‹ Cola di Rienzo; histoire de Rome de 1342 à 1354Chapitre 52 sur 126 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

La première journée avait été consacrée à la glorification de Rome et de son libérateur; la deuxième était destinée à affermir et à fêter l'union des cités italiennes.

Dès l'aube, les cloches appelaient les Romains à l'église du Capitole, où se trouvait déjà messire Cola di Rienzo avec tous les ambassadeurs.

Une mosse solennelle du Saint-Esprit fut célébrée, durant laquelle il lit bénir quatre étendards. Le premier était supposé avoir appartenu à l'empereur Constantin '. On y voyait représenté, sur un fond écarlate, un aigle blanc couronné, portant dans le bec une branche d'olivier et tenant dans ses serres le globe terrestre divisé en trois parties : l'Europe, l'Asie et l'Afrique. Le tribun l'offrit au syndic de la ville do Pérouse en disant : « Vive la mémoire de Constantin et la cité de Pérouse! » Cet étendard fut rapporté en triomphe à Pérouse et conservé religieusement durant bien des années dans les archives de la commune. Sur le deuxième, étaient peintes

1. César et Conslanlin étaient les seuls empereurs dont le peuple romain eût gardé la mémoire; il rattachait à eux tous les souvenirs de l'ancienne Rome et leur attribuait, comme il arrive si souvent pour les grands hommes, ce que leurs prédécesseurs et leurs successeurs avaient fait.

deux femmes symbolisant Tune l'Italie, le globe en main, l'autre la Foi chrétienne; entre elles on voyait Rome, sous les traits d'une femme à l'aspect vénérable. Messir Rienzo le prit et, élevant la voix, cria : « Vive Florence ! » Mais les représentants de cette ville restèrent immobiles. Alors Rienzo ajouta : « On verra bien qui prendra cet étendard en temps et lieu. » Le troisième, où étaient représentées les armes du tribun et du peuple, ainsi que la louve allégorique allaitant Romulus et Remus, fut donné à la ville de Todi. Les Siennois reçurent le quatrième étendard, qui élait celui de la liberté. Un cinquième étendard représentant les saints apôtres avait été préparé à l'intention des ambassadeurs de Pise, mais ils n'arrivèrent pas à temps pour le recevoir ce jour-là.

Rienzo offrit des bannières plus simples aux autres cités. Ensuite il distribua à tous les ambassadeurs, dont le nombre s'élevait à plus de deux cents, des anneaux d'or en signe de paix, d'amitié et d'alliance.

Après la cérémonie, les envoyés florentins vinrent s'excuser auprès du tribun, l'assurant que leur conduite n'avait nullement été dictée par un sentiment de défiance, mais par la crainte d'outrepasser, dans cette circonstance imprévue, le mandat qu'ils tenaient de leurs concitoyens. Ils ajoutaient qu'ils allaient en référer à Florence et suppliaient Rienzo de ne pas prendre en mauvaise part leur hésitation. Le tribun écrivit d'ailleurs lui-même, dès le 5 août, aux Florentins pour les remercier d'avoir bien voulu envoyer des ambassadeurs à Rome et les prier ensuite de ne pas refuser l'étendard qu'il leur offrait, « car, disait-il, l'acceptation de ce présent n'implique aucune obligation de votre part; nous avons simplement voulu vous donner une preuve

de notre amitié, et les autres cités n'ont pas hésité à recevoir des étendards semblables. Nous désirons que tout le monde jouisse des dons que le Saint-Esprit a répandus sur nous. »

Rienzo fit suspendre au-dessus du porche de l'église Àracœli une plaque de métal ou de bois, peinte en bleu, sur laquelle on lisait, inscrits en lettres d'or, ses nouveaux titres : « Nicolas, sévère et clément, libérateur de Rome, zélé défenseur de l'Italie, ami de l'humanité et tribun auguste. »

Les jours suivants furent consacrés à diverses réjouissances, et le 5 août, qui était un dimanche, curent lieu des luttes de force et d'adresse, puis des combats simulés, des pas d'armes, des tournois que les Italiens commençaient à goûter beaucoup. Tous les cavaliers, qui se trouvaient en ce moment à Rome, furent invités à y prendre part, les Italiens comme les étrangers; chaque quartier de la ville fournit cinquante lutteurs à pied.

La veille, Rienzo reçut les ambassadeurs du roi de Hongrie qui, comme nous l'avons déjà dit 1 , s'étaient fait précéder par des envoyés chargés de préparer les voies. Ils offraient au tribun l'alliance de leur maître et son appui, pourvu qu'on lui laissât lever des soldats sur le territoire romain. Rienzo repoussa ces propositions pour ne point mécontenter la cour d'Avignon, dont le roi Louis çlait l'ennemi.

Yers le même temps, la reine de Naples envoya une lettre des plus flatteuses au tribun et fit remettre à sa femme cinq cents florins et des pierres précieuses.

Peu après, les avocats de Jeanne et de Louis se pré-

i. Voir page 117.

