Allusion à la famille des Colonna
des forfaits sans nombre qu'on a enfin lassé votre patience. »
S'adrcssant de nouveau à Rienzo, il lui recommande de veiller avec plus de soin sur les mauvais citoyens que sur ses adversaires déclarés et d'imiter en tout Brutus. « Je voulais vous demander deux grâces, poursuit-il; j'ai appris que, en ce qui concerne la première, vous aviez prévenu mon désir, car on dit que vous n'entreprenez jamais rien sans avoir d'abord sanctifié votre âme en recevant le corps du Seigneur; je ne saurais trop vous louer d'une si sainte pratique. Il ne me reste donc qu'un conseil à vous donner ; c'est de suivre l'exemple d'Auguste, qui employait le peu de temps que lui laissait le soin de l'empire à lire l'histoire des grands hommes.
ce Que ne puis-je me joindre à vous ! ma destinée et mon état ne le permettent pas. Réveillé par le bruit public, j'ai d'abord envié votre bonheur, ensuite j'ai pris la plume pour vous exhorter à achever ce que vous aviez commencé. C'est la seule façon dont je puisse remplir mon devoir de citoyen romain. »
On conçoit quelle joie celte lettre dut causer à Rienzo ; il s'empressa d'y répondre en termes pompeux :
« Parla grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Nicolas, sévère et clément, tribun de la liberté, de la paix et de la justice, libérateur de la sainte république romaine, à l'illustre et vertueux seigneur François Pétrarque, poète couronné et notre très cher concitoyen, salut, honneur et joie.
« Votre lettre, pleine d'éloquence, a ravi tous ceux qui l'ont lue ou entendue; vos sages conseils, appuyés sur l'exemple des grands hommes de l'antiquité, char-
ment et persuadent votre amour pour Rome et votre zèle pour le bon état éclatent à chaque ligne; vous pouvez être certain que nous vous garderons une reconnaissance éternelle. Plût au ciel que vous veniez ici ; voire présence serait un ornement pour notre ville, comme la pierre précieuse qui embellit l'anneau d'or où elle est sertie. Rome, berceau de la liberté, se livre à la joie d'avoir recouvré son indépendance qu'elle ne se laissera arracher qu'avec la vie. Nous affronterons tous les périls plutôt que de retomber sous le joug des grands.
« Donné au Capitole où la justice règne et où nous vivons avec un cœur droit, le 28 juillet de la première année de la république restaurée. »
Les lettres que Cola di Rienzo adressait à Pétrarque ou à d'autres personnes à Avignon, étaient passées de main en main, lues et commentées avec avidité; chacun voulait en prendre connaissance; on les copiait, on en discutait les moindres, termes, comme on aurait fait pour quelque fragment d'un auteur ancien, retrouvé par hasard.
Pétrarque eut soin d'en informer son ami, afin qu'il mesurât ses paroles. « Votre œuvre est belle et glorieuse, lui disait-il, mais elle est pleine de périls; vous devez vous considérer comme placé sur une haute cime, en butte aux regards, aux critiques non seulement de tous les hommes qui existent, mais de tous ceux qui naîtront dans la suite des siècles, car maintenant et toujours on parlera de vous. Le langage des hommes varie suivant les passions qui les animent; ne vous laissez pas influencer par ce qu'on dira de vous et restez ferme comme le roc où s'élève le Capitole, votre demeure. Je ne sais si vous ignorez que vos lettres ne restent pas entre les
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mains de ceux à qui vous les destinez; toute la cour pontiûcale veut les lire; on dirait qu'elles viennent des antipodes ou qu'elles descendent du ciel. C'est pourquoi je ne saurais trop louer la prudence de vos discours, en vous recommandant de ne vous en jamais départir; vous savez allier à la vénération dont nous devons entourer le souverain pontife, le respect dû à la majesté du peuple romain et le souci de votre propre gloire. 11 était digne de votre éloquence et de votre sagesse de concilier des choses qui paraissent au vulgaire si difficiles à accorder. On ne trouve rien dans tout ce que vous dites qui trahisse une coupable présomption ou une lâche timidité, et j'ai vu plus d'une personne qui ne savait ce qu'elle devait admirer davantage : vos actes ou vos paroles, car vous agissez comme Bru tus et vous parlez comme Gicéron. Continuez donc à écrire comme si l'univers entier devait vous lire. »
Ce fut probablement aussi vers cette époque, dans son premier mouvement d'enthousiasme, que le poète composa en l'honneur de Rienzo la canzone célèbre connue sous le nom de Spirito gentile, et dont voici la traduction 1 :
C'est à toi qu'aujourd'hui nia parole s'adresse, Noble et vaste génie, illustre chevalier, Connu par ta valeur, ta grâce et ta sagesse ; Toi qui, de Rome enfin châtiant la mollesse, Peux ramener ses fils dans leur premier sentier.
