CHAPITRE X
RELATIONS DE COLA Dl RIENZO AVEC LÀ COUR D'AVIGNON ET AVEC PÉTRARQUE
Aestait à obtenir l'adhésion du pape sans laquelle tous les efforts de Rieozo étaient vains. L'influence du souverain pontife, représente partout par des légats, des vicaires, qui s'occupaient activement des choses temporelles, était plus grande en Italie peut-être que partout ailleurs; il ne se passait pas un événement, quelque minime qne fût son importance, sans que le pape n'interrint d'une façon plus ou moins directe. De môme quo Rienzo avait jugé indispensable d'obtenir l'appui de l'Église ayant d'entreprendre la révolution, de mémo il comprenait bien que, pour assurer la réalisation do ses vastes projets, il lui fallait l'assentiment sinon le concours du Saint-Siège.
Qooi qu'on en ait dit, ce ne fut pas volontairement <pfil entra en lutte avec le pape ; il avait trop do sens politique et il était trop profondément religieux pour immeltre cette faute et cet acte de rébellion aux lois ■> l'Église. Comme on le verra surabondamment dans à suite, il n'eut pas de plus ardent désir, pas de plus instante préoccupation, que de se concilier la faveur en pape; il ne se lassa pas de lui prodiguer les té moi-
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gnages du respect le plus profond ; il s'efforça toujours de lui prouver qu'il était prêt à lui obéir, tant que ses volontés ne seraient pas en contradiction avec ce que le tribun croyait être les intérêts de sa patrie; il chercha, jusqu'au dernier moment, à calmer par des paroles de soumission et même par des actes la colère du souverain pontife, et ce ne fut que plus tard, après avoir été chassé de Rome et persécuté par le pape, sous l'influence des doctrines des Spirituels^ qu'il songea à attaquer, non pas le pape ou la papauté, mais la personne de Clément YI.
Gomme tant d'autres alors, Rienzo pensait que Rome ne serait heureuse et tranquille qu'autant que les papes y auraient de nouveau fixé leur séjour, et que leur absence était un affront pour Rome en même temps qu'un grave danger pour la foi chrétienne; c'est pourquoi il insista si vivement, au risque d'irriter le pape, pour l'amener à quitter Avignon, et c'est encore dans l'intérêt de l'Église qu'il s'éleva avec tant de violence contre le luxe et les vices trop évidents des prélats qui résidaient à la cour de Clément VI.
Sa piété était profonde autant que sincère, encore qu'elle fût parfois empreinte d'une certaine ostentation ; ses discours, les lois qu'il fit, son habitude de communier chaque jour, sa retraite parmi les solitaires des Apennins qui poussaient à l'excès les vertus chrétiennes, son intention d'aller en terre sainte, sa résignation lorqu'il se vit en face de la mort, toute sa conduite enfin, prouvent assez la sincérité de sa foi. On a peutêtre été au delà de la vérité en qualifiant sa révolution de mystique; mais il est certain que les sentiments religieux eurent une grande influence sur l'âme de Rienzo
et qu'il n'y avait chez lui que son amour pour Home qui les dominât. Le choix qu'il fit toujours de dates rappelant des fêles de l'Église pour accomplir tous les actes importants de sa vie politique, comme aussi la pompe religieuse dont il avait soin de les entourer, avaient autant pour but de satisfaire ses propres croyances que celles de la foule. Que s'il lui arriva de profiter de la naïveté des Romains en leur faisant croire que des songes, des voix venues d'en haut, lui dictaient sa conduite et lui dévoilaient l'avenir, faut-il pour cela suspecter sa foi et le traiter de fourbe, comme on Ta fait? A-t-on jamais reproché au roi Numa ou à Socrate leurs pieuses supercheries?
Rienzo tenait donc doublement à ce que les pouvoirs qu'il avait reçus du peuple fussent ratifiés ou, pour mieux dire, consacrés à Avignon. A peine élu chef du peuple ce rector », il dépécha auprès de Clément YI un de ses courriers, un Florentin nommé Jean, en qui il avait grande confiance; il devait assurer le pape que Rienzo s'était borné à prendre la défense des intérêts de l'Église, menacés par les barons, qu'il n'avait accepté le pouvoir qu'avec la condition expresse que le souverain pontife approuverait son élection et qu'il était prêt à se démettre de sa charge, si Clément YI l'exigeait. Toutefois, l'envoyé avait la mission secrète d'insinuer que -les Romains ne laisseraient pas le chef de leur choix accomplir ce sacrifice, et qu'à aucun prix ils ne se résigneraient à subir de nouveau la tyrannie de leurs anciens maîtres.
