Yicovaro, petite ville située il l'est do Tivoli
TENTATIVES DES NOBLES CONTRE RIEKZO. , m
et qui étaient chargés par le tribun d'annoncer aux prisonniers que leur dernière heure était venue el de les confesser chacun séparément. Les malheureux, en proie nu plus affreux désespoir, avaient presque perdu J usage de la parole; pourtant ils se confessèrent et communièrent, excepté Rainaldo et un antre baron, qui n'étaient pas à jeun. Mess ire Slefano Golonna refusa d'écouler le frère, disant qu'il n'avait pas eu le temps de mettre ordre à ses affaires.
Il était environ neuf heures du matin, quand on ouvrit à la foule les porles de la grand'salle du palais, tendue, pour la circonstance, de soie blanche el rouge; le tribun s'avança et monta sur une haute estrade qu'on avait élevée durant la nuit. Après avoir lu ces paroles de paix : « Pardonnez- nous nos offenses comme nous pardonnons aux autres », il entreprit, à la stupéfaction de tous les assistants, de disculper les nobles; il supplia le peuple d'oublier leurs crimes, et se porta fort de leur obéissance dans l'avenir; puis, sur son ordre, les prisonniers furent amenés. Ils s'avancèrent, entièrement vêtus de noir, dépouillés de leurs armes et des insignes de leur rang, le visage bouleversé, implorant à grands cris la pitié de la foule. Les trompettes sonnaient comme pour les exécutions. Après avoir joui quelques instants de leur humiliation, Cola di Rienzo prit de nouveau la parole : « Le peuple et nous, dit-il, nous consentons à vous pardonner votre conduite passée; loin de vous considérer comme des ennemis, nous allons vous accorder des marques éclatantes de notre confiance; fasse le ciel que dans l'avenir nous n'ayons point à nous repentir de notre générosité! » Les nobles, stupéfaits, ne pouvaient qu'incliner la této en
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sans que leur culpabilité eût été clairement prouvée. On oubliait leur dureté, leurs violences, pour ne songer qu'au sort qui les attendait, et, quelque surprenant que cela paraisse, plus d'un, dans la foule, se prenait à les plaindre et blâmait la sévérité du tribun; étrange revirement que peuvent seules expliquer la sensibilité et la mobilité excessives dont le peuple romain adonné maintes preuves dans le cours de son histoire.
Quelques citoyens influents et hardis allèrent trouver Rienzo à l'aube pour lui représenter toute la gravité de l'acte qu'il était sur le point d'accomplir; ils ne lui cachèrent point les sentiments de la foule et s'efforcèrent de lui faire abandonner ses sinistres projets. Rienzo comprit qu'il commettrait plus qu'un crime, une faute, comme l'a dit un homme d'État, en envoyant les barons au supplice; qu'il paraîtrait avoir voulu assouvir sa colère et non pas assurer la sécurité, du bon état; et qu'au lieu d'anéantir la noblesse, en la privant de ses chefs, il ne ferait qu'augmenter son prestige et son désir de vengeance. Afin de se tirer de la situation difficile où il s'était engagé, il imagina de passer d'un extrême à l'autre et d'accabler de ses faveurs ceux qu'il voulait, un instant auparavant, écraser de sa colère; il se flatta de désarmer ses adversaires par la clémence, puisqu'il ne pouvait les abattre par la rigueur et crut se les attacher à jamais par les liens de la gratitude, car il jugeait trop souvent les hommes sur les héros dont il avait lu l'histoire, quelque peu transfigurée, dans les livres de l'antiquité.
Ses concitoyens, qui connaissaient mieux que lui le caractère vindicatif de la noblesse, disaient : « 11 vient d'allumer un feu qu'il ne pourra éteindre », et ils avaient
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raison. Pétrarque aussi le blâma de n'avoir pas montre plus de sévérité. Quelques années plus tard, quand le temps et la réflexion auraient dû avoir refroidi son ardeur, il écrivait ! :
« Le tribun pouvait détruire d'un seul coup les ennemis de la liberté, occasion que jamais la fortune n'offrit à aucun empereur, et cependant il les laissa avec leurs armes, lui* qui se donnait pour un protecteur de la liberté. Il ne tenait à justifier qu'une partie de son titre et à se rendre digne du surnom de clément, alors que, pour guérir les maux de la république romaine, il fallait qu'il méritât surtout le nom de sévère. S'il voulait user d'indulgence envers ces traîtres, il pouvait leur accorder la vie, mais il devait les priver de tous les moyens de nuire et leur enlever surtout leurs redoutables forteresses. Rome serait libre maintenant, et lui ne gémirait pas dans les fers. »
Les regrets de Pétrarque furent d'autant plus vifs qu'il n'avait point épargné les avertissements à Cola di Rienzo : « Ne soyez pas étonné, lui disait-il, que je vous écrive si souvent ; nuit et jour, vous êtes présent à mon esprit. Pour fixer mes souvenirs, je mets par écrit, en rentrant chaque soir, tout ce que j'ai pensé durant la journée, et le matin, en m'éveillant, tout ce que j'ai rêvé durant la nuit ; si je suivais mon penchant, il ne se passerait pas un jour sans que je vous adresse une lettre. Mais laissez-moi vous conter ce que j'ai vu en songe la nuit dernière : « Vous étiez sur le sommet d'une montagne si élevée qu'elle touchait presque au ciel et que toutes les autres montagnes de la terre, même l'Olympe, tant chanté par
