CHAPITRE XIV
On se souvient que Glémenl VI ne fît au commencement aucune difficulté pour reconnaître et même pour sanctionner le gouvernement que le peuple romain s'était donné, et qu'il confirma les pouvoirs conférés à Cola di Rienzo et à Raimond.
Mais ces bonnes dispositions durèrent aussi peu que les illusions qui les avaient fait naître.
Presque dès le début, Rienzo éveilla la défiance du Saint-Siège en prenant le nom de tribun, qui avait le défaut, aux yeux du pape, d évoquer des souvenirs révolutionnaires (Clément VI ne consentit jamais à lui reconnaître d'autre titre que celui de gouverneur de la ville, « rector », qu'il lui avait accordé d'abord sur sa demande).
Puis, chaque jour, on apprenait à Avignon quelque acte nouveau dénotant, de la part du tribun, un dessein de plus en plus arrêté de substituer en toutes choses l'autorité du peuple h celle du Saint-Siège.
Les missives envoyées aux différentes villes d'Italie, les offres d'alliance, les expéditions militaires entreprises contre les barons rebelles, les négociations engagées avec le roi Louis et la reiue Jeanne, enfin et
INTERVENTION DE LA COUR D'AVIGNON. i 71»
surtout les citations adressées à l'empereur et aux électeurs, firent voir au pape et à ses cardinaux que Rienzo n'entendait pas être le représentant docile de la papauté et subir l'ingérence ou la tutelle de l'Église, qu'il Toulait rétablir, autant que faire se pouvait, la suprématie de Rome, non pas au profit de l'Église, mais en faveur du peuple romain, et qu'il prétendait, en outre, au nom de l'antique souveraineté de Rome, dépouiller le pape de son droit de juridiction, nous dirions presque de mouvance, sur les trônes et les princes de la chrétienté.
Clément VI, comprenant de quels dangers serait menacé le pouvoir temporel des papes, si les desseins de Rienzo se réalisaient, entreprit donc de le renverser du pouvoir.
Bien des accusations furent portées contre le tribun par la cour d'Avignon : son bain dans lé baptistère sacré, son couronnement mystique et allégorique, quelques-unes de ses lois, les titres qu'il s'était donnés, et mille autres vétilles; toutefois ce n'étaient que des griels secondaires, bons à frapper l'imagination de la foule et à rendre Rienzo suspect à ses yeux, mais dont il n'eut pas de peine à se justifier lorsqu'on instruisit son procès. Le véritable motif de l'opposition, fort compréhensible au reste, que lui fit le Saint-Siège, fut, nous le répétons, celte ambition, noble à coup sûr, mais démesurée, qui le portait à rendre au peuple romain, aux dépens de l'Église, sa suprématie d'autrefois.
Qui pourrait dire ce qui serait advenu si Clément VI, se désintéressant d'une lutte où les nobles éprouvèrent de si cruels échecs, n'avait pas mis les citoyens romains, alors pleins de crainte et de vénération pour
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le souverain pontife, dans cette dure alternative ou d'abandonner leur tribun ou d'encourir les foudres de l'Église? L'hostilité de la papauté envers Rienzo mérite donc d'attirer toute notre attention, d'autant qu'il ne semble pas qu'on lui ait attribué jusqu'ici sa réelle importance.
Plusieurs des mesures prises par Cola di Rienzo portaient atteinte aux intérêts des représentants de l'Église. Ainsi il déclara que les cités dans lesquelles les prélats possédaient des biens ou même des titres honorifiques ne devraient plus dorénavant reconnaître d'autre suzerain que le peuple romain ; il décréta que les ecclésiastiques attachés aux églises de Rome seraient tenus d'habiter la ville en tout temps, et certains d'entre eux, ayant désobéi à cette injonction, furent jetés en prison; or, beaucoup de prélats, résidant à Avignon, étaient titulaires de dignités ecclésiastiques à Rome 1 et se sentaient fort peu enclins à y retourner. 11 proclama enfin que Rome et le Saint-Siège étaient indissolublement liés, et que c'était le devoir du pape de revenir dans le sanctuaire de la foi chrétienne (ce qui lui fut plus tard imputé à hérésie); il ordonna, en conséquence, au clergé ainsi qu'au peuple, de faire, comme il le dit luimême : « d'ardentes et continuelles prières au Saint- Esprit, afin qu'il inspire au pape et à ses cardinaux le désir de quitter cette ville d'Avignon, où l'on ne trouve ni les reliques des saints, ni peut-être la tradition de leurs vertus, pour revenir à Rome, la cité sainte, remplie des précieux restes de tant de martyrs et ramenée à la justice, à la paix et à la liberté ».
