‹ Coignet et CoupilléChapitre 3 sur 22 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

Fidélité, de Force de sang, de Ialousie, de mauvaise habitude, de charmes et d’autres accidens non moins estranges que veritables. Traduictes d'espagnol en françois, les six premieres par F. de Rosset, etles autres six parle S'd’Audiguier. Auec l’histoire de Ruis Dias et de Quixaire, princesse des Moluques, composée par le S' de Bellan. Paris. J. Richer, 1614-1615.» — Deux volumes in-8°: Ba traduction de Coignet et Coupillé sous le titre de Rinconet el Cortadille, due à de Rosset, est la troisième de la première partie. | à Le succès fut très vif, et dès lors les réédii el se succédèrent, en même temps que de nouveaux interprètes essayaient de donner une idée plus exacte de l’ouvrage espagnol. Dans la bibliographie, que M. Leopoldo Rius a donnée des œuvres de Cervantès, la liste des traductions françaises des Nouvelles compte quarante numéros. Poutes ne comprennent pas les douze nouvelles, dont quelquesunes furent parfois omises, en raison dé la difficulté qu'elles présentaient. Parmi celles qui contenaient Cotgnet et Coupillé je citerai seulement la traduction de Charles Cotolendi, éditée à Paris, chez Claude Barbin, en 1678; celle de Pierre Hessein, secrétaire du Roi, parue, en 1707, à Paris, chez Michel Clousier, et ne comprenant que « Rinconet et Cortadille, le Jaloux d’'Estrémadure et la Belle Egyptienne ». Ce choix dénotait chez Hessein un goût très avisé, et, pour la nouvelle qui nous occupe, c'est un des traducteurs qui ont le mieux pénétré le texte. On n’en saurait dire autant de l’abbé Saint-Martin de Chassonville qui, en 1759, donnait, à Lausanne, une traduction des Nouvelles qui fut souvent rééditée. Entre 1775 et 1777, Lefebvre de Villebrune traduisait Coignet et Coupillé sous le titre des Filoux. Plus tard, Florian eut la fâcheuse idée de fondre le Dialogue des chiens et Coi- hi gnet et Coupillé. (+ Enfin le dernier en date de mes ah fut Louis 4 Viardot. Sa traduction des Nouvelles, parue en 1838, a été

AIS d

continuellement réimprimée, et en particulier celle de

Rinconete et Cortadillo paraissait isolément, en 1891 et en 1898, avec illustrations d’Atalaya.

La valeur de ces traductions est très diverse : quelques: unes ne sont que des adaptations ; la meilleure est sans doute celle de Viardot, car les anciennes, quisembleraient devoir offrir plus de garanties, puisqu'il devait être alors

plus facile de trouver des Espagnols en état de dissiper

les obscurités du texte, sontune déception pour le curieux non moins que pour le lettré. Viardot lui-même n'était pas outillé pour vaincre les difficultés que présentent les termes d’argot dont l’auteur a tiré un effet si comique :

reconnaissons, à sa décharge, qu’au temps même de Cervantès, il était nécessaire de les expliquer, non seule-

ment aux honnêtes gens, mais même aux aspirants mal-

faiteurs. C’est ainsi que Coignet dit au jeune voleur qui l'a interpellé sur les degrés de la Cathédrale en employant

son jargon, qu’il ne le comprend pas. Il en résulte que ces mots ont été généralement devinés plutôt que traduits,

quand ils ne sont pas restés tout à fait incompris. Mais aujourd'hui, grâce à la connaissance du petit vocabulaire de Chaves, aux renseignements contenus dans sa pittorésque Relation, aux travaux de MM. Salillas et Hazañas y la Rua, de M. Rodriguez Marin, enfin, pour qui les

amis de Séville n'auront jamais assez de reconnaissance,

et dont j'ai mis constamment à contribution, soit dans cette

courte préface, soit dans ma traduction, l’admirable commentaire qu'ila donné de cette Nouvelle{1), on estaujourd'hui à même d'affronter cette délicate entreprise, et le sens nous est désormais presque intégralement accessible. Reste la difficulté de trouver des termes analogues en français; là encore, des travaux lexicographiques sérieux permettent de se reconnaitre dans le vocabulaire de nos malfaiteurs, qui d’ailleurs ont emprunté plus d’un

(1) Rinconete y Cortadillo. Edicion critica por Francisco Rodriguez Marin.

Sevilla, 1905.

mot à leurs confrères espagnols. Je citerai le plus récent de ces ouvrages : L’Argot Ancien de M. Lazare Sainéan (1).

