‹ Cola di Rienzo; histoire de Rome de 1342 à 1354Chapitre 32 sur 126 · Vitorchiano, sud-est de Montefiascone · texte numérisé non relu

Vitorchiano, sud-est de Montefiascone

mettre à celte multitude de passer sans encombre. Le cortège traversa le pont Saint-Pierre 1 el arriva au pied de l'escalier qui menait à Tactique basilique*. Là, Rienzo mit pied à terre, il gravit les degrés ; tons tes chanoines et tons les prêtres, vêtus de leurs babils de fête el de leurs surplis blancs, sortirent à sa rencontre, portant la croii et l'encens, et enlonnèreot l'hymne : Yen» creator Spirihu. Le tribun pénétra dans l'église, mit un genou eu terre devant l'autel el y déposa sou offrande.

Certes il eût élé à nos yeux plus noble, pour Rienzo, de suivre jusqu'au bout l'exemple des tribuns qu'il s'était d'abord proposés pour modèles, cl de conserver comme eut dans les honneurs sa simplicité première ; mais en ces temps où la puissance se mesurait à la magnificence, où les rois, les seigneurs, les prélats, tous les grands enfin, aimaient à s'entourer des signes extérieurs de la richesseel de la force.on n'aurait point manqué de considérer une pareille conduite comme un aveu de faiblesse et une preuve que Rienzo se reconnaissait tacitement indigue des hautes fonctions dont il s'était empare. Pour qu'on crut à sa puissance, il devait en faire ostentation.

Il faut avouer toutefois que cette concession aux préjugés de son temps lui coûta peu, et qu'il se laissa bien vite séduire par les douceurs du luxe et de l'adulation. Sa frugalité d'autrefois lit place à un amour immodéré pour la botine chère; on le vit prendre part chaque jour t\ de somptueux festins où les mets les plus déli-

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cats et les vins les plus recherchés étaient servis avec profusion; des bouffons, des chanteurs venaient le distraire durant ses repas, et il accueillait favorablement les flatteurs et les faiseurs de sonnets qui chantaient en vers pompeux ses vertus et ses hauts faits.

Rienzo entendait que tous les siens profitassent de sa rapide élévation : lorque sa femme allait à l'église Saint- Pierre, elle se faisait accompagner de jeunes gens armés et d'un grand nombre de femmes nobles; des enfants munis de parasols et d'éventails la protégeaient des ardeurs du soleil et veillaient à ce qu'elle ne fût point incommodée par les mouches. Un de ses oncles; nommé Giovanni Barbieri parce qu'il avait exercé le métier de barbier, reçut le titre de baron; son nom malsonnant fut changé en celui de Giovanni Rosso, et Ton vit ce seigneur de nouvelle date parcourir à cheval les rues de la ville, suivi d'une nombreuse escorte. Il voulut faire épouser à sa sœur, qui était veuve, un baron fort riche. Un de ses neveux, Conte, reçut la garde de la forteresse de Civita-Vecchia.

II semble que les Romains manifestèrent quelque étonnement de voir leur tribun se conduire d'une manière si peu conforme aux sentiments qu'il professait naguère, car Rienzo éprouva le besoin de se disculper et écrivit dans ce but à l'un de ses amis résidant à Avignon une lettre qui n'était sans doute point destinée à demeurer secrète. Elle porte la date du 15 juillet. « Dieu, dit-il, pour qui rien n'est caché, sait bien ce qui nous a fait accepter un joug si pesant : ce n'est pas le désir des dignités, des emplois, de l'honneur ou de la gloire (nous avons toujours méprisé ces choses comme de la boue), mais c'est l'amour du bien public.

Dieu lui-même nous a imposé cette mission que nous ne lui avions jamais demandée. Il sait si nous avons distribué des charges, des bienfaits et des honneurs à nos parents, si nous amassons des trésors pour nousmême, si nous nous écartons jamais de la vérité, si nous leurrons les hommes par de vaines paroles, si nous dépouillons autrui pour nous enrichir, nous et nos héritiers, si nous nous délectons aux mets délicats ou à quelque autre plaisir, et si nous sommes fourbe en quoi que ce soit. Dieu nous est témoin de ce que nous avons fait et faisons encore pour les pauvres, les veuves, les orphelins et les enfants abandonnés. Cola di Rienzo vivait bien plus tranquille que le tribun. »

C'est ainsi qu'il énumère plutôt qu'il ne réfute les griefs plus ou moins fondés de ses adversaires. Il voulut même un peu plus tard se démettre de sa charge, mais tous ses conseillers s'y opposèrent énergiquement et il consentit à la conserver au delà du terme primitivement fixé.