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poux et les décideraient à fuir Naples. Pourtant, il Mini qu'en attendant sa décision les deux adversaires 'îspendissent les hostilités. Louis était encore en lionne et son armée se formait lentement à Àquiia ; par iite, cet armistice ne pouvait que lui être favorable. Poursuivant son rôle d'arbitre des souverains, Rienzo rivit aussi aux rois de France et d'Angleterre, les riant de mettre un terme à la guerre funeste qui ruilit les deux plus beaux royaumes delà chrétienté.

Selon sa coutume, il s'empressa, le 5 août, d'informer ■ pape de tout ce qu'il venait de faire, lui réitérant ses -surances de respect et de soumission : ce Jamais, disait- , ne luira le jour où l'on me verra faire quelque chose, i concevoir quelque pensée qui soit contraire aux •lérêls de votre Sainteté; ne prêtez point l'oreille à •uxqui prétendent que j'ai porté tort à l'Église, jamais onde si faux n'a été inventé! Tous mes actes sans ception auront constamment pour but unique la proscrite, la grandeur et la gloire du Saint-Siège. »

L'influence de Rienzo grandissait chaque jour au 'hors; les habitants d'Arczzo le supplièrent de leur mner un gouverneur de son choix et ils lui offrirent n mille florins d'or pour subvenir au maintien du bon dt. Rienzo accéda à leur prière et leur envoya Guido el Isola. Un peu plus tard, les villes de la Sabine •curent également, sur leur demande, un podestat, our récompenser de son zèle le seigneur de Corneto, ienzo lui confia le sceau du peuple romain, ainsi que * sien propre, et le nomma de plus gouverneur du atrimoine de Saint-Pierre.

Le 15 août approchait. Rienzo avait, nous l'avons n, choisi cette date pour recevoir la couronne tribuni-

tienne. 11 retint les ambassadeurs qu'il avait convoqués pour assister à son adoubement, el invita les cités qui ne s'y étaient pas fait représenter à envoyer quelquesuns de leurs citoyens à Rome, car il désirait donner à cette nouvelle cérémonie encore plus d'éclat qu'à la précédente.

L'Assomption était en Italie, et à Rome surtout, une des principales fêtes de l'année. C'est en ce jour que le clergé exposait aux yeux des iidèles l'image vénérée du Sauveur, que l'on conservait pieusement depuis des siècles dans la chapelle « Sancla Sanctorum », attenante au palais du La Iran. On assure que celle image remonte au temps du pape Serge I er , c'est-à-dire au septième siècle. En tout cas, il est certain que, d'après une coutume instituée par Léon IV en 847, le pape ou son représentant entrait pieds nus dans la chapelle « Sancta Sanclorum », la veille du 15 août, ouvrait l'armoire où se trouvait placée l'image et dont les vantaux étaient d'argent massif, baisait les pieds du Christ et chantait un Te Deum. Le lendemain, après vêpres, le pape la confiait aux cardinaux, qui la transportaient sur un brancard, en grande pompe, jusqu'à l'église de Sainte- Marie Majeure. On élevait dans les rues où devait passer la procession de grands reposoirs, pour l'ornementation desquels les habitants rivalisaient de zèle et de munificence, et on lavait les pieds de l'image à plusieurs reprises durant le trajet. Elle restait exposée à la vénération des fidèles toute la journée du lendemain. Le but de cette cérémonie était, disait-on, de rapprocher Jésus-Christ de sa mère dont on voyait une image dans l'église de Sainte-Marie Majeure.

t Rienzo profita de cette solennité pour se faire cou-

ronner; il se rendit de bonne heure à Sainte-Marie Majeure et y entendit le service divin célébré par. le vicaire de l'évêque d'Ostie, Bertrand dePodiat, Raimond ayant probablement refusé de rendre ce service au tribun. A rissue de la cérémonie, il prit place sur un Irône, entouré de tout le clergé et des ambassadeurs. Le prieur de l'église du Latran s'approcha et dit, en lui posant sur la tête une couronne de chêne : « Reçois Ja couronne de chêne, car tu as délivré tes concitoyens delà morl. » Le prieur de Saint-Pierre s'avança à son tour el lui offrit une couronne de lierre, en ajoutant : « Prends ce lierre, parce que tu as aimé la religion. » . Puisledoyen deSaint-Paul hors des murs lui remit une couronne de myrte et s'écria : « Accepte celte couronne, tu as observé tes devoirs, aimé le travail et détesté l'avarice. » Le prieur de Saint-Laurent lui en donna une quatrième, faite de laurier, et lui adressa à peu de chose près les mêmes paroles. Le prieur de Sainte-Marie Majeure, chargé d'offrir au tribun la cinquième couronne, composée de branches d'olivier, prononça ces mots : « Homme plein de modestie, prends celte couronne, ton humilité a triomphé de l'orgueil des grands. » Le prieur de l'hôpital San Spirito des Monts lui ceignit le front d'une couronne d'argent entremêlée de feuilles d'or et lui mit dans la main un sceptre, en disant : «Tribun auguste, reçois les dons du Saint-Esprit et la couronne spirituelle, dont ce sceptre et cette couronne sont les symboles. » Enfin messire Loffredo Yico Scotto, le même qui avait sacré chevalier Rienzo, lui présenta une pomme en argent surmontée d'une croix, l'embrassa et lui dit : « Reçois l'emblème de la justice, aime-la el fais-nous jouir de la paix et delà liberté. »

