MADELEINE
Je suis embarrassé pour écrire, aujourd'hui. Le sujet n'est pourtant pas sans inspiration, et une tempête d'idées et de sentiments me courent et me grondent dans le coeur et plein la tête. Mais voilà, j'ai peur, oui, grand' peur, comme l'enfant auquel on a confié une rose et qui craint (Vtn froisser un pétale : fleur délicate, pétale embaumé, enfant maladroit.
Lectrices, lecteurs, je vous présente " Madeleine " (Melle. Gleason), chroniqueuse à "La Patrie", autrefois au "Temps" d'Ottawa.
Je désirerais vous entretenir d'elle. Serez- vous indulgents si je balbutie à peine ?
En général, on se forge une idée singulière, on se fait un mauvais portrait de la chroniqueuse.
ANTONIO PELLETIER
Elle doit être vieille, laide, désabusée, chagrine, sans illusions, etc.
Il faut voir si l'on se trompe !
Brune ou blonde, ni blonde ou ni brune ?
N'importe !
J^uiie, quoique sa plume trahisse de la lutte.
Jolie ?
Indiscrétion !
Bonne, capable d'être un rien maligne, pas méchante ; franchement affectueuse ; accueillante ; esprit pétillant qui vous retient là, à converser, et vous oblige à croire que le temps multiplie ses ailes pour fuir plus vite ; d'une calme gaieté communicative ; surabondante de vie et d'espérance ; j'allais ajouter d'illusions : un lys, quoi, s' entr' ouvrant à l'aurore et croyant ne se devoir jamais fermer.
Madeleine, de plus, a un oeil fin qui caresse (je vous souffle cela, moi, à l'oreille, tout bas).
Résumons :
Un bon coeur doublé d'intelligence.
Dans ses écrits, nous voyons u un peu " de ce que je viens d'affirmer.
CCEURS ET HOMME DE CCEUR.
Pourquoi "un peu" et non "tout" ?
On ne se met pas - ' tout ' ' dans une page ; on se sous-entend, en quelque sorte.
Pourquoi ?
Vous qui tenez une plume ne poserez pas sérieusement cette question, j'imagine.
Si l'on couche une pensée dans un article, cela ne prouve pas qu'on ait vidé son cerveau ; au contraire, l'intelligence fatigue la plume et l'épuisé. Si l'on sent un frisson d'âme, ce n'est pas l'âme entière. L'intelligence est plus forte, le coeur plus vaste que l'expression : la plume est plus faible que nous.
En ferai-je un reproche à l'écrivain ?
Non.
L'expérience démontre que jamais auteur ne sera "tout ce qu'il est" dans ce qu'il écrit. Lamartine, Chateaubriand même, ont déploré cette impuissance.
Donc, si vous affectionnez " Madeleine, femme de lettres", vous aimerez davantage u Madeleine, simplement femme."
Le style de cet écrivain a du jeu. Enfant gâté, il chante, pleure, a du rire, des colères
ANTONIO PELLETIER
d'une minute ; c'est un faon qui s'élance dans la liberté de la plaine, une abeille dont le miel est agréable, un papillon dans la lande : il vole d' une fleurette à l'autre fleurette et parfume l'air en passant.
Llbêz ses causeries et dites-moi, si vous pouvez — qu'une femme doit se taire !
Madeleine a des mots railleurs, de fines phrases, des idées, des manières de dire personnelles ; elle a des trouvailles plaisantes.
Pourquoi ne choque-t-elle pas dans cette route difficile ?
Elle est sans affectation !
Pourquoi la comprenons-nous si bien ?
Elle a du coeur.
Et, de fait, le coeur est le centre de gravité de tous les êtres. Son acte — amitié ou amour — est le mobile de l'existence, la solution des plus grands problêmes, la compréhension des individus, la conclusion du monde. Un être sans coeur n'est rien : le coeur est tout. Qui a sauvé le monde ? Est-ce l'intelligence de Dieu, ou son coeur ?
CCEURS ET HOMME DE CCEUR.
Melle Gleason voit vite — et bien. Elle doit peut-être cette faculté à la perte de sa mère,
qu'elle n'a pas connue : de là, un besoin prématuré d'observation et de réflexion.