Rienzo n'en continuait pas moins avec persévérance et habileté le cours de ses réformes; il sentait bien qu'il ne suffisait pas d'avoir établi, grâce à un coup de main heureux, le bon état, et qu'il fallait faire disparaître au plus tôt les derniers vestiges de la tyrannie des nobles, et les mettre hors d'état de rien entreprendre contre la liberté des Romains. Des lois édictées le 24 juin et le 7 juillet eurent pour but d'abolir tous les privilèges des nobles et d'environner la puissance du peuple d'un apparat qui la rendit plus imposante. Défense fut faite aux barons d'avoir sur leur palais des écussons à leurs armes; les armoiries des Colonna, desOrsini, desSavelli furent arrachées et brisées ; on ne vit plus à Rome que

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les armes du pape et de la ville, et le tribun ordonna aux Romains de ne reconnaître désormais d'autre autorité que celle du souverain pontife et du peuple.

Afin d'ôter aux barons tout point d'appui dans l'intérieur de la ville, il leur donna Tordre de jeter bas les palissades dont leurs demeures étaient environnées ; ils obéirent; alors Rienzo les obligea à transporter à leurs frais au Capitole les pieux et les planches qui en provenaient. Avec tous ces matériaux, il fit murer les colonnades qui entouraient le Capitole, fortifiant et agrandissant ainsi son palais. Comme il rêvait d'y accomplir d'importantes restaurations, il imposa une taxe de cent florins à tous ceux qui avaient exercé les fonctions de sénateur. Les travaux furent, en effet, commencés, mais restèrent inachevés; seule une petite chapelle dont la charpente était tout en fer et les parois en lames d'étain fut terminée à temps ; l'intérieur en était richement décoré et splendidement illuminé quand on y célébrait les offices, et le chœur passait pour un des meilleurs qu'on eût jamais entendus. C'est là que le tribun venait, sans sortir de son palais, remplir ses devoirs de chrétien et se donner le plaisir, fort peu chrétien, de voir les barons qu'il avait vaincus forcés d'assister aux services debout, les bras humblement croisés sur la poitrine, le capuchon rabattu, dans une attitude pleine de crainte et d'abattement. Un prodige acheva de jeter la consternalion parmi ses ennemis : une femme accoucha de deux enfants attachés par le milieu du corps et dont le plus grand semblait absorber le plus petit. On y vit un signe évident que le peuple, devenu le plus fort, allait détruire complètement la noblesse.

Rienzo abolit certains impôts vexaloires qui pesaient

principalement sur le peuple : les droits de péage furent réduits ou supprimés ; les impôts de consommation sur le pain, sur le vin, disparurent. Pour remplacer ces sources de revenus, le tribun eut recours à une gestion plus économique des deniers publics et surtout à une perception plus rigoureuse des autres impôts.

La taxe des feux, sorte d'impôt foncier qui existait également en France à cette époque, n'élait perçue que fort irrégulièrement; elle s'élevait jadis à vingt-quatre deniers par habitation, soit à un peu plus d'un carolin, mais au temps de Rienzo bien des cités ne la payaient plus, et dans les campagnes les seigneurs s'en appropriaient souvent le montant.

Le tribun résolut de mettre un terme à ces abus et des émissaires chargés de percevoir cette taxe parcoururent tout le pays soumis à Rome; partout ils reçurent bon accueil : les habitants de la Toscane inférieure, de la Campanie, du Littoral et môme ceux de Sant Anliocca 1 , qui étaient tributaires de Rome, s'empressèrent de fournir l'argent exigé par le tribun, car ils étaient certains que Rienzo en ferait bon usage. Dans les campagnes, les vassaux des barons payèrent un carolin d'or par feu, et les seigneurs eux-mêmes, qui auparavant s'étaient toujours soustraits à cet impôt, durent se résigner à le subir. L'argent affluait de tous côtés ; c'est à peine si l'on avait le temps de le compter.

Seul, au milieu de cet empressement général à obéir

4 . Peut-être est-ce l'île S. Antiocca, voisine de la côte sud-ouest de la Sardaignc.

aux ordres du tribun, Giovanni di Vico, préfet de Rome et seigneur de Viterbe, refusa de se soumettre. Cola di Rienzo lui accorda trois jours pour faire amende honorable en présence du peuple assemblé, le menaçant des plus grands châtiments s'il n'obéissait pas. Giovanni ne tint nul compte de cet ordre ; le tribun le déclara alors, devant tous les citoyens réunis en parlement, déchu de sa charge, de ses dignités et de ses titres ; l'appela par son nom, Giovanni di Vico, ce qui passait pour une sanglante injure; le qualifia de fratricide; le somma de rendre la forteresse de Rispampano 1 , qui appartenait au peuple romain ; et finalement lui déclara la guerre. Pour éviter toute compétition au sujet du titre de préfet de Rome, il se réserva cette charge.

1. Rispampano ou Rocca Rispampano se trouve au sud de Toscanella.

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