‹ Cœurs et homme de cœurChapitre 13 sur 53 · PATERNEL · texte numérisé non relu

PATERNEL

Ils attendent, le père et la mère. Ils envient les nids gazouilleurs de la fauvette, et, se mirant aux prunelles l'un de l'autre, dans des regards d'affection anxieuse, ils rêvent d'un bonheur trop lent à venir, plus lent que les autres bonheurs attendus.

Enfin, rose ou pâle, arrive le chérubin des inlassables espoirs d'amour qui s'éternisent. Faible, presque sans vie, une voix qui n'a que des larmes — comme au regret d'être venu — il est là, inconscient de lui-même et des choses ambiantes ; il est là, au berceau moelleux chez le riche, plus dur chez le pauvre, mais partout toujours attiédi par les caresses d'une mère.

Il est là.

vSa mère aussi est là !

vSouriante, elle lui parle comme à son meilleur ami qui saurait la comprendre et deviner ses inquiétudes, ses attendrissements — Elle l'enveloppe de baisers et le réchauffe de son souffle, l'endort de cette voix qui, plus tard, indiquera les écueils de la vie, les moyens de les franchir. Elle

chante pour l'empêcher de sentir les premières douleurs d'une existence qui en sera pleine. Elle chante pour que, dans le futur, aux jours dangereux pour la jeune fille, pour le jeune homme surtout, la ressouvenance de cette voix de jadis le paralyse sur le bord du gouffre et fasse dire :

1 ' Pourquoi ramper dans la boue ? Pourquoi salir le manteau de l'amour maternel qui me couvre de sa blancheur ? ' '

Cette seule pensée ferme des abîmes entr' ouverts et tue des fautes en germe.

La mère dépense ses jours et ses nuits pour cet autre elle-même — et le regarde grandir, on croirait, tant elle observe et voit tout ce qui survient dans la croissance et la formation de son petit ange. Elle est désireuse de saisir un prime regard d'intelligence, et, bientôt, des bégaiements qui sont les refrains de ses baisers.

Enfin, qui exprimera la joie, l'extase d'une mère, quand les chères lèvres de son " bambino " ont pu faire couler dans l'air ce mot si doux et si grand — grand et doux comme la femme ellemême :

"Maman ! "

ANTONIO PELLETIER

Il a grandi, le mignon : il a vingt ans. C'est alors qn'il faut suivre la sollicitude maternelle. Tout l'inquiète : elle craint, s'alarme, a peur.

Ah ! mon ami, sois bon ! Si tu savais les inquiétudes qui rongent ce cœur de femme ! Sois bon ! Ne fais pas pleurer ta pauvre mère aux jours de tes vingt ans. François Coppée écrit :

" C'est le crime des crimes."

Il a raison ; car une mère, c'est... ou plutôt, comprenez-le par la phrase suivante de la mère de l'auteur de Raphaël :

" Mon fils, tu le sais, si les larmes de mes yeux pouvaient se changer pour toi en or, je les verserais toutes dans tes mains,"

L'enfant vieillit. Sa mère le suit toujours ; mais, plus calme, plus tranquille, plus heureuse : car il a détourné l'écueil et s'en va dans la vie, la tête haute, l'honneur au front — l'honneur qui a sa floraison dans la vertu, sa racine dans le cœur d'une mère ! Cet honneur-là n'a rien à craindre ; celui qui le possède est rarement vulnérable.

Pendant ce temps, l'amour paternel est-il mort ? Est-il seulement admiratif de l'amour maternel ?

Le père aime aussi. Et ses attendrissements,

et ses baisers, et ses caresses, quoique plus rares, ne sont ni moins forts, ni moins saturés d'affection.

Ee père a travaillé : il a secondé ainsi la mère auprès de l'enfant. Et ce travail du père, c'est le cœur qui le demande. C'est pour elle qu'il peine et pour leur mignon.

"Enfant, si tu ne dois pas oublier ta mère, souviens-toi aussi de cet homme, rude en apparence, qui se tenait à côté de ton berceau, près d'elle. Cet homme adorait ta mère et t'enseignait d'exemple les grands amours paisibles et vigoureux qui caractérisent l'amour masculin."

Mesdames et messieurs : —

Je ne puis me défendre d'une comparaison entre l'amour du père et celui de la mère — ou mieux — entre l'amour de la femme et celui de l'homme ; je ne puis me défendre de les comparer à deux harmonies dissemblables dans leur marche et leur rythme, mais dont le thème fondamental est pareil :

Nous sommes au matin d'un beau jour. E'air a du mystérieux, du vague, du rêve, du ciel dans ses ailes. Un silence imposant domine. Tout

ANTONIO PELLETIER

à coup, lente, molle, berceuse, une fanfare pleure ses plaintes. Elle approche peu à peu. Les vibrations s'accentuent en se multipliant, éclatent, sont de frénésie, d'emportement, de délire. Vos larmes jaillissent : je vois dans cette harmonie un symbole de l'amour féminin.

La scène change. Soir. Clair de lune. Même silence. Une voix s'élève, grave, sonore, souple, d'une grâce attendrissante et mâle. Vous y sentez de la force, quelque chose qui subjugue. Vous admirez. Aux notes les plus rapides, les plus abandonnées, votre gorge s'étreint, un frisson galope dans vos moelles. Une larme coule lentement, sans effort, et tombe, et tombe, sereine et chaude comme la voix qui l'attire de votre cœur : je vois dans cette harmonie un symbole de l'amour masculin.

Que donne l'enfant en échange de ces amours du père et de la mère ?

Il gonfle et presse sa petite âme pour en extraire beaucoup d'amour ; car l'amour appelle l'amour, et, seul, un cœur emplit un autre cœur.

Mesdames et messieurs : —

Nous venons de voir l'amour dans la famille.

CCËURS ET HOMME DE CCEUR.

De lui nait l'amour de la patrie. Je ne l'esquisserai pas, non plus que le sublime amour religieux. Si les circonstances me le permettent, je reviendrai à ces deux sujets que je mentionne, en ce moment, pour que vous voyiez deux grandes figures passer devant vous.

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