Ce langage adroit, le zèle que professait Rienzo pour l'Église, l'espérance qu'un homme qui devait tout au pape, se montrerait probablement disposé à servir les
Iti COLA M RIEXZO.
intérêts du Saint-Siège, l'impossibilité évidente de rvCili.r dans le moment actuel le gouvernement des a» clos* déterminèrent Qément VI à ratifier le vote po£«i.aire. Il reconnut donc Raimond et Rienzo comme c : w V ia peuple * rectores ». Le 26 juin, il leur écrivit pour leur fiin? part de cette décision et le lendemain il jiiressa xio loi:re aux citovens romains : « La ville de L'Ofe». i;saïxL qui a été sanctifiée par le sang des apôtres ■»% {W Pioa t-à-méme a désignée pour être la capitale ie I"l"a -?rs. !••*<» a toujours été plus chère qu'au- ••Li< i f t r* i:"/j» e: nous souhaitons par-dessus toute :!.-?s.* ru: a paii.Ti pru$f*rilé et l'abondance y régnent. \ u> ^•i- , f«»dfi? bk^w encore l'étendue des maux dont ■ ir* ^ a ~-«: I0< «ju* n--u§ les avons connus, nous .tous v ut «c$ :cv'i/è. !e cvear plein de tristesse, de :- »i ;r t > it. ;- ;*:> i\ porter remède, et, dans l'espoir .1 s:u ^ r * ,»i.r ar.sC:* % nous avons ordonné au car-
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de tous les droits de souveraineté et de juridiction auxquels ils pouvaient prétendre, et ils l'avaient volontairement choisi comme gouverneur et défenseur de la ville. Clément VI terminait en les exhortant à persévérer dans la voie où ils venaient de s'engager si glorieusement, à veiller au maintien de la paix et de la justice, à respecter scrupuleusement les droits du Saint- Siège, et à se préparer ainsi à célébrer pieusement et dignement le Jubilé, qui leur avait été accordé sur leurs instantes sollicitations.
En somme, le pape faisait plutôt des objections de forme que de fond et il crut, en effet, dans les premiers temps, que la révolution provoquée par Rienzo était un événement dont l'Église n'aurait qu'à se féliciter. L'envoyé de Rienzo fut reçu avec honneur à Avignon et chargé de porter à son maître, de la part de Clément VI, une cassette en bois, richement sculptée, incrustée d'argent fin et ornée des armes du peuple romain, du pape et de Rienzo ; elle valait, dit-on, trente florins pour le moins.
Giovanni Colonna, l'ancien protecteur du tribun, répondit également sur un ton fort amical à une lettre que celui-ci lui avait adressée; bien d'autres prélats écrivirent à Rome, engageant le nouveau chef du peuple à user avec prudence et modération du pouvoir qui venait de lui être conféré et à favoriser l'Église. Nous ferons observer à ce sujet que nombre de cardinaux possédaient à Rome des bénéfices et des biens, ce qui explique, avec leur souci des intérêts de l'Église, la sollicitude avec laquelle ils suivaient les événements qui se passaient dans cette ville.
Rienzo avait soin d'informer le pape de tous ses
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actes el il ne cessai! de rassurer qu'il n'agissait jamais que de concert avec l'évêque d'Orvieto, son collègue.
Les protestations du tribun, son désir sincère de ne point irriter le pape, les témoignages de déférence qu'il prodiguait à son vicaire, n'avaient pas été sans produire la meilleure impression sur ceux qui espéraient que la captivité de Babylone, comme ils appelaient l'exil volontaire des papes, ne durerait pas toujours. Le parti italien, qui se trouvait, il est vrai, en minorité, pensait avec raison que Clément VI n'aurait plus de prétexte pour différer son retour à Rome, si Cola di Rienzo réussissait à y ramener la paix, l'ordre et la sécurité, et il applaudissait à ses efforts.