Combien à plaindre l'enfant qui n'a pas de
mère près de son berceau pour le bercer et l'endormir ! pas de mère pour étancher délicieusement cette soif immense qui brûle les petits à la lèvre ! pas de mère !... oh ! çà fait mal, çà !
Pauvre amie !
La tendresse dont Madeleine dispose
toujours ne viendrait-elle pas du fait que sa mère lui a laissé dans le sang, pour d'autres, ce qu'elle-même — sa mère — n'a pu prodiguer à la chère petite de soins affectueux et d'amour ? A quelle école devons-nous Madeleine ?
Aux romantiques et aux parnassiens. Chateaubriand a oublié chez elle quelques sourires, Lamartine aussi, Musset davantage et les modernes, surtout Alphonse Daudet.
Avant de finir ces notes, je serai indiscret : Madeleine offrira bientôt à .ses amis un recueil de ' ' Nouvelles ' ' inédites. Elle veut donner une oeuvre digue des amateurs gourmets et gourmands.
ANTONIO PELLETIER
Pardon, Madeleine, j'ai la langue d'Eve dans la bouche, aujourd'hui !
Amis, lisez nos femmes de lettres, c'est le meilleur moyen de comprendre leur mérite et de les aimer : juste récompense !
Et à vous, Madeleine, que dirai-je ?
Voyez mon désir de vous peindre avec exactitude. Est-ce ma faute, à moi, si le modèle a des couleurs que le pinceau n'a pu rendre ? Me blâmerez- vous si je n'ai pu suivre fidèlement dans le ciel clair — la colombe ?
P. S. — Le volume dont il est iel question a remporté un très beau sueeès. J'en félicite cordialement V auteur.
Août 1001,
fo. *■ l' «
SILHOUETTE
'ATÏALA.
Après avoir parlé des chroniqueuses actuelles des journaux canadiens- français de Montréal, il est à propos, ce me semble, d'ajouter un paragraphe pour Attala (Melle. Valois) directrice du " Coin du feu", au "Monde Illustré."
Attala n'est pas, suivant moi, une chroniqueuse comme les autres : sa collaboration est irrégulière. Je dirai qu'elle est une collaboratrice assidue et sur laquelle on peut compter.
Cette position est précisément celle qui lui convient, si l'on tient compte de sa répulsion à publier.
En effet, une certaine timidité la paralyse, une sorte de crainte sans motif apparent la concentre
bb
a cd
ANTONIO PELLETIER
en elle-même, et c'est une contrainte, un effort, chaque fois qu'elle abandonne son manuscrit au prote.
A-t-elle raison ?
Oui et non :
Oui, si elle garde ses œuvres pour les perfectionner sans relâche ; non, si elle pense atteindre l'irréprochable : la perfection n'est pas de
l'homme ni • de la femme : hélas ! Oui, si
la modestie l'oblige au silence, à redouter la gloriole, à fuir un mot d'approbation ; non, si la peur des critiques, (acerbes, jalouses, injustes, assez souvent) si l'effroi du blâme l'arrêtent.
Dans tout ce qui s'élabore ici-bas, il y a du clinquant, et qui veut le faire sonner le peut sans déploiement d'une force extraordinaire.
Ne discute-t-on pas Homère, Bossuet, Racine, Chateaubriand ? Ne critique-t-on pas la Bible ? Et sous le même, mais faux prétexte, n'a-t-on pas flagellé le Christ ?
Allez doue, après cela, vous croire idole !
Et parce que vous n'êtes pas le dieu de tous, refuserez-vous d'être l'ami de quelques-uns ?
J'irai plus loin.
CCEURS ET HOMME DE CCEUR.
Si, en agissant ou en écrivant, une seule personne, une seule, devait vous aimer, je dirais : écrivez, agissez ; car un coeur qui aime vaut plus que tous ceux qui n'aiment pas.
En retour, aimez et donnez !
ATTAivA, timide pour elle, ne l'est pas pour les autres !
J'entends qu'elle accueille volontiers, dans sa
page, les jeunes plumes désireuses de causer avec
des amis inconnus.
Je la félicite chaleureusement.
Favoriser l'éclosion et l'expansion des talents d'écrivains en perspective est une oeuvre de justice.
