‹ Cœurs et homme de cœur [microforme]Chapitre 25 sur 62 · SI · texte numérisé non relu

SI

CŒURS ET HOMME DE CŒUR

Capacité reconnue, Le diagnostic, si difficile souvent, lui était presqu'un jeu : car sa belle et jeune intelligence, qui devait nous donner ‘‘un homme ’’, percevait toujours juste.

D'un coup-d'œil, il voyait tout, jugeait tout d'un mouvement d'idée : d'un mot,il disait et réglait tout. Le médecin de jugement et de réflexion annonçait l'homme public de réflexion et de jugement.

Le Dr. Ross n'aimait pas la littérature purement littéraire, ni les poètes.

Exceptons Lamartine :

Un soir, il me dit :

Tu connais ‘* Le lac’’, n'est-ce pas ?

Sans me laisser répondre :

‘Ma vieille mère le chantait très bien.’

Visiblement ému par cette réminiscence, il se leva. S'avançant près de moi, en face d’un antique portrait de sa mère, il récita :

‘‘Otempssuspends ton volet vous, heures propices,

Suspendez votre cours,’

Par contre, Bossuet, Montalembert, Guizot,

Thiers, et surtout Gambetta, Veuillot et le comte

de Mun—qu'il avait Connus—étaient les siens.

ANTONIO PELLETIER

I cherchait chez eux le raisonnement, dépouil lait leurs idées des mots et des périodes, prenar:t le fond, rejetant la forme de leurs ouvrages,

Le Dr. Ross fut une de nos belles paroles cana diennes. Sa phrase, correcte, un peu sèche, est tout à fait lucide. On voit chez lui le médecin qui dissèque pour se bien rendre compte d'un cas, le philosophe qui se refute avant de conclure, le mathématicien qui prouve un problème avant d'en exposer la solution. Son prestige est incontestablement de bon ordre à la Chambre et devant le peuple souvent malin. Avant de parler, il fixait l'attention par ce maintien noble, par cet air distingué, par cet extérieur imposant qui ne Craignent pas.

Ceux qui ont vu Laurier et Chapleau me comprennent,

Tout, en lui, commandait Je respect. Les foules tumultueuses et les plus rebelles, domptées en sa présence, écoutaient. Sous le charme de sa voix. l'auditoire passait de la surprise à l'approbation. de l'approbation aux applaudissements.

Ceci s'interprète si nous Songeons à la justesse

de ses aperçus, à ses conséquences logiques dé.

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CŒURS ET HOMME DE CŒUR

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voilées en un langage sans parure, bref, sincère.

Persuadé, il persuadait. Conservateur, il aurait pareïllement, libéral, défendu de bonne foi les principes de son parti.

Il était de ceux qui disent :

‘Je suis de tel parti pour telles raisons. ’”

Délicat et patient, il écountait les opinions de tous pour en faire briller la valeur ou en ternir le clinquant.

Malheur à qui l'interrompait en public : d'une phrase, il faisait rire aux dépens de la note discordante—i] mettait l'adversaire dans l’impossibilité de rendre des points. Ses reparties, impeccables comme des ciselures longtemps élaborées —jaillissaient spontanément.

Ses improvisations faciles constituent une de ses armes. Elles ne sont pas inférieures à ses plus beaux discours müris dans son cabinet de travail : plusieurs figurent dans les annales de la Chambre, en Compagnie des envolées de nos grands orateurs.

Je vous ai d'abord parlé de cette force persuasive, de cet esprit vigoureux, de cet air de sym-

pathie, de cette gravité, de ce travail qui culbute

ANTONIO PELLETIER

les plus tenaces obstacles, pour vous permettre de parcourir sans trop d'étonnement la longue énumération des brillantes phases de sa carrière.

La pratique de la médecine à la campagne prit donc les jours et les nuits du Dr. Ross. L'horizon de son ciel n'annonçait pas de changement lorsque la politique, qui entre au cœur à l’improviste pour glacer les faibles et soutenir les robustes, vint lui tendre la main. 1I1 sourit en la lui baisant. Sa lèvre s’échauffa à ce contact, son cœur battit avec violence, il s’élança dans la mêlée— et fut élu.

Il représenta Champlain à la Législature des Canadas-Unis, d2 1861 à 1867 ; et de 1867 à 1874, au Parlement Fédéral ; fut successivement président des Médecins et Chirurgiens de la Province, président honoraire de la Société d'Agriculture de Champlain ; membre du Conseil de l’Agriculture, à Québec, de 1862 à 1890 ; vice-président et promoteur de la Compagnie du Chemin de fer du Nord, 1875 ; membre du Conseil Exécutif S Jrateur du Conseil Législatif, 1873 à 1874 ; puis, 1876 à 1878 ; membre du Conseil Exécutif et

Orateur à l’Assemblée Législative en 1879; com-

CŒURS ET HOMME DE CŒUR

ms

inissaire de l'Agriculture et des Travaux Publics. IS81 à 1882 ; puis se retira.