Les cardinaux français, au contraire, tenaient à ce que le pape restât à Avignon, sous la protection et sous l'influence du roi de France, et ne cachaient pas leur hostilité au tribun. Quant à celle foule qu'attirait à Avignon la présence du Saint-Siège et qui n'avait qu'un intérêt indirect à ce qui se passait à Rome, son premier sentiment fut un étonnement qui n'allait pas sans une certaine appréhension. Rome était encore, surtout dans ces pays, cette cité terrible dont la domination avait pesé d'un poids si lourd sur les populations soumises ; on la croyait vaincue mais non pas abattue et l'on s'attendait à voir renaître sa puissance, un moment éclipsée. Son nom, doublement glorieux, inspirait au loin la vénération et la crainte, et Pétrarque pouvait dire, sans trop d'exagération : « Comme l'Italie s'est réveillée tout à coup, et comme la terreur du nom romain s'est répandue dans les pays les plus éloignés 1 J'étais alors en Gaule, je sais ce que j'ai vu et entendu, ce qu'on lisait
dans les yeux des plus puissants. Ils le nieront peut-être aujourd'hui, mais alors la terreur du nom romain était partout. »
Ceux même qui comprenaient que Rome était trop amoindrie pour ressaisir son sceptre, n'envisageaient pas pourtant sans anxiété la perturbation profonde qu'auraient provoquée en Europe l'établissement durable d'une république romaine forte et respectée, la création d'une ligue de toutes les cités italiennes et le retour plus ou moins volontaire du pape dans la capitale du christianisme. Enfin, tous les hommes qui avaient le culte de l'antiquité durent éprouver quelque joie en voyant l'antique capitale de l'empire romain renaître de ses cendres.
Dans le reste de l'Europe il y a tout lieu de croire que la révolution de Rienzo eut un moindre retentissement, bien que l'éclat qui environnait Rome attirât l'attention de tous sur les événements dont elle était le théâtre. Il est un fait curieux et qui semble certain, c'est que le Soudan de Babylone 1 , qui possédait alors Jérusalem, ayant entendu parler, par un esclave venu de Bologne, de ce qui se passait à Rome, craignit une nouvelle invasion des chrétiens et fit mettre en état de défense les ports de son royaume.
Pétrarque, dont la renommée était déjà grande à cette époque, contribua dans une certaine mesure à provoquer ce mouvement d'opinion. Son amour pour Rome et pour l'Italie était profond : « Vous vouliez me dissuader de venir dans cette cité, écrivait-il à son prp-
1. Probablement la Babylone d'Egypte, c'est-à-dire le Caire. Joinville désigne de la même manière le prince musulman qui gouvernait l'Egypte.
m COLA DI RIEHZO.
lecteur Giovanni Colonoa la première fois qu'il alla à Rome, de peur que le spectacle de cette ville, gisante au milieu de ses ruines et si différente de l'image qu'on s'en pent faire dans les livres, ne refroidit mon amour pour elle. Moi-même, je partageais quelque peu cette crainte. Le temps présent est toujours périlleux pour les grands noms; mais ici, il n'a rien rapetissé, il a, au contraire, tout grandi; Rome est plus majestueuse, ses ruines ont plus de beauté que je ne me l'étais figuré. Je ne m 'étonne plus qu'elle ail conquis le monde entier! » Comme chrétien, le respect de Pétrarque pour Rome n'était pas moins grand. « Combien ne sera-t-il pas doux pour mon cœur, disait-il, de voir une ville, image du ciel sur la terre, toute remplie des ossements des martyrs, arrosée de leur sang; de contempler au Latran l'image du Sauveur; d'aller eu pèlerinage aux tombeaux dos saints: de marcher sous les portiques où les apôtres se sont réunis ! »
Il accueillit donc avec transport la nouvelle de la restauration de la république romaine et crut que Rome allait enfin reprendre possession d'elle-même et reconquérir sa puissance perdue. Que de fois Pétrarque u avait-il pas rêvé de voir l'Italie et Rome surtout libres et redoutées comme au temps passé; quede fois n'availil pas adjuré en termes éloquents tantôt le pape, tantôt l'empereur, tantôt les Italiens eux-mêmes, de songer enlin aux intérêts de ce malheureux pays, que la discorde épuisait et ensanglantait, que la concorde eût rendu puissant et prospore! Ses larmes, ses « brûlantes prières vêlaient restées sans écho; on admirait ses vers, >»u louait son génie, nuujd^a'éctiutuit guère ses exbor-