Il ne faut pas craindre l'ombrage qu'un voisin
peut nous donner ; il ne faut pas craindre d'être surpassé par un jeune écrivain que nous aurons protégé ; ce serait de la jalousie, de l'égoïsme, de
l'orgueil, de la bêtise.
S'il nous égale, s'il nous surpasse, sa force, sa gloire, rejailliront sur nous. L,e bienfaiteur est toujours, et malgré tout, l'auteur du bienfait.
Et la reconnaissance n'est pas morte.
Admettons, pour un moment, l'ingratitude de
chaque protégé.
ANTONIO PELLETIER
Faudrait-il, pour cela, devenir pessimiste ? Non.
Si l'on oublie que vous avez fait "du bien", vous, en vous-même, vous aurez le bonheur d'entendre une voix qui criera :
Tu as fait " le bien."
Pourriez-vous, . alors, ne pas aider, même l'ingrat ?
J'ose néanmoins affirmer que les vrais ingrats sont peu nombreux ; ce sont plutôt des malreconnaissants.
On s'effraye, en général, sur ce point, comme sur d'autres.
Mettons un grain de bonté dans notre jugement trop sévère et, par ce moyen, la plupart du temps, le doute disparaîtra à notre insu.
Le bien se trouve partout ; il suffit d'ouvrir l'œil pour l'apercevoir : ouvrons l'oeil.
Melle Attala traite ordinairement des sujets sérieux et envisage surtout le côté pratique des choses.
Je remarque, dans ses productions littéraires, la note plaintive, un gémissement : elle est triste.
CCEURS ET HOMME DE CCEUR.
A-t-elle souffert ? A-t-elle prié sur la tombe
des siens ?
Qui n'a pas pleuré ignore la vie !
Mais il est des êtres de privilège sur qui le Ciel semble frapper avec complaisance : de même un forgeron bat sur l'enclume le fer qu'il veut rendre meilleur.
J'aime encore Attala lorsqu'elle parle du dévoûment, de l'abnégation, de l'énergie nécessaires à la femme qui gagne elle-même son pain de chaque jour ; je l'aime aussi quand elle lutte pour les intérêts de la femme dans la société et lorsqu'elle indique le chemin du bonheur dans la
famille.
Attala est un porte-étendard des légions
féminines.
Elle aime son sexe et le prouve.
Belle cause !
Rien n'éclate dans les écrits d'ATTALA. Son
naturel est secondé par une précision de style simple, uni, sans apparat, qui plaît — et attire doucement. L'on suit bien la marche de sa narration : c'est calme et clair. Sans essayer de convaincre en émouvant, elle exprime des pensées qui charment.
ANTONIO PELLETIER
Partage-t-on ses vues ? c'est que le raisonnement est juste !
On la croit ou l'on ne la croit pas avec autant d'aisance, pour cette bonne raison qu'elle se * contente de montrer les choses et les faits, laissant chacun libre de conclure à sa propre manière.
Elle expose et développe paisiblement son idée, disant tout ce qu'il faut et rien que ce qu'il faut. Il y a de l'égalité et de la mesure dans ses articles, ceci prouve de l'observation et une certaine expérience, sans lesquelles on attache une grande importance aux futilités et trop peu à ce qui en mérite.
Melle Valois affectionne la littérature qu'elle n'a pas le loisir de cultiver autant qu'elle le désirerait.
Bossuet, Lacordaire, Chateaubriand, sont ses amis. Lamartine — dont elle procède — paraît être son auteur de chevet.
Attala, en effet, a le sens de l'harmonie, et un penchant au rêve. C'est sans doute pourquoi elle pleure en entendant une belle voix, en admirant un coucher de soleil ; c'est peut-être aussi la raison de son goût spécial pour la poésie.
CCEURS ET HOMME DE CCEUR.
Vous dirai- je qu'ATTALA rime à ses heures — et joliment ?
J'ai sous les yeux quelques-uns de ses vers aisément tournés. Ils ont des murmures doux comme des prières à la Vierge. L,es grands coups d'aile y sont rares ; mais il est très agréable d'entendre un gazouillis de ruisseau, une plainte du vent sous la feuille, un baiser d'oiseau sur le bord d'un nid.
Le court espace alloué à cette esquisse ne me permet pas d' approfondir davantage mon sujet — je le regrette — il est si facile de trouver sans cesse du bon chez la femme
Août 1901.