1 . On sait que chaque cardinal est titulaire d'une église à Rome.
Les cardinaux italiens avaient soutenu Rienzo dans le principe; mais, quand ils virent quelles étaient ses véritables intentions et que leurs intérêts se trouvaient compromis, ils se tournèrent contre lui, et il n'eut point, dès lors, d'adversaires plus passionnés.
Le cardinal Colonna, le même qui, jadis, l'avait tour à tour si efficacement attaqué et soutenu, excitait la colère des autres cardinaux. Ce prélat avait acheté ouvertement ou en sous-main des villages et des châteaux fortifiés, situés sur le domaine de l'Église et dont les habitants se permettaient, sous sa protection, une foule de brigandages. C'est pour couper court à cet abus que Rienzo avait déclaré, comme nous venons de le dire, que les cités où les cardinaux possédaient des biens relèveraient dorénavant du peuple romain; il s'ensuivait que leurs habitants devenaient justiciables des tribunaux romains.
Giovanni Colonna répondit à cette mesure en traitant le tribun de voleur et d'hérétique. Celui-ci, pour se laver de cette imputation, alla, le jour de la Saint- Michel (29 septembre), devant l'église dédiée à ce saint et nommée Sant Angelo in Peschiera (c'était aussi l'église dont l'irascible cardinal était titulaire). Après avoir lu trois chapitres de l'Apocalypse, le tribun se leva et, devant le peuple assemblé, prononça la prière suivante : « Si le cardinal m'accuse dans l'intérêt du peuple romain et s'il croit réellement que je suis un schismatique en commerce avec les esprits impurs, Dieu veuille lui remettre la peine de ses péchés; mais si c'est par amour pour les tyrans, ses parents, qu'il me persécute, que Dieu exerce sur lui sa justice par l'entremise de l'archange saint Michel. »
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\ . Voir page 70.
je tous écris, non ce qu'il y aurait de plus beau à vous dire, mais tout ce qui me vient à l'esprit, et je cherche moins à orner mon style qu'à soulager mes inquiétudes et à délivrer mon cœur du fardeau qui l'accable. »
Vers cette époque, le poêle quitta Avignon pour chercher un peu de repos dans sa retraite de Vauclusc.
Inspiré par l'aspect de ces lieux toujours nouveaux et toujours charmants pour lui, Pétrarque ajouta, en r honneur de Rome, une églogue au poème bucolique qu'il avait composé l'année précédente, et s'empressa de l'envoyer à son héros, en la faisant précéder d'une vive et charmante peinture de son séjour de prédilection :
« Fuyant les tempêtes d'une mer où je me sens toujours novice, quoique j'y navigue depuis longtemps, j'ai quitté Avignon pour me réfugier dans ma solitude, qui porte, à si juste titre, le nom de Vauclusc, val lis clusa. Elle n'est distante que de quinze milles de cette ville turbulente dont je viens de m'éloigner, et pourtant il y a une si grande différence entre elles, que lorsque je vais de l'une à l'autre, je crois avoir passé du lieu où le soleil se couche au lieu où le soleil se lève. Ce sont d'autres hommes, d'autres terres, d'autres eaux; il n'y a que le ciel qui soit le même. On voit un vallon qu'arrose une rivière remarquable par le cristal de ses eaux, la couleur de son lit qui semble tapissé d'émeraudes, et les alternatives de sa source souvent tranquille, parfois bouillant avec fureur. »
Puis il donne à Rienzo, en quelques mots, l'explication de son églogue, car, dit-il, c'est le propre de ce genre de poésie, d'avoir un sens mystérieux, que le lecteur ne peut que difficilement découvrir si l'auteur
im otul h eiozd.
mù lui Tient en aide, et le tribun, absorbé par tant d'antres soins, ne doit pas perdre ses instants à en rechercher h fraie >i:rnitication.