\ . On a beaucoup discuté sur la question de savoir si cette pièce de vers, une des plus belles qu'ait composées Pétrarque, était effectivement écrite à l'intention de Rienzo ou de quelqu'un autre; de Stefano Colonna,par exemple, de Giordano Savello,etc. Après la discussion si savante de M. Zefirino Re, il semble difficile de ne pas se ranger à la première hypothèse, qui, même de prime abord, paraît la plus vraisemblable. (Voir le huitième vers delà troisième strophe, les premiers vers delà sixième strophe, etc.)
Il n'est plus de vertu, plus de pudeur au monde. Qu'attend donc l'Italie, en sa douleur profonde ? Elle semble insensible aux coups les plus affreux ; Qui viendra leveiller, elle si paresseuse?
Ah ! que ne puis-je au moins, d'une main vigoureuse, La saisir aux cheveux !
Hais de la voir, sortant d'une torpeur fatale, Appeler un sauveur, je ne l'espère pas, Tant son front fut courbé par la force brutale. Et Rome cependant, la ville capitale, Ne fut pas, sans dessein, confiée à ton bras. Oui, pour la retirer de son indigne boue, Par ses vieux crins épars que ta main la secoue, Car, lorsque, nuit et jour, je pleure son malheur, C'est à toi, si quelqu'un, et j'en ai l'espérance, Boit du peuple de Mars rétablir la puissance, Qu'appartient cet honneur.
Ces murs où l'étranger lit notre antique histoire, Qu'il regarde toujours avec un œil tremblant, Et ces marbres pieux, consacrés à la gloire Des hommes dont le monde honore la mémoire, Tant qu'il ne sera pas rentré dans le néant, Tous ces restes enfin, que la ruine menace, N'ont que toi pour soutien et te demandent grâce. Quand Brutus aux enfers saura que l'âge d'or Par tes nobles travaux renaît pour sa patrie : Rome, dira-t-il, si tendrement chérie, Tu seras belle encor.
Des habitants du ciel écoute la prière Qui t'invite à finir nos crimes et nos maux.
Leurs corps abandonnés gisent dans la poussière, A ces nobles débris rendis leur splendeur première, Et que la paix enfin règne sur les tombeaux ! Maintenant, triste effet de la guerre civile, Ils sont des scélérats le redoutable asile.
Dans l'air épouvanté l'airain retentissant Nous appelle aux autels, devant la sainte image, Pour y voir, malgré nous, des scènes de carnage Et des fleuves de sang.
Les enfants, les vieillards, les femmes éplorées, Honteux de prolonger de misérables jours, Nos prêtres, revêtus de leurs robes sacrées, Ces bandes, que le fer a toutes déchirées, Te disent : Chevalier, au secours, au secours! Un peuple au désespoir te montre sa blessure Qui ferait d'Annibal frémir l'âme si dure.
Vois les temples brûler ; ces sacrilèges feux S'éteindront tout à coup à ta seule parole Et tu seras alors, pour ton sublime rôle, Applaudi dans les cieux.
Rome, laissée en proie aux troupes dévorantes Des ours, des loups, des lions, des aigles, des serpents \ T'appelle pour finir leurs querelles sanglantes, Pour la débarrasser de ces mauvaises plantes, Qui ne fleurissent point et lui rongent les flancs. Dix siècles sont passés depuis les jours de fête Où ses généreux fils l'avaient portée au faîte. De ton bras aujourd'hui sa faiblesse a besoin. Une race nouvelle insulte à cette mère ; Tu seras son sauveur, puisque notre Saint-Père S'occupe d'autres soins.
H est rare de voir aux grandes entreprises La fortune sourire et ne s'opposer pas.
Mais oublions ses torts et les fautes commises, En faveur seulement des grâces qu'elle a mises A préparer la route où commencent tes pas.
Jamais, pour arriver à la gloire immortelle, Un homme ne suivit une route aussi belle.
L'empire va fleurir, par tes mains relevé, Tu diras, plein d'orgueil : D'autres, dans sa jeunesse, Ont pu le soutenu ; mais c'est dans sa vieillesse Que moi je l'ai sauvé !
4. L'ours figurait dans les armes des Orsini ; le loup dans celles d'un rameau de cette môme famille ; le lion dans celles dos Savelli ; l'aigle se trouve dans le blason des comtes de Tusculum ; le serpent dans celui des Gaetani (d'après M. E. d'Auriac).
Il est un chevalier qu'honore l'Italie ;
Sur le mont tarpéien, chanson, tu le verras,
Où s oubliant lui-même, il pense à la patrie ;
Va loi dire : Quelqu'un qui ne vous connaît pas,
Mais amoureux d'un nom que la gloire publie,
Met en tous son espoir, vous montre Rome en pleurs
Et prête à succomber aux guerres intestines,
Oui. le front suppliant et courbée de douleurs,
Vous demande merci du haut des sept collines 1 .
1. Cette traduction, la meilleure de celles qui existent en vers, est de Esménard du Maiet ; voir Appendice, n° 111