A UNE JEUNE FILLE
Les paroles seritimentales et si pleines de mé-
lancolie que vous me disiez au souvenir d’Atala
malheureuse, de cette pauvre Graziella et de l'in-
fortuné Werther, m'ont rempli d'émotion en me
découvrant et votre bonté et votre tendresse.
Le croiriez-vous, j'ai presque éprouvé du regret
de vous avoir fait lire ces livres ?
Le cœur d’une jeune fille est déjà si vibrant,
qu’il vaut mieux ne le mettre Pas en contact avec
certains courants qui lui donnent des chocs trop
durs et touchent, avec trop de force, les fibres si
paisibles, et si flexibles surtout, qui dorment en
lui.
Oui, Werther, Atala et Graziella ébranlent
avec rage parfois, pour ne pas dire avec désespé. rance !
Oo —
ANTONIO PELLETIER
Une autre œuvre, dans cette catégorie, est celle de Musset, dont vous me parliez avec enthousiasme,
On a dit à tous les échos le génie de Musset : on l'a proclamé, avec raison, le premier poète de l'amour ; on l'a adoré : il est encore l'idole d'une foule. Cependant, je ne crains pas de dire :
‘Malheur à qui trop jeune, lit Musset !°"
Dans des vers d'une beauté resplendissante, il vous entraîne la meilleure âme de jeune homme où de jeune fille : il l’enlace, Ja fait esclave, chante pour elle, la remplit d'ivresse, la fascine. je dirais : la magnétise ; et, alors, lui distille son absinthe, goutte à goutte, où à flots lourds et pressés.
Musset, ma chère amie, Musset, et bien d'autres, c’est la sirène dont parlent les anciens.
On dit que des rochers où elles établissaient leur demeure, les sirènes, mariant leurs refrains aux harmonies des flots, attiraient irrésistiblement le: voyageurs. Ils venaient—les infortunés ! —leurs vaisseaux faisaient naufrage : c'était la
mort sans merci.
Alors, elles, les sirènes astucieuses, chaniaient
Pour d’autres voyageurs.
CŒURS ET HOMME DE CŒUR
————————— em
Je lisais que le chasseur de lions, pour capti-
ver les fauves, creu: une fosse immense, la re-
couvre de branches, de feuillée, de fleurs, et
met Un appât au milieu, Les lions, trompés,
sautent sur la proie ; les branches plient : ils
sont prisonniers,
Musset est ce chasseur : l'appât, sa pensée :
; les fleurs sont ses ver. Et les lions—pauvres victimes—ce sont les lecteurs et les jeunes lect-ices dont l'âme est pareille à un miroir, à l’cnde : le moindre souffle la ternit.
Musset, encore, c’est la rose derrière laquelle
se cache l'épine qui pique le doigt.
Musset, c'est le baiser qui délecte, qui vous
électrise, vous passionne, vous pâme, et, finale-
ment, donne mal aux lèvres.
Ces quelques mots n’auront pas l’assentiment de tous.
N'importe !
J'ai dit la vérité qui exonère de tout blâme et lance la critique dans le lointain de l'indifférence.
Je ne nie pas le génie d'Alfred de Musset. I]
ERRNLEnONerre
ANTONIO PELLETIER
faudrait renoncer à sa raiso: pour faire une Pareille tentative : car, du génie, il en a—et combien, grand Dieu !
Pour moi, je ne sais trop lequel ou de Hugo, ou de Lamartine ou de Musset occupe la première place dans la poésie. Ils me semblent une trinité. Chacun domine dans son genre.
Néanmoins, parlant de Musset, je redis aux âmes blanches :
Prenez garde.
Mai 1901.