Ikm bergers, crt.nens d'une même Tille, mais de caractères bien différents, regagnent la campagne tout en devisant : l'un sapjelle Martius; héritier de Mars, il représente le (arti actif et soucieux de la grandeur de Rome; l'autre est Apicius, la personnification de cette classe de citoyens chez lesquels l'amour du luxe et de l' inaction remplace l'amour de la patrie. Us s'entretiennent du sort de leur vieille mère, qui est Rome, et se demandent s'il faut lui rendre son antique demeure et le pont par où elle se rendait dans son champ ; c'esl-àdire ie Capitole et le pont Milvius 1 .
Apicius est d'avis qu'ils feront bien mieux de songer à leurs enfants, à leurs champs, à leurs cavernes (les vassaux, les terres et les châteaux des nobles) et de laisser Rome divisée entre deux factions, qui se succéderont au pouvoir. Son interlocuteur, au contraire, soutient que leur mère peut redevenir forte et prospère par l'entente de ses enfants, et que sa demeure doit être relevée de ses ruines.
A ce moment survient un autre berger, du nom de Feslinus, qui leur annonce que leur plus jeune frère (c'est Ricnzo), dont jusqu'alors ils avaient méprisé la faiblesse, vient de restituer à leur mère tous ses biens et qu'il est prêt à la défendre contre les attaques des loups, des lions, des sangliers, des aigles, des ours et des serpents *.
1. Le pont Milvius, célèbre dans toute l'antiquité, avait été détruit en ►58 durant la lutte des Orsini et des Golonna.
2. Voir, au sujet de ces animaux allégoriques, la note 1, page 134.
Respecté et craint de tous, il lui assure désormais une vie tranquille et enjoint à Àpicius et à Marti us de rester dans leurs demeures et de ne plus se présenter devant leur mère, qui les renie pour ses enfants.
Sans cesse, Pétrarque prodiguait des conseils et des encouragements à Rienzo, le trouvant trop timide et trop généreux envers ses ennemis; il le pressait d'agir avec vigueur et de ne pas se laisser troubler dans l'accomplissement de sa sainte mission. Puis, il conjurait les cardinaux et le pape, en tenues pathétiques, de ne point s'opposer à ce que Rome fût relevée de ses ruines et régénérée par le tribun. Mais que pouvaient ses plus éloquentes prières sur des esprits prévenus?
Comme il le lui dit lui-même, on aboyait à Avignon contre la légitimité du tribunatet la sincérité des intentions de Rienzo. C'est en vain que le tribun renouvelait ses protestations de respect et de soumission absolue, qu'il affirmait n'avoir d'autre but, d'autre désir, d'autre ambition que la grandeur de l'Église; ses paroles étaient considérées comme autant de mensonges auxquels ses actes donnaient chaque jour un éclatant démenti, et elles ne faisaient qu'accroître le ressentiment et l'inquiétude de Clément VI.
Voyant qu'il n'y avait plus à hésiter et que c'en était fait de son autorité à Rome, s'il ne parvenait à écraser au plus tôt ce dangereux adversaire, le pape ordonna à Matteo Ribaldo, évêque de Vérone, de se rendre à Rome pour ramener Rienzo au respect de l'Église.
L'état de santé de ce prélat l'ayant empêché de remplir cette mission difficile, Clément VI en chargea Vabbé du monastère de Saint-Benoît et le supérieur de Tordre des frères mineurs. Mais, apprenant que Ber-
tî* OJLA M RŒ3Z0.
:nr.d de ItauH. cardinal du litre de Saint-Marc et légat *î°** % -v-*-. ^ disposait à quitter Naples, où l'avait nrtc-Tîu jus.:u % aIors la situation critique du royaume, et cuV. >.->:: s* rendre en Campanie, tant à cause de ■\\i: > sa sinîè que dans le but de surveiller de plus :cv* W JL::>cse«ieîils de Rienzo, le pape sVmpressa de V-~ :-c.Vr ^ii'u^eaient le soin de défendre les inté- - , : .^ S*"/ :-Sîr o t .«. H lui adressa, à la date du 21 août, i V .re ^.\r;.;e c»ù m? trouvent très nettement exprimas V-s v^*mcs jxv:r lesquelles Clément VI, après s«.-- .Vr v > r. ircr>haîi'»n à la révolution provoquée ,o - \i. vr - >:■- rjL .:j\\ aLor* que le lé^rat y mit promptetx- . *r : rr>>; r.>us avons donc cru intéressant de la
• Ci. vv *. *-;>-i\ à Bertrand cardinal du titre de Si r rMtrw Von ou S^-ce ^{«ostolique, salut.
