CHAPITRE XIII
Nous avons vu que le comle de Fondi, Giovanni Gacfano, avait refusé de reconnaître la souveraineté du peuple romain. Le 26 juillet, il fut cité devant le tribunal de Cola di Rienzo et, comme au bout du délai de six jours qui lui avait été accordé, il ne s'était pas présenté, une petite expédition fut dirigée contre lui. Soutenu par son frère Niccolô et par quelques partisans, le comte s'apprêta à la résistance, mais les hostilités so bornèrent à des escarmouches. Le tribun, absorbé en ce moment par d'autres occupations, remit à plus tard le soin de réduire par la force le rebelle, comme il venait de le faire pour Giovanni di Vico. Rainaldo Orsino vint même à Rome, vers le 1 er août, dans l'espoir de ménager un accommodement, mais sa mission conciliatrice échoua.
Après les cérémonies du couronnement, le tribun provoqua en combat singulier et mortel son adversaire, qui se garda bien de venir relever le défi ; alors Rienzo le déclara traître et félon, confisqua tous ses biens, moitié au profit du trésor de la ville, moitié au profit des troupes engagées contre lui, et fit de grands préparatifs pour envahir ses terres. Une armée fort considé-
rable fut réunie dans ce but ; elle comptait, outre quinze cents cavaliers romains, un grand nombre d'auxiliaires prêtés par les républiques alliées, cinq cents archers génois que le tribun venait de prendre en qualité de mercenaires, et plusieurs milliers de fantassins; du moins, c'est lui qui l'affirme.
Dès le 5 août, il avait prévenu les Florentins que les soldats envoyés par eux allaient être dirigés contre Giovanni, ennemi de l'Église, disait-il, et coupable des plus noirs forfaits. Mais il éprouva de ce côté des résistances auxquelles il était loin de s'attendre. Les auxiliaires florentins refusèrent de partir, sous prétexte que leur solde était en retard et que le comte de Fondi étant noble et allié à Florence, ils ne pouvaient prendre les armes, contre lui. Ce fut en vain que le tribun employa tour à tour les prières et les promesses, force lui fut de réclamer l'intervention de Florence; à la date du 20 août, il demanda l'autorisation formelle de se servir des auxiliaires en dehors du territoire romain, contrairement à ce qui avait été primitivement stipulé.
« Le temps se passe en pourparlers, écrivait-il, le comte de Fondi fait chaque jour de nouvelles recrues ; nous devons agir sans délai »; il s'engageait, au reste, à payer sans retard la solde arriérée: Les Florentins ne répondirent rien. Le 27, Rienzo leur adressa une nouvelle lettre, plus pressante encore : « les auxiliaires prétendent qu'ils ont reçu l'ordre dq ne pas marcher contre Giovanni et Niccolo; ils menacent de se retirer. Que dois-je faire? Faut-il vous les renvoyer? Vous n'ignorez pas pourtant que le comte de Fondi a tué son frère, sa mère, sa femme et qu'il est le dernier des brigands ; personne ne peut appeler un tel homme son ami, car
(oui le monde le renie, l'Église, les Romains, ses parents eux-mêmes. » L'ombrageuse république, qui ne voulait sans doute pas contribuer plus longtemps à accroître bénévolement la puissance d'une cité rivale, n'en persista pas moins dans son refus et les Romains durent se passer du concours des soldats florentins.
On voit, par cet exemple, combien était fragile le faisceau d'alliances que Rienzo avait espéré former. Heureusement pour lui, la campagne s'annonçait bien; Angelo Malabranca, parti en avant avec quatre cents hommes seulement, avait attaqué la petite ville de Sermoneta 1 , ravagé le territoire environnant et battu, dans plusieurs rencontres, les troupes des Gaétan i ; il fit beaucoup de prisonniers et enleva même un étendard. Niccolô fut contraint de lever le siège de Frosinone, d'abandonner les positions qu'il occupait dans les montagnes voisines, et d'évacuer complètement le territoire de j
l'Église.
La ruse ne lui réussit pas mieux que la force : un \
certain nombre de cavaliers de son armée devaient feindre une défection et passer au camp des Romains, dans le but de se tourner contre eux et de les massacrer la première fois qu'ils livreraient bataille; mais le tribun fut prévenu à temps et déjoua ce complot. *
Les habitants de Gaëte, voyant que leur seigneur n'avait pas le dessus, se hâtèrent d'envoyer dix mille florins au tribun, en lui déclarant qu'ils ne voulaient plus reconnaître ni la suzeraineté du pape, ni celle du comte de Fondi et qu'ils accepteraient avec joie un gouverneur
1. Sermoneta, située au sud-est de Frosinone, sur un roc escarpé, près de Seiie.
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désigné par lui. C*-::<* défection rendait fort critique la position de Giovanni Gaetano.
