mauvais chaque jour. Tout

æ Soit ton Rodrigue, tu sais qu’il t'adore :

r' donne droit à ton indulsente pitié pour sa

p! défauts rachetés par son inaltérable amour.

A Dieu, mon coeur, aime-moi bien toujours.

Rodrigue.

Michel Girard venait en effet très souvent chez les Solier, qui le regardaient un peu comme leur second fils; Madame Solier avait été l’amie de sa mère, cette amitié remontait aux lointaines années du couvent ; elles ne s'étaient jamais perdues de vue, la mort seule avait brisé cette douce intimité.

Anne-Marie était le principal objet des nombreuses visites que Michel Girard faisait à ses vieux amis: il V’aimait sans oser le lui dire, sans même le laisser soupçonner. Timide et gauche il cachait, sous une enveloppe pe wrillante, une intelligence et une âme d’élite.

Son regard olair et profond exprimait une grande droiture et une exquise bonté. Anne-Marie l'avait remarqué parmi les amis de son frère et lui avait voué, dès la première heure, une sincère amitié; elle, d'ordinaire ei réservée envers les jeunes gen:, se montrait avec lui confiante et enjonée; il la respectait tant! c'était cette attitude même qui lui avait gagné les préférences de la prudente et sage jeune fille.

Le jeune homme était avocat : doué d’un rare talent oratoire, ses plaidoiries l’avaicnt déjà rendu célèbre. Nature loyale dans toute la force du mot, l'appât du gain ne le tentait guère ; lorsque la cause qu’on lui soumettait lui paraissait opposée aux sentiments d’honneur et de justice si profondément ancrés dans son fn» il la refusait fièrement ; en retour il réalisait dans tout sa vérité la noble appellation de défenseur de la veuve et de l’orphelin, ses plaidoiries gratuites étaient nombreuses et comme on lui faisait remarquer quelquefois que, tout en marchant dans le chemin de la Gloire, il tournait le dos à la Fortune : “Bah! répliquait-il, la charité n’appauvrit pas! Défendre la cause des malheureux, c'est défendre la cause de Diev, puisqu'ils sont ses membres souffrants ; vous voudriez que je m’y refuse! laissez-moi continuer, je ne plaide jamais si bien que lorsque je ne suis payé que par la gratitude.”

On comprend qu’un tel coeur était digne de l’affection de l’angélique Anne-Marie. Elle l’aimait à légal d’un frère et causait avec lui aussi familièrement que si elle avait été sa soeur.

Depuis que Rodrigue n’était plus là, il faisait presque l’unique sujet de leurs conversations. Anne-Marie lisait à Michel Girard les divers passages des lettres où

Ël

son frère lui racontait sa vie d'étudiant. (Ces lettres apportaient une joie toujours nouvelle dans la chère demeure. Anne-Marie comptait les jours qui séparaient chaque courrier, puis quand la missive désirée arrivait elle la lisait et relisait, goûtant à chaque fois un bonheur indicible à parcourir ses lignes toutes débordantes de tendresse passionnée. Elle était heureuse! Rodrigue d’aimait toujours. “ L'absence, lui écrivait-il, n’atténue en rien mon amour pour toi. ma bien-aimée, au contraire elle ravive sans cesse mon brûlant désir de te revoir et «de te posséder.” Elle le croyait. Elle-même sentait si bien qu'il lui était aussi cher gur le jour où elle s’aperçut que tout son coeur allait vers lui.

Oui, Anne-Marie était heureuse, pleinement heureuse... hélas! son paisible bonheur allait bientôt se rencontrer avec la douleur... La félicité de ce monde est si fragile qu’il suffit d’un léger heurt pour l’anéantir. Comme tout ce qui est humain, l’amour est sujet, lui ausi, à l’instabilité. On a dit: loin des yeux, loin du coeur. Cette désolante maxime résume bien l’inconstance humaine... Sans doute il y a, et il y aura toujours, des coeurs fidèles; mais ceux-ci se trouvent plus souvent dans le chemin de l'amitié, bien rarement dans celui de l'amour. La constance semble être le privilège des affections saintes et pures. L'amour est presque toujours une jouissance égoïste de l'être aimé. les sens y dominent plus que le coeur; loin de “l’idole” l’ardeur première s’émousse : insensiblement le voile de l'oubli enveloppe le coeur et y efface le souvenir de l’objet qui naguère faisait ses délices. La séparation est un dangereux écueil pour l’amour; celui de Rodrigue devait un jour sy briser . . . . .

Page 1