CHAPITRE IV
EFFORTS DE COLA Dl RIENZO POUR EXCITER LES ROMAINS A LA RÉVOLTE
De retour à Rome vers la fin de Tannée 1345, Cola tli Rienzo songea à profiter de la bienveillance que le pape lui avait témoignée pour acquérir une situation officielle, qui le mît à l'abri des intrigues de ses ennemis et lui permît d'arriver plus facilement à ses fins. Il lui envoya donc une supplique dans laquelle, après s'être représenté comme en butte à la haine des nobles pour avoir osé défendre les droits du peuple, il le priait de l'admettre au nombre des serviteurs de l'Église à Rome, eu lui accordant la charge de notaire de la Chambre urbaine \ Cette fonction ou plutôt cette magistrature était des plus enviées, car, outre qu'elle était fort honorifique et qu'elle rapportait cinq florins d'or par mois*, certains privilèges y étaient attachés; le brillant costume qu'avaient droit de porter les notaires est une preuve du haut rang qu'ils occupaient dans la hiérarchie sociale.
1. Au moyen âge, le mot « notaire » avait La même signiûcation que secrétaire ; il y avait des notaires ou scribes attachés au sénat et chargés de rédiger • notare » ses délibérations, on les appelait « scriba-senato » ; ks évéques, les abbés, les comtes, les corporations avaient des notaires particuliers. Charlemagne réglementa ce droit.
2. Et non par jour, comme Font dit par erreur de Sade et quelques auteurs après lui.
La réponse de Clément VI fut conforme aux désirs de •Rienzo; dans le registre où cette supplique se trouve consignée, elle est suivie du mot « Bat ». Le 15 avril 1 344, le pape lui adressa en conséquence une lettre dans laquelle il lui annonçait qu'en récompense de son zèle et de ses services, il lui accordait la charge sollicitée par. lui; Clément VI ajoutait que Rienzo entrerait en fonctions dès que les pouvoirs des notaires nommés par les sénateurs en exercice seraient expirés. Selon la coutume, il devait verser entre les mains du vicaire apostolique une caution, pour répondre de sa bonne gestion.
Rienzo ne jouit pas longtemps en paix de sa charge, car, au mois de juin, Matteo Orsino, et Paolo Comte furent remplacés, suivant l'usage, par Giordano Orsino et Giovanni Colonna, et, comme ceux-ci avaient le droit de confirmer ou de destituer les magistrats en exercice, Rienzo, qui se savait détesté des nobles, crut sa position menacée, d'autant qu'il n'était point fait mention de lui dans le bref par lequel le pape nommait les nouveaux sénateurs. 11 s'adressa donc encore à Clément VI qui, àla datedu 17 juin, le confirma dans ses fonctions.
Contrairement à ce qui se pratiquait alors, Rienzo s'acquittait par lui-même avec diligence de tous les devoirs de sa magistrature; d'un abord facile, on le trouvait toujours prêt à secourir les faibles, les malheureux, les victimes des nobles, car il avait à cœur de mériter son titre de « défenseur des orphelins, des veuves et des opprimés ». La plume dont il se servait était d'argent, car c'eût été, disait-il, déshonorer sa charge que d'employer une plume d'oie. Il ne faut pas voir dans cette conduite un trait de sotte vanité; son dessein était
plutôt de relever ses fonctions aux yeux du peupla,- afin d avoir, à l'occasion, plus d'autorité pour parler en son nom. Il surveillait étroitement les quelques subalternes sur lesquels il se reposait du détail de sa charge.
Grâce à sa position, il pouvait constater encore mieux qu'auparavant les vexations et les injustices sans nombre que commettaient chaque jour ceux qu'il appelait éloquemment : les chiens du Çapitole; il sentait son cœur frémir d'indignation et pourtant, autour de lui, les témoins de ces excès restaient muets et indifférents. Un jour, dans une des assemblées du conseil, il se leva et blâma ouvertement les autres magistrats, les accusant de n'être que de mauvais citoyens, occupés uniquement à sucer le saçg du peuple au lieu de chercher à soulager ses misères, et il leur rappela que leur devoir était de veiller aux intérêts de la ville. Quand il eut fini de parler, Àndreo diNormanno, de la famille des Colonna, qui exerçait les fonctions de camerlingue, s'avança vers lui et, pour toute réponse, lui donna un violent soufflet; un certain Tommaso Fiortifiocca, scribe du sénat, lui témoigna également son mépris par un geste encore plus insultant 1 .
Rienzo comprit qu'il ne pourrait jamais rien obtenir par la persuasion, de ces hommes qui ne songeaient qu'à opprimer leurs concitoyens et à s'enrichir à leurs dépens, et il ne s'occupa plus, dès lors, qu'à se faire des partisans parmi le peuple et la bourgeoisie, afin de pouvoir, le moment venu, imposer aux barons ce régime de liberté et de justice qu'il rêvait pour sa patrie. Il (allait
1. En se frappant le bras, selon Zefirino Re, avec la main, geste de mépris encore pratiqué en Italie par les gens du peuple, qui raccompagnent du mot : « td ! ». Pour Tommaso Fiortifiocca, voir Bibliographie.
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se voyaient quatre femmes, la Prudence, la Justice, la Tempérance et le Courage, agenouillées, se cachant le visage dans les mains et paraissant plongées dans la plus profonde tristesse. Elles disaient, d'après la légende inscrite au-dessus d'elles : ce Rome, tu possédais toutes les vertus; à présent tu es ballottée au gré des vents! » À la droite du tableau, sur un autre îlot, se tenait une femme, dans l'altitude de la prière, les mains tendues vers le ciel, vêtue de blanc : c'était la Foi chrétienne. « mon père suprême, s'écriait-elle, mon guide, mon seigneur, si Rome périt, quel sera mon destin? » En haut, on apercevait quatre rangées d'animaux ailés, qui paraissaient souffler avec des cornes sur les flots, comme pour accroître la violence de la tempête. Le premier rang se composait de lions, d'ours et de loups \ « Ce sont là, disait l'inscription, les nobles et les grands qui ne reculent devant aucun crime » ; au deuxième rang, étaient des chiens, des porcs et des boucs, représentant les mauvais conseillers des barons; puis venaient des moutons, des dragons et des renards, image des juges, des notaires et des magistrats; enfin au dernier rang, on apercevait des lièvres, des chats, des singes, des chèvres ; c'était la tourbe des brigands, des assassins, des adultères et des voleurs.
La foule étonnée s'amassait devant ce tableau et se livrait à mille commentaires. Cependant les nobles ne s émurent nullement des allusions si peu déguisées de Riemo qui, enhardi par leur indifférence, se décida à frapper un grand coup. Il avait remarqué dans l'église Saint-Jean de Lalran une table en bronze noir', qu'on