Giovanni Colonna, à qui Rienio avait déjà conûé le gouvernement militaire de la Toscane et qui renaît de recevoir le commandement suprême des troupes dirigées contre les rebelles, porta les derniers coups au comte de Fondi; il le vainquit dans plusieurs combats, lui prit deux étendards qui, pour outrager l'ennemi, furent traînés dans la fange et ensuite portés en triomphe à Rome. Les Gaetani, découragés par tant d échecs, demandèrent la paix, et le tribun, trompé par leur feinte soumission et croyant naïvement à leur reconnaissance, eut la faiblesse de ne pas les retenir prisonniers et même de leur restituer tous leurs biens ainsi que leurs châteaux forts. (19 septembre.)
Il venait d'ailleurs de commettre, sous l'influence des mêmes sentiments, une faute bien autrement grave.
Dans le courant du mois d'août, au sortir des fêtes brillantes dont Rome avait été le théâtre, les chefs de la noblesse s'étaient réunis plusieurs fois secrètement, & l'instigation du vieux Stefano Colonna. Les Orsini, les Savclli, les Ànnibaldeschi, oubliant leurs vieilles querelles, s'entendirent pour renverser le gouvernement de Ricnzo. Il ne fallait pas songer à lutter ouvertement contre lui ; l'exemple du préfet et du comte de Fondi l'avait bien prouvé; ils ne virent donc d'autre moyen do se débarrasser de leur adversaire que de le faire assassiner; cela semblait, au reste, fort naturel alors et de bonne guerre. Ils soudoyèrent, assure-t-on, un homme en qui ils avaient pleine confiance, et l'envoyèrent h Rome. Mais il n'eut pas plutôt franchi les
murs de la ville, que le tribun, instruit de la conspiration par les rapports de ses espions, le fit saisir et jeter dans un cachot du Gapitole; le secret le plus absolu fut garde sur cette arrestation et les nobles purent croire que leur émissaire allait exécuter leurs ordres, le moment venu. L'assassin, mis à la question, avoua dans les tourments tout ce que Ton voulut et les plus nobles barons se trouvèrent compromis. C'était une occasion sans pareille pour Rienzo de se défaire, sous le couvert de la justice, de ses plus audacieux adversaires. 11 ne la laissa pas échapper.
La plupart des barons furent conviés à un banquet qui devait avoir lieu le 14 septembre, et, ne se croyant pas soupçonnés, ils acceptèrent sans défiance. Le repas fut gai, car le tribun savait se contraindre; pourtant, vers la fin, l'audace du vieux Stefano faillit faire éclater l'orage : il demanda aux convives s'il valait mieux à leurs yeux que le chef du peuple fût économe ou prodigue; on discuta longtemps, enfin Stefano, prenant la pointe du long et riche manteau que portait Rienzo, lui dit : « Pour toi, tribun, à la place de ces riches vêlements, lu ferais bien mieux d'en avoir de plus simples et de plus en rapport avec l'humilité chrétienne que tu affectes. » Rienzo pâlit en entendant ces paroles hardies, mais il sut se contenir encore. Quelques instants après, au sortir de table, ses gardes se saisissaient de Stefano Colonna et le conduisaient, malgré ses protestations et le respect qu'il inspirait, dans la salle du Capitule où d'ordinaire le sénateur rendait la justice, assisté des juges capitolains. Les autres barons, invités comme lui, subirent le même sort.
Quant aux nobles que Rienzo soupçonnait également
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et qui n'étaient pas présents au banquet, il les fil venir au Ca pi tôle, sous différents prétextes, et à mesure qu'ils arrivaient, on les jetait dans les prisons du palais, sans plus d'égards que s'ils eussent été de vulgaires malfaiteurs. Outre messire Stefano Colonna, Pielro di Agabito Colonna, qui exerçait alors nominalement les fonctions de sénateur, Lubertello, fils du comte Bertoldo, également sénateur, Giovanni Colonna, récemment nommé chef de l'armée dirigée contre les Gaetani, Giordano des Orsini del Monte, Rainaldo des Orsini de Marino, Cola Orsino, seigneur du château Saint-Ange, Bertoldo Orsino, comte de Yicovaro f , enfin presque tous les principaux barons furent emprisonnés ; seuls Luca Savello, Stefano Colonna le jeune et Giordano de Marino ne s'étaient pas rendus à l'invitation du tribun et évitèrent le sort qui les attendait.
Après s'être ainsi assuré des chefs de la conspiration, Cola di Rienzo convoqua les citoyens les plus notables et leur exposa tout ensemble la trahison des nobles et les mesures qu'il avait prises pour les en châtier. Tous approuvèrent la fermeté de Rienzo, qui n'hésita plus h donner suite à ses projets de vengeance.
Cependant les prisonniers étaient sévèrement gardés; Stefano, à qui on n'avait môme pas accordé urt lit, passa toute la nuit à marcher à grands pas, frappant les murs, secouant les portes, conjurant ses gardiens de lui rendre la liberté. Enfin le jour parut et les barons entendirent avec effroi sonner la cloche du Capitole. Bientôt ils virent entrer dans leur prison des frères mineurs, dont c'était la mission de préparer à la mort les condamnés