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m pensée vers les héros d'autrefois. Or, voilà qu'un homme s'était trouvé, inconnu jusqu'alors, méprisé, sans naissance, sans appui, qui, animé comme lui d'un zèle ardent pour la grandeur du nom romain, avait réalisé en moins de rien ses plus chers désirs. L'enthousiasme de Pétrarque ne connut pas de bornes et le tribun n'eut point de défenseur plus passionné, d'admirateur plus exalté, d'apôtre plus convaincu que le chantre des Scipions. Ce ne fut pas une exaltation passagère, comme en ont les âmes poétiques et généreuses, éprises d'une idée qui leur semble belle; son admiration pour Cola di Rienzo résista à toutes les épreuves, aux plus amers déchirements, et ils ne lui furent pas épargnésl 11 soutint son parti avec tant de vivacité qu'il se créa à Avignon de nombreuses inimitiés : « Tout le monde est témoin, dit-il, de la violence avec laquelle je m'emporte contre ceux qui doutent de la sincérité de vos intentions etdc votre équité. Peu m'importe qui j'offense, je me suis aliéné bien des gens dont j'avais depuis longtemps acquis les bonnes grâces. L'expérience m'a appris que ce mot de Térence n'est que trop vrai : la complaisance fait des amis, la franchise, des ennemis. » Bien plus, Pétrarque sacrifia à Rienzo sa vieille amitié pour les Colonna; malgré tous les liens qui l'unissaient à cette famille, dont il avait reçu tant de bienfaits et dont il considérait les membres, disait-il, comme ses pères, malgré sa longue et intime liaison avec Giovanni Colonna et sa vénération pour Stefano Colonna, malgré les témoignages d'attachement et de respect qu'il s'était plu à leur prodiguer dans ses vers, il n'hésita pas un instant à prendre fait et cause pour le libérateur de sa patrie d'adoption, contre ceux qu'il ne con-
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sidérait plus désormais que comme des tyrans dangereux ; il poussa même le tribun à comprendre la noblesse tout entière dans une égale proscription et, plus tard, dans une égale persécution, car il ne voyait le salut de Rome que dans l'anéantissement de ses anciens maîtres. « II n'y a pas de famille qui me soit plus chère, disait-il dans la suite en parlant des Colonna, mais Rome, l'Italie, la liberté des gens de bien, me sont plus chères encore. » Il l'a bien prouvé! Hâtons-nous de rendre justice à son patriotisme, de peur qu'on ne soit tenté de l'accuser de sécheresse de cœur et d'ingratitude.
S'il arriva parfois à Pétrarque de regretter son enthousiasme bruyant de la première heure, au moins ne renia-t-il jamais son idole, même aux plus mauvais jours. « J'aimais alors la vertu de cet homme, disaitil quand l'événement eut détrompé ses illusions, je louais son dessein, j'admirais son courage, je croyais qu'il allait assurer le bonheur de l'Italie, la suprématie de Rome, le repos du monde. Je ne pouvais cacher la joie qui germait de tant de racines au fond démon cœur et je m'imaginais prendre ma part à celle œuvre, en aiguillonnant l'ardeur de Rienzo. Mais il a échoué dès le commencement de son entreprise; je n'en accuse ni lui ni personne ; je n'entends ni l'absoudre, ni le condamner. »
Comme nous l'avons dit, le poète ne connaissait personnellement que fort peu le tribun, mais leur passion commune pour le bien de l'Italie remplaça les liens que crée une vieille amitié, et une active correspondance s'engagea entre ces deux hommes ; elle se poursuivit tant que Rienzo resta au pouvoir, pour cesser ensuite complètement.
Dès que la nouvelle du triomphe de Rienzo parvint à Avignon, Pétrarque lui adressa une lettre des plus flat* teuses; les termes lui manquent, écrivait-il, pour exprimer son bonheur et son admiration ; il ne sait qui il doit féliciter d'abord : ou le grand homme qui a accompli de si belles actions, ou le peuple heureux qui vient de reconquérir son indépendance, ce bien précieux, qui doit être plus cher à tous que la vie. « S'il vous fallait choisir, dit-il en parlant aux Romains, qui de vous n'aimerait mieux mourir que de vivre esclave? Vous qui dominiez autrefois sur toutes les nations, qui voyiez tant de rois à vos pieds, vous avez gémi sous un joug humiliant et, ce qui met le comble à votre honte, vos maîtres étaient des étrangers, des aventuriers. Recherchez leur origine, vous verrez que la vallée de Spolète 1 , le Rhin et le Rhône* ont conservé le souvenir de leurs ancêtres. Des captifs sont devenus tout d'un coup des citoyens romains, et, qui pis est, des tyrans; faut-il s étonner qu'ils aient en horreur la gloire et la liberté de Rome? Je ne sais si je dois rire ou pleurer quand je songe qu'ils trouvent indigne d'eux le titre de citoyen romain et veulent être appelés princes et seigneurs. Romains, souvenez-vous que vous êtes un peuple libre et qu'il ne doit point y avoir de seigneurs parmi vous !
« Le nouveau tribun réunit en lui seul la gloire des deux Bru tus; comme eux, il a mis en fuite vos tyrans, mais il ressemble davantage au premier, car il a d'abord caché ses desseins sous l'apparence de la folie ; du temps de Bru tus, un crime seul révolta vos aïeux, c'est par