J'ai suivi le texte définitif donné par M. Rodriguez Marin, et je me suis appliqué à le reproduire le plus fidèlement possible, respectant jusqu'auxnégligences, aux répétitions, aux pléonasmes qui abondent chez Cervantès, et qui, à mon avis, donnent à sa phrase une saveur si originales un caractère si piquant de spontanéité.

Enfin, comme, dans ma pensée, cette traduction ne

s'adresse pas aux hispanisants, mais aux curieux des choses d’Espagne qui n'en connaissent pas la langue, j'ai cru

qu'il était indispensable, pour faire comprendre toute la

gaité de ce joyeux tableau, de traduire jusqu'aux sobriquets dont l’auteur a pourvu ses personnages, et qui,

empruntés à leurs qualités physiques ou morales, com-

plètent si heureusement leur physionomie : on ne saurait oublier en effet qu'ils offraient un sens très clair pourles contemporains. Je ne me flatte pas d’y avoir complète-

ment réussi; car, si le plus grand nombre, comme Main-

de-fer, Cent-pieds, le Renégat, l’'Emondé, le Grand-Nez, le Louveteau, le Bichonné, Sifilet, la Joufflue, la Gagneuse, la Pipette, n’offraient aucune difliculté, quelques autres noms étaient plus embarrassants.

J'ai dû traduire par Run Ganchuelo, Jimitall de Gancho, par Crochet qui n’en est pas l’exact équivalent; Cabrillas, que j'ai rendu par Pléiades., offre une multitude de sens entre lesquels il est fort malaisé de choisir.

L'un des rufiens porte le nom de Chiquiznaque qui na pas de sens en espagnol, mais qui paraît bien n'être

qu'une forme de chiquichaque, onomatopée qui désigne

les scieurs de long : c’est ainsi que je l'ai traduit.

L’une des filles s'appelle Escalanta : ce mot est le participe présent archaïque du verbe escalar qui veut dire

non seulement escalader, mais aussi pénétrer par effrac-

(1) Paris, 1907.

com. 0

. tion, idée que j'ai tenté de rendre en forgeant le mot Escaladeuse. |

Les deux protagonistes qui donnent leur nom à la nouvelle m'ont plus sérieusement embarrassé.

Le premier est Pedro del Rincon, c'est-à-dire Pierre du Recoin ou du Coin; lorsqu'il est admis dans la confrérie, Monopole transforme son nom en celui de Rinconete, au moyen de l’adjonction du suflixe ete, que l’on pourrait être tenté de prendre ici dans le sens péjoratif. Mais, comme Monopole transforme également le nom de son camarade Cortado en Cortadillo, sans qu'on puisse lui supposer la moindre intention méprisante, je suis porté à croire que ce ne sont que des dmminutifs affectueux : c'est d’ailleurs ce qui semble bien ressortir des paroles de Monopole, qui déclare aux deux gamins que ces nouveaux noms conviennent parfaitement à leur âge (1). Malheureusement nous ne possédons aucun diminutif du mot Recoin. Littré donnant le mot coignet, diminutif de coin, je l’ai adopté et j'ai dû en conséquence traduire Rincon par Coin pour garder Île rapport entre les deux noms.

Diego Cortado est exactement traduit par Jacques Coupé: les plaisanteries répétées de Cervantès à ce propos nous éclairent sur le sens qu'il donnait à ce nom : le père de Coupé, tailleur de son métier, donne à son fils des lecons de coupe et le garçonnet, comme il l'explique lui-même, passe de cet honnête exercice à celui de couper des bourses. Mais lorsque Monopole transforme Cortado en Cortadillo, le nom de Coupillé que j'ai adopté, donne, je le reconnais, prise aux critiques; la plus grave c’est que Cortadillo n'est pas un participe, tandis que Coupillé en est un, et que Cortadillo signifie de plus une monnaie entaillée qui a perdu sa forme ronde, un gobelet, et enfin, en argot, une manière de tricher au jeu : c’est sans doute à

| (1) Voir p. 21,

ce dernier sens que pensait Cervantès. Mais ici j'ai dû me résigner à garder seulement l'idée de diminutif.

Enfin le chef de la bande s'appelle Monipodio : ce mot, encore usité, désigne une réunion de personnes qui poursuivent un but illicite : c’est une déformation du mot Monopolio qui désigne une entente plus ou moins licite entre marchands, et ce que nous appelons nous-mémesun monopole. Encore au xvi* siècle, en France, le mot de monopole signifiait conjuration et Montaigne l’emploie dans ce sens (1) : il m'a paru satisfaisant: |

Je ne me dissimule pas que cette manière de traduire pourra paraître irrévérencieuse à quelques fétichistes de Cervantès; je m'en- console en pensant que, plus juste et plus bienveillant, le grand écrivain n'aurait vu là qu'un effort peut-être malheureux, mais respectueux, d’un de ses admirateurs pour mieux faire comprendre sa pensée. Puisse le lecteur montrer la même bienveillance et trouver à parcourir les quelques pages qui vont suivre, autant de plaisir que j'en ai pris à les écrire! |

(1) Essais, I, 23.