1. Lettre h Francisco di Lello, prieur de l'église des Saints-Apôtres, à Florence. 12 août 1552.
les poètes, n'étaient que des collines à côté d'elle; le soleil semblait tout près de vous et les nues à vos pieds. Une foule de guerriers vous entouraient ; assis sur un trône resplendissant, vous les surpassiez tous ; votre visage était si éclatant que Phébus lui-même en paraissait jaloux. Je regardai autour de moi et je vis une foule innombrable; plein de stupeur, je demandai à quelqu'un qui se trouvait près de moi que signifiait ce prodige, car il me semblait que jamais la terre n'aurait pu contenir la vingtième partie de la foule qui m'environnait. — Vous voyez, me répondit-il, non seulement tous les hommes qui existent, mais tous ceux qui existeront ; ils sont là par la volonté de Celui qui tient l'univers dans sa main et à qui tous les temps sont présents. — Mais, lui demandai-je encore, que fait ici cette foule attentive? — Elle veut savoir, dit-il en levant les jeux vers vous, quel sera le sort de ce héros, auquel, comme vous le voyez, la terre, le ciel et même les astres s'intéressent. Écoutez ce bruit! (Je prêtai l'oreille et j'entendis comme un tonnerre lointain). Mars, repritil, menace, mais Jupiter est tranquille. — Que pensezvous, lui dis-jc encore, qu'il adviendra de tout ceci? — Dieu seul connaît le destin de cet homme, fut sa réponse, mais nous le saurons un jour et tout ce peuple en gardera éternellement le souvenir; sa gloire sera immortelle, et, comme un roc inébranlable, ne craindra pas les orages. Que peut'redouter celui qui est prêt à mourir pour la vertu ? Fasse le ciel que la fidélité des guerriers qui l'entourent ne chancelle pas et qu'ils ne cherchent point à le renverser eux-mêmes de son trône pour s'en emparer; c'est le seul danger qui le menace ; s'il l'évilc, il est sauvé, et j'espère qu'il en sera ainsi, car
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Dieu est avec lui. — L'aurore rougissait déjà l'horizon tout disparut et je m'éveillai. »
Rienzo comprit bien que la nouvelle de l'incarcération des barons allait soulever à Avignon une tempête d'indignation ; il adressa donc sur-le-champ (17 septembre) une longue lettre à Rainaldo Orsino \ dans laquelle il donne, pour expliquer et justifier sa conduite, une raison aussi ingénieuse que peu vraisemblable : il prétend, en effet, qu'en faisant jeter en prison les nobles et en simulant une condamnation, il n'avait d'aulre pensée que de les forcer à se confesser pleinement de tous leurs méfaits, une fois au moins dans leur vie.
Deux jours après avoir ainsi échappé à la mort, les barons, qui craignaient sans doute quelque retour de sévérité de la part de Rienzo, lui demandèrent de renouveler leur réconciliation ; ils se rendirent dans l'église du Gapitole, et, après y avoir entendu la messe avec recueillement, ils voulurent communier. Le prêtre commença par réciter l'oraison de Salomon, qui débute par ces mots : « Seigneur Dieu, exaucez les prières de votre serviteur », et, lorsqu'il en fut arrivé à ce passage : « Vous vengerez l'homme juste et vous punirez les méchants », il posa la main sur la tête de chacun des barons et leur donna la communion ; il en Gt autant pour le tribun. Apres quoi, ils jurèrent de nouveau fidélité à la république romaine.
Pour célébrer cette alliance de la noblesse et du peuple, Cola di Rienzo ordonna le jour même une procession en l'honneur de la Vierge. Voici la description
1 . Rainaldo Orsino, ami de Pétrarque , archidiacre de Liège, notaire de la chambre apostolique; il fut créé cardinal en 1551.
qu'il en donne lui-même, par avance, dans sa lettre à Rainaldo : « La moitié du peuple, avec le clergé et les chanoines de Saint-Jean de Latran, arrivera par la droite sur la place Santa Maria ; là, ils se rencontreront avec l'autre moitié du peuple, accompagnée des chanoines de Saint-Pierre. Un chanoine du Latran montera dans le baptistère de porphyre, récitera l'oraison de David, qui commence par : « Vous êtes béni, Seigneur Dieu d'Israël » et s'arrêtera à ces mots : « Donnez aussi à mon fils Salomon ». Ensuite, un chanoine de Saint- Pierre dira l'oraison de Jésus fils de Sirah : « Je vous confesserai ». Lorsqu'il aura terminé, un chanoine de Sainte-Marie Majeure entonnera le Magnificat, auquel répondront d'abord les chanoines du Latran, puis ceux de Saint-Pierre, ainsi que tout le clergé. Pour terminer la cérémonie, un évêque ou un abbé chantera le Te Deum laudamm.
On le voit, Riepzo avait tout réglé, jusque dans les moindres détails.
Mais, tandis que, trop confiant dans sa destinée, il ne songeait plus qu'à fêter son triomphe et à jouir en repos du pouvoir, la haine implacable de la noblesse et l'hostilité du pape allaient remettre en question l'existence même du bon état.