En 1884, il forma une administration, fut Premier Ministre de la Province, et, de nouveau.

commissaire de l'Agriculture et des Travaux Publics—Résigna en 1887—Sénateur trois mois plus tard, il présidait le Sénat de 1891 à 1896. En 1S96, ministre sans portefeuille ; il se retira, la même année, définitivement.

Après avoir occupé tant de charges, le Dr.

Ross a-t-il accompli quelque chose qui mérite une nention spéciale pour l'histoire ?

‘* Peu de choses ‘’, si vous appelez ‘‘ digne de remarque "un ou plusieurs traits d'éclat.

‘N'a beaucoup fait '" si vous coinprenez l'influence salutaire qu'un homme de sa trempe a sur des collègues,

Ses amis s'estimaient heureux de se servir de ses conseils.

Tous les journaux, à sa mort, ont reconnu en lui le bon combattant, une tête d'élite, une force, ‘‘quelqu'un.”’

La note suivante de la “ Vérité’, de Québec,

est juste :

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ANTONIO PELLETIER

‘* Personne ne peut reprocher au Dr. Ross de

s'être enrichi aux dépens du pays. Sous ce rap-

port, il fut un homme public exemplaire. ""

Ces deux mots valent un volume.

Depuis d'assez nombretises années, l'ex-Pre-

mier Ministre prenait très petite part aux Débats

Parlementaires. Une grave maladie le retenait à

Ste-Anne de la Pérade—sur son île—corbeille de

fleurs qui semble sortir de l'eau comme un souri-

re de la nature.

Du fond de cette calme retraite champêtre, en-

touré d'affections, il suivait encore avec intérêt

la marche de la chose publique. De sa solitude,

par correspondance, il discutait, avec ses collè-

gues, les granues questions d'actualité.

Là, aussi, son cœur battait et pour sa chèse é-

pouse et pour ses amis.

Chacun bénéficiait de son intelligence si vaste.

Oh ! je le sais, moi, son protégé, qui ai vécu

beaucoup d. es jours auprès de lui. Je me

souviens de ses largesses, de ce regard qui sem--

blait heureux quand la main donnait.

C'est lui qui me prit au berceau en disant :

{Je n'ai pas de fils, il le sera.’

CŒURS ET HOMME DE CŒUR

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‘Et si je ne l'étai. pas par le sang, ton fils, je

le fus, certes, Par l'affection que tu me donnais,

et par celle que je m'efforcai, à tout inoment,

de te rendre,

Aujourd’hui, il me serait bien doux de te faire

chérir par tous mes lecteurs, toi à qui je dois tout

— Même cet article—puisque tu me fis instruire,

Ma reconnaissance te rappelle ce souvenir déli-

cieux. Puisse-t-elle te frôler légèrement et ten-

drement comme une plume de passereau caresse

la surface d'une onde qui serpente avec mélanco- LA

lie sur le bord d'un sépulcre solitaire !!

Ici-bas, on oublie tout, excepté la mère qui

nous a donné la vie du Corps, excepté l'ange

qui nous a donné la vie du Cœur, excepté le Protecteur qui nous a donné Ja vie de l’intelli-

gence en nous donnant l'instruction.

Ces trois êtres restent en notre mémoire tant qu'un souffle glisse sur la lèvre avec une prière. Le cadre restreint d’une biographie de journal n'arrête ici. Je me Propose de reparler du Dr. Ross—chez lui. J'aurai alors l'avantage de tracer la silhouette de ses intimes et de peindre ma

jolie paroisse natale : Ste-Anne de la Pérade.

ANTONIO PELLETIER

Terminons ces lignes par un sage conseil :

‘Mon cher enfant, m'a-t-il dit, il y a trois mois, après les funérailles de sa douce compagne, mon cher enfant, sois homme de bien et de cœur : défends avec courage ta religion, ton Canada et ceux que tu aimes. Sers Dieu et ne t'occupe pas du reste, ni de ce qu'on dira derrière toi.

Adieu, je me meurs, tu le sais ; pense à roi dans tes prières."

Ma réponse fut une larme et un serrement de main.

Je ne devais plus le revoir.

‘‘O cher disparu, vois mes regrets et mon affection sincères. Pardonr:e à ma faible parole qui n’a rien pu rendre de toi ni de ce que je ressens.

Moi qui aurais tant voulu avoir l'envol de l’aigle pour te fixer dans l'azur ensoleillé de notre histoire, je souffre, oh ! je souffre beaucoup de

n'être en ce jour qu’un enfant !...."

Mai 1901.

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