. Vcn * v-.-^ :/> Vs R>:n*ins, espérant que, grâce à , * > x , : Y*rvV\,^ R*::ik>v.J. et à Nicolas, 61s de Lau- -v' s V . ^ ; ,-.* R v.:e et ai:.iché à notre service, les ;v.xn ;•. * -v. k xv .U cut^iies citoyens, perturbateurs A- \tv v % yvcrri ::,* <:re réprimés, les ont désignés .,^v .-., ^v rvv.r ^;ovrtîer la ville, sauf notre approba- . %■• ,\ v- ^ rw-rxv , : ,:^s .:rvi:> desuierainelé qu'ils nous ,\- ,w* 5, vv v*,;ï< *ù :.*;:r rît -in sré. Raimond et Nicolas ,s* . ;\^\v *s e\cr\v:ïï encore le | «ou voir en notre nom et ju ^v«v, *v « F^>,>eivv,U!!H\ IjCs nobles et les magistrats *v»« vvvîo ^rr.K x nt er,:re leurs mains. Lorsque ces évé-
| ¥*, v w ,v IVm.Nv «vyiafinr «V BbnJu<\ près Beaucaire, créé ♦ vVv^iw /V* Nr*n v* iTvîX lui eww* en qiulilè de nonce à Tarbes, AUI v v,v! .^ As .:\Nfc*y ov pwi*™ Siosie, IVnoît Xtl le nomma cardinal \~ * % sSS tf m cSvxv :ar tui *ie tvublir ta jai\ entie les Colonna et les
ncmonts ont été portés à notre connaissance, nous leur avons accordé toute notre attention. Nous apprîmes ensuite de divers côtés que Rome jouissait d'une grande tranquillité et d'une prospérité inconnue jusqu'alors. En conséquence, nous avons cru devoir prêter notre concours à cette tentative et confirmer Raimond et Nicolas dans les fonctions que le peuple leur avait confiées.
« A peine avions-nous pris, de notre propre mouvement, cette décision, que des ambassadeurs arrivèrent de Rome, pour nous supplier humblement de reconnaître à Raimond et à Nicolas le titre de chefs du peuple, que leur avaient conféré les citoyens romains, ou de leur accorder, de notre propre autorité, le gouvernement de la ville, dont ils ne s'étaient chargés que conditionnellement. Nous accédâmes à leurs vœux, mais bientôt ce même Nicolas, loin d'être satisfait du pouvoir que nous lui avions concédé, se fit nommer tribun et prit l'ordre de la chevalerie en présence de nombreux témoins ; il se dispose même, dit-on, à ceindre la couronne tribunitienne (en souvenir, prétend-il, des anciens tribuns) le jour de l'Assomption, et il a convoqué, pour assister à cette cérémonie, les représentants de toutes les cités d'Italie. On rapporte qu'il a, de plus, fait frapper une monnaie à son nom, envoyé des gouverneurs dans des villes qui font partie de notre domaine, et perçu des impôts nouveaux. Cet homme a dû, au reste, commettre bien d'autres empiétements, qui seront, sans doute, déjà parvenus à votre connaissance. Ses efforts ont visiblement pour but de dépouiller l'Église de son patrimoine, an profil du peuple romain.
« Il est urgent que vous vous opposiez à ces menées
o: çjre \ -.us n^tttîez un terme au scandale qui en est •* res*i.:aî. À cet vîïvU nous vous mandons de vous transporter au j:us vite dans le voisinage de Rome, à moins que les affaires de la Sicile el du royaume de Nappes ne v-us er* empcVhent absolument. Votre présence n>us sem:*e nécessaire sur les lieux. Si toutefois vous ne pvJMei jvîs vus ren îre à Rome ni y envoyer un représentant de votre autorité, avertissez-nous-en immédiatement, afin que nous avisions. »
Ver* la En du mois d'août, l'irritation élait si grande à Àù^non que des pavsans. ou plus probablement des émissaires aphtes par les ennemis de Rienzo, attaquèrent un de ses courriers au passage de la Durance, non loin de la petite ville d'Union* • et lui brisèrent sur la tète la baguette qu'il partait. La cassette dans laquelle se tn>uv aient les lettres dont il était charge fut mise en pièces, et Von défendit même à ce malheureux d'aller faire soigner ses blessures à la cité voisine. L'indignation île Pétrarque fut grande à la nouvelle de cette lâche agression, dont les auteurs ne furent même pas poursuivis par les magistrats d'Avignon. