‹ Cœur magnanime [microforme]Chapitre 6 sur 22 · QAR LEA MAP AICERS SEINE · texte numérisé non relu

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Il y avait un peu plus d’un an que Rodrigue était à Paris. Il avait accompli presque la moitié de son stage ; mais, chose surprenante, il ne parlait plus dans ses lettres de ce retour qu’il souhaitait si vivement au début de son arrivée dans la Capitale. Celles-ci, d’ailleurs se faisaient plus rares et plus brèves ; et ce qui étonnait Anne-Marie c’est qu'il ne disait rien d’Odile. alors qu'auparavant il lui en parlait presque dans chaque missie; cette abstention éveilla dans son esprit un douloureux soupçon : elle comprit que dans le coeur de Rodrigue sa place était prise.

Il se fit un complet revirement dans la paisible demeure, toute remplie du souvenir du cher absent. Aux heures d'intimité on évitait de parler de lui: tous comprenaient qu’il leur échappait.

Chacun ;ensit: “nous aurions dû le garder près de nous”; mais de crainte d'augmenter l’unanime chagrin on concentrait en soi-même ses propres regrets et ses trop tardives réflexions.

Léocadie, tout en accomplissant sa besogne, accablait de ses imprécations le “Paris abhorré” qui pour elle incarnait le malheur; et bien souvent son poing menaçait un ennemi invisible.

Pauvre Léocadie ! elle souffrait, elle aussi, de la souffrance de ses maîtres. Elle s'était çi tendrement atta-

ché à Rodrigue qu’à la pensée qu’il ne reviendrait pas, son bon vieux coeur en était tout bouleversé.

Depuis deux mois on était sans nouvelles. Le silence de Rodrigue ne e’était jamais autant prolongé; l’inquiétude commençait à gagner sa famille adoptive.

Un matin qu’Anne-Marie se trouvait encore seule, le courrier apporta une lettre à son adresse, timbrée de France, mais dont lécriture lui était inconnue. Surprise et troublée, d’une main tremblante elle brise le cachet et court à la signature; elle lit: Aimé de Montaigu; l'en-tête portait: grand Séminaire, Montrouge. Elle tressaille... un malheur peut-être! tout son sang afflue au coeur... elle se sent défaillir... Ce me fut qu’un éclair, sa vaillance triompha bien vite. Elle se recueillit un instant comme pour demander à Dieu le courage nécessaire, puis, intérieurement réconfortée elle lut :

“Je ne suis pas un étranger pour vous, Mademoiselle, car votre frère, je le sais, vous a quelquefois parlé de son camarade d’études Aimé de Montaigu. Naguère encore étudiant en médecine, comme lui, je suis à cettn heure élève au grand Séminaire, où je me prépare à la prêtrise.

Confident intime de Rodrigue je suis, à ce titre, chargé auprès de vous d’une mission bien pénible. Je connaissais, depuis longtemps, quel doux lien vous unissait à lui; et me voilà contraint aujourd’hui de vous apprendre qu’il est rompu... Il m’a fallu faire appel à tout mon courage pour me charger de cette mission; je sais

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cependant que vous êtes une âme virile, profondément chrétienne, c’est ce qui m'enhardit, en vous annonçant cette fâcheuse rupture, à aller droit au but.

Votre frère adoptif s’est épris de Mademoiselle Odile Muller, la fille de ses hôtes et désire l’épouser. Oubliant qu’il n'avait plus droit de disposer de sa destinée puisqu'il s'était engagé à l’unir à la vôtre, il s’est promis à cette jeune fille et celle-ci. ignorant que son ami était déjà lié par un serment. à répondu à son amour et lui a donné tout son coeur et sa foi.

Connaissant assez le tempéramment ardent de Rodrigue, je m'étais fait un devoir d’avertir mon ami, dès le début, du danger de cette nouvelle liaison et l’avais conseillé d'abandonner ses relations avec les Muller; maic lui ne voyait là qu’une simple camaraderie.

La jeunesse joue trop facilement avec son coeur et ce sentiment si délicat et tant souvent profané qu’on appelle l’amour; cette insouciante légèreté est la cause de nombreux regrets, de déceptions amères sans compter les existences qu’elle brise à jamais...

Rodrigue reconnaît à présent son imprudence ; mais, hélas! il est trop tard pour reculer : il m’a avoué qu’il s’est solennellement fiancé à Mademoiselle Muller !

Il se sent très gravement coupable envers vous; de là le motif de son silence. Il sollicite son pardon et ce pardon il l’implore de vos excellents parents qui l’ont aimé à légal de leur propre enfant, de vous, plus encore. qui méritiez si peu une telle ingratitude,

Il m’en coûte de prononcer ce mot pour qualifier la conduite de mon ami à votre égard, et pourtant l’expression ne semble pas trop sévère quand on songe qu’il a pu oublier une créature aussi pure, aussi bonne, aussi

aimante que vous êtes. Je le lui ai reproché. “Vous vous devez tout entier à votre premier amour—lui ai-je dit—pour être demeuré secret il n’en exige pas moins que vous lui demeuriez fidèle. Ayez le courage d’avouer votre situation aux Muller: dites leur que vous ne pouvez épouser leur fille parce que vous vous êtes déjà promis à une autre et que cette autre vous attend.

—“ Je le voudrais bien—me répondit-il—j’étais même résolu d'expliquer mon cas; mais je ne le puis, ajoutat-il d’un ton découragé—Si je délaisse Odile je suis convaincu qu’elle ne surmontera pas l'épreuve; elle n’est point douée, comme ma soeur adoptive, de cette vaillante énergie et de cette solide piété qui réconfortent aux heures de découragement ; mon abandon la tue. rait et ce serait pour moi un perpétuel remords.

—“N’en aurez-vous pas davantage quand vous penserez à celle que vous aurez si indignement trahie ?”

—“ Je vous en prie—suppliait-il=ne me parlez pas ainsi. Si vous saviez combien je suis malheureux. Ditesle à ma soeur, peut-être qu’elle me prendra en pitié, elle est si nuséricordieuse.”

En effet Rodrigue est plus malheureux que coupable; si vous pouviez sonder son coeur, vous en auriez compassion. Les parents de la jeune fille sont pour beaucoup dans ve pénible état de choses. Voyant en Rodrigue un parti inespéré, ils ont manoeuvré en conséquence pour aboutir à l’union convoitée. Mon ami. vu son caractère faible, était une proie facile... Ils on£ tant hâte que le mariage s’accomplisse qu’ils poussent Rodrigue à passer outre le consentement de ses parents adoptifs desquels ils redoutent un refus. Mais il ne veut pas—me disait-il—ajouter cette nouvelle ingratitude à tant d’autres.

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C’est encore à vous, que sur sa prière, je m’adresse, Mademoiselle ; à vous la plus atteinte dans cette triste circonstance, à vous la délaissée ! pour obtenir de vos parents le consentement à l’union dont je vous parle. Ce mariage, je le prévois, va leur causer un bien grand chagrin à eux aussi; car désormais il retiendra loin d’eux l'enfant aimé qu’ils avaient tant hâte de revoir à leur foyer.

Peut-être savent-ils à présent que le bonheur de leur fille si chère reposait tout entier dans œ joyeux retour? En ce cas il me faut faire appel à leurs sentiments chrétiens pour obtenir le pardon du pauvre coupable. Je suis certain qu'au nom très miséricordieux de notre Père du ciel ils se laisseront fléchir en faveur de l'enfant prodigue. Vous êtes si pieuse et si Lonne que j'ose compter sur votre indulgente pitié à l'égard de l’infidèle qui, je le sais, vous aime toujours et vous regrette.

Je demande à l'Eternel Ami, à Celui dont l’amour ne faiblit jamais, de vous soutenir dans ce douloureux choc. Que votre grande âme, à cette heure de désespérance, se tourne vers Lui; Il fera descendre en cette pauvre âme meurtrie un de ses effluves de tendresse dont son divin Coeur surabonde et | relèvent et consolent des plus accablantes douleurs et des plus amères désillusions... Dieu, très souvent, marque ses privilégiés du sceau de la souffrance : est-ce payer trop cher cette ineffable intimité? Puisse-t-elle vous dédommager bientôt du cruel délaissement de celui que vous ainriez et que, sans doute, vous aimerez encore, car c’est le propre des grands coeurs de pardonner en aimant...

Croyez en ma très haute estime. Je prierai pour vous. Aïmé de Montaigu.

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Anne-Marie fut obligée de s’y prendre à plusieurs reprises pour achever jusqu’au bout la pénible lecture qui détruisait ses dernières illusions. Une sourde indignation agitait son coeur. L’assaut fut terrible. L'amour veut être payé de retour, celui d’Anne-Marie ne pouvait se soustraire à la commune loi. La lutte entre sa tendresse méconnue, sa fierté blessée et la bonté naturelle de son coeur, qui l’inclinait au eacrifice de son propre bonheur pour celui de Rodrigue, dura longtemps. La nature tout d’abord parla plus haut que la pitié. “Qu'il l’épouse—murmura-t-dlle avec un accent d’amertume—qu’il l’épouse puisqu'il l’aime ; mais que je lui pardonne, moi? non jamais! Ah! l’ingrat.… est-ce là la récompense de tout ce que nous avions fait pour lui? On aurait dû le laisser à sa propre misère... que serait-il à cette heure? un paria... Dire que nous lui avons tout donné: affection, soins, bien-être... L’ingrat, oui, l’iugrat !” et elle fondit en larmes.

Le combat durait toujours. Soudain les paroles du jeune prêtre : “ Rodrigue est plus malheureux que coupable, si vous pouviez sonder son coeur vous en auriez compassion” surgirent à son esprit.

Une tendre pitié dominait peu à peu la révolte intérieure: la plus sublime abnégation allait bientôt triompher. A ce moment la cloche argentine d’un couvent voisin se mit à tinter l’angélique salutation de l’ange : selon sa pieuse coutume la jeune fille se mit à genoux. la prière opéra son effet salutaire en cette âme si pure :

la tempête était apaisée ; la miséricorde venait de vaincre l’humaine faiblesse. “Pauvre Rodrigue—dit-elle— oui, je te crois bien malheureux et sans rancune, je te pardonne !”

Le soir de ce jour, où elle avait tant pleuré et tant souffert, elle écrivait à celui, ses lanmes et de sa souffran vante, où à chaque ligne dé désintéressement et le plus

Mon cher Rodrigue,

Je te rends ta parole, Depuis longtemps je pressentais ce qui arrive à cette heure. Cette intuition, tute pénible qu’elle était, a cependant contribué à amortir le choc douloureux: mon Coeur était préparé pour lépreuve. Ne pensons plus que nous avions rêvé de marcher la main dans la main : ceci c’est le passé ! il est de notre devoir de l’ensevelir dans un volontaire oubli. Oui. oublions que nous nous sommes aimés, il le faut pour que l’un et l’autre nous remplissions mieux notre tâche en ce monde. Tu te dois à présent uniquement à celle qui bientôt va devenir ta femme: ton coeur doit aller à elle tout entier, sans retour et sans regrets. ... Il n’existera désormais entre nous que les liens d’une fraternelle affection. Je redeviens la “grande soeur” de jadis. Ce titre, je veux le conserver puisqu’il me rattache encore À toi; uses-en sans craindre d’épuiser jamais mon dévouement pour toi.

Je t'envoie la bénédiction et le consentement de nos chers parents. Quant À leur pardon, je ne l’ai pas même demandé: on agit ainsi envers un coupable et

ce n’est pas à ce titre humiliant que j'ai plaidé ta cause ; d’ailleurs pour que tu fusses coupable à leurs yeux il leur faudrait connaître que tu m’avais jadis donné ta foi: ce secret ne sortira jamais de mon roeur! Quant à s'opposer à ton mariage, ils ne s’en reconnaissent pas le droit. Leur réponse révèle bien l'esprit de foi qui les anime : “Si cette jeune fille est sage et qu’elle l’aime, nous ne devons pas contrarier le choix de Rodrigue. Cette union est, sans doute, préparée par Dieu, pourquoi ne l’approuverions-nous pas? Peut-être que notre enfant ne reviendra plus auprès de nous, mais = 'st-il pas dit: “ L’homrhe abandonnera son père et sa mère et s’attachera à sa femme”. Que Rodrigue suive sa detinée. Dis-lui que nous l’aimons toujours et que ses vieux parents le bénissent.”

Pour moi, je te pardonne. J’ai la certitude que tu es plus digne de pitié que de blâme et cette pitié je te l’accorde tout entière.

Avec ton exhubérance et ton coeur si ardent, il était impossible qu’au contact de cette enfant jeune, belle et séduisante, tu n’arrivas pas un jour, même à ton insu, à dépasser les limites d’une simple amitié. Tu aurais dû cesser cette relation dès le début; c'était pour toi une obligation, puisque tu n'étais plus libre de ton coeur ; mais non, je ne viens pas t’adresser des reproches ; je refoule au fond de mon coeur l’indicible douleur qui, malgré moi, monte jusqu’à mes lèvres, et je ne veux que penser à ton bonheur e celui d’Odile. Je ne puis lui en vouloir, la pauvre . 1fant ignorait quel serment te liait à ta soeur d'adoption. Sans amertume je vous adresse à tous deux mes voeux les plus sincères et les plus ardents pour votre félicité vraie et durable;

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