II. L'amour existe encore
Je lisais, il y a quelques mois, une chronique faite de notes laissées dans l'oubli jusque-là, et heureusement sorties des vieux cartons. L'auteur, une de nos plus solides plumes féminines, Gaétane de Moutreuil, (Madame Chs. Gill) parlait d'un sceptique disant à une jeune fille :
" Il n'y a plus de véritable amour et ses dévouements n'existent plus."
Après le départ du misanthrope, la jeune fille, bouleversée, se rend au salon. Là, devant un portrait aux yeux rêveurs, au front large et sévère, elle murmure, appuyant les doigts sur son cœur, et avec sourire :
" Oui l'amour existe quelque part ! "
Votre veine était bonne, chroniqueuse. Vous avez sagement souffleté ce fou.
1/ amour existe encore, oui ; et pour être plus vrais, ajoutons : il est partout.
La première impression du cœur, après celle de souffrance, c'est l'impression de l'amour.
Avide, insatiable, le cœur veut, désire, aime — sans cesse. Un germe inné le pousse, l'assoiffé, l'ouvre : il veut se satisfaire.
Dieu a mis dans la nature humaine un désir que l'homme reconnaît s'il écoute son cœur battre, qu'il éprouve même s'il cherche à en éteindre les chocs. Ce désir, celui d'un bonheur sans fin, nous jette naturellement vers Dieu, à Dieu entrevu dans des sphères si magnifiques !
Et le cœur s'éprend de Dieu, l'aime et s'élance... mais s'arrête parfois, étant admis un instinct particulier : il s'arrête, dans son envol, à d'autres êtres, pour ne se souvenir plus, ou se souvenir à peine, de cet unique amour d'infini, se confondant avec le bonheur.
Et, dès lors, nous avons l'amour terrestre exclusif, ou celui du Créateur et de la créature en même temps.
ANTONIO PELLETIER
Nous arrêtant de la sorte dans l'élan de notre âme vers Dieu, nous sommes pareils à ces oiseaux qui ont un but à atteindre et qui s'attardent à becqueter sur la route ; nous sommes pareils à l'abeille qui voltige d'une corolle à l'autre corolle et ne se pose qu'après de longs détours sur une fleurette légère qu'elle parfume.
L'amour exclusif de la créature serait celui des cœurs perdus d' incrédules. J ' oserais avancer que ceci est tout à fait spéculatif, puisque se dire athée est une chimère d'esprit qui s'étiole, qui agonise : l'athée est une exception, l'exception, souvent, une anomalie.