Le vicaire d'Ostic était chargé de l'arrangement des couronnes; à mesure qu'on les posait sur la tête du tribun, un homme, vêtu de haillons, mais armé d'une épée, les lui était, en souvenir sans doute de l'esclave qui ne cessait de rappeler à la modestie les triomphateurs romains. Toutefois l'archevêque de Naples, Giovanni Orsino, empêcha le pauvre d'arracher la couronne d'argent. Rienzo fait observer lui-même que les plantes dont ces diverses couronnes étaient tressées croissaient toutes sur l'arc de triomphe de Constantin, de façon, dit-il, à ce que celui qui avait fourni les fonts baptismaux, ait procuré aussi la matière des couronnes. Quant à celle d'argent, il prétend qu'elle ne coûtait pas plus de cinq florins.

Rienzo sortit de l'église après la cérémonie, et, s'adressant au peuple assemblé sur la place, commença par dire que tout ce qu'il possédait lui venait du Saint- Esprit et du pape ; il décréta quelques lois nouvelles et annonça, entre autres choses, que désormais tout citoyen romain serait tenu de se confesser et de communier au moins une fois l'an, sous peine de se voir confisquer le quart de ses biens, dont moitié serait attribuée à l'église du quartier et moitié au trésor de la ville ; les notaires, avant de rédiger un testament, devaient s'assurer que cette prescription avait été observée et, en cas de désobéissance , en informer les magistrats. « De même, disait-il, que je m'occupe d'accroître le bien-être temporel des habitants de Rome, de même il est naturel que je m'efforce aussi d'augmenter leurs chances de salut, d'autant plus qu'ils négligent étrangement leurs devoirs religieux. »

Les citations faites le 4" août furent renouvelées, et le

Iribun défendit aux princes étrangers, empereurs, rois, margraves ou électeurs, d'amener ou de faire conduire une armée en Italie, sans son consentement ou celui du peuple romain. Puis, se laissant éblouir par le succès inouï qui couronnait son œuvre, il se compara h Jésus- Christ. « De même que lui, s'écria-t-il, dans ma trenletroisième année, j'ai délivré le monde des tyrans qui l'opprimaient sans verser une goutte de sang. »

Ce langage insensé répandit la consternation parmi les amis du tribun. 11 dénote assurément une exaltation voisine du délire, étant données surtout les idées religieuses à cette époque; mais qu'on songe un instant quels durent être les sentiments de cet homme, fils d'un pauvre aubergiste, quand il se vit entouré, adulé et acclamé par un peuple enivré de bonheur et de reconnaissance, par une partie de cette fière aristocratie que ni les papes, ni les empereurs n'avaient pu réduire à l'obéissance, par des cités jalouses d'une indépendance chèrement acquise, par toute l'Italie enfin, unanime en ce moment à le regarder comme un guide et un sauveur désigné par le ciel.

Un moine se chargea de le rappeler à la réalité : le soir de ce jour, un homme pleurait amèrement dans cette même église de Sainte-Marie Majeure, où l'ombre et le silence avaient succédé au tumulte de la fête; c'était fra Guilielmo, moine vivant en odeur de saintelé et qui s'était toujours montré plein d'admiration et d'affection pour Rienzo. Un prêtre de la maison du tribun, passant parla, s'informa de la cause d'une si profonde tristesse. « Hélas, soupira fra Guilielmo, ton maître s'est précipité du ciel en cette journée I » Et comme le prêtre lui demandait ce que voulait dire ce

Hl COLA DI RIELVZO.

bagage, il s'écria : « Faut-il que tant d'orgueil soit entré dans son à me! Grâce à la protection da Très-Haut, il a vaincu et mis en fuite des tyrans que personne jusqu'ici n'avait pu soumettre. Une colombe blanche descendue sur sa tète a montré à tous qu'il était l'élu de Dieu, et le Saint-Esprit a métamorphosé à nos yeux le peuple romain. Pourquoi cherche-t-il une récompense tenvstre et passagère? Comment a-t-il pu oser, par des paroles pleines d'arrogance, se comparera son Créateur? Ois à ton maître que Dieu ne lui sera plus secourablc ci qu'il ne peut plus expier ses crimes que par les tarant de la pénitence. >*

Ce discours fut rapporté à Ricnzo, qui s'en émut d'abord; mais bientôt le souci des affaires publiques lui lit oublier cet avertissement, dont il ne devait se souvenir que longtemps après, dans la misère et dans l'exil.

11 \ eut encore» après le 15 août, quelques réjouissances, puis les ambassadeurs retournèrent chez eux remplis d'admiration pour Rienzo. (Ceux de Pérousc étaient de retour dans les derniers jours du mois

d'août.)

Les Romains, au contraire, en proie à une vague appréhension, sentaient diminuer la confiance sans bornes que leur inspirait naguère leur idole.

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