(RINCONETE Y CORTADILLO)

A l'auberge du Moulinet (1), située à la lisière des plaines (2) fameuses d’Alcudia, lorsqu'on va de Castille en Andalousie, un desjoursles plus chauds de l'été, se trouvèrentpar hasard deux jeunes corne d'environ quatorze ou quinze ans (ni l'un ni l’autre n'en avaient plus de dix-sept); tous deux bien tournés, mais fort décousus, déchirés et mal en point. De cape, ils n’enavaient pas; leurs culottes étaient de lin et leurs bas de chair. Il est bien vrai qu’à cela remédiaient leurs souliers : ceux de l’un étaient des espadrilles, aussi portées qu'emportées, et ceux de l’autre, ornés de crevés (3), et sans semelles, en sorte qu'ils lui servaient plutôt d’entraves que de souliers. L’un portait une casquette de chasse verte, l’autre un chapeau sans

ruban, bas de fond et large de bord. Sur le dos et en ban-

doulière, l’un portait une chemise couleur chamois, bien cirée etrenfermée tout entière dans une manche (4). L’autre

(1) Cette auberge du Moulinet (£! Molinillo) était sur la route de Tolède à Cordoue, à deux lieues de Tartanedo, à quatre d’'Almodovar del Campo.

(2) Fameux est pris ici au sens vulgaire d’excellent, V. p. 31, « de fameuses olives ».

(3) Le mot picados, traduit ici par ornés de crevés, s’appliquait à des souliers de luxe percés de trous ou de fentes ; il désigne ici des découpures qui n'avaient rien de volontaire,

(4) Le mot manga employé par Cervantès désigne, à la fois, une manche de chemise et une sorte de besace ; le jeune fripon avait sans don transformé en besace une vieille manche dé chemise. C’est ainsi que, dans la Nouvelle de la Bohémienne, le page porte en bandoulière « une sorte de chemise ou de sac de toile », et dit qu'il a de l'argent « dans les manches de chemise qu'il porte

autour du corps ».

LE TRS

était équipé à la légère et sans besace, bien que, dans son sein, se dessinât un gros paquet qui, à ce qu’il parut plus tard, était un de ces cols appelés Wallons, amidonné de crasse et tellement efliloché, à force d’être déchiré, qu'il semblait être en charpie. Il enveloppait et protégeait des cartes de forme ovale ; car, à force de les manier, les coins s'étaient usés, et, pour les faire durer davantage, on les avait rognées et on leur avait donné cette coupe. Ils étaient tous deux brülés du soleil, les ongles liserés de noir etles mains médiocrement propres. L'un avait une moitié d’épéeet l’autre un de ces coutelas (1) à manchejaune que l’on appelle couteaux de vachers.

Ils sortirent tous deux pour faire la sieste sous un hangar ou abri qui se trouve devant l'auberge, et, lorsqu'ils furent assis en face l’un de l’autre, celui qui paraissait le plus âgé dit au plus petit :

« De quel pays est Votre Grâce, seigneur gentilhomme, et où dirigez-vous votre route ?

Mon pays, seigneur cavalier, répondit celui qui était interpellé, je ne le sais pas, et la route que je suis, non plus. “< En vérité cependant, dit le plus grand, Votre Grâce ne paraît pas venir du ciel, et ce n’est pas ici un endroit où

l’on puisse faire sa résidence; mais l’on est bien forcé.

de passer plus loin.

Assurément, répondit le petit, mais j'ai dit vrai en ce que j'ai dit: mon pays n’est pas à moi, puisque jen y ai qu'un père qui ne me tient pas pour son fils, et une marâtre qui me traite comme un beau-fils. Quant à mon chemin, je fais route à l'aventure, et je le terminerais là où je trouverais quelqu'un qui me donnât le nécessaire pour passer cette misérable vie.

(1) Ces coutelas, de forte taille, étaient employés généralement par les bouchers, qui, dit le chien Berganca dans la Nouvelle intitulée le Dialogue des

chiens, « pour un rien plongent leurs couteaux à manche jaune dans le rentre

des gens »: Cristobal de Ghaves, en décrivant le costume des rufiens sévillans, note qu’ils portaient tous « un couteau à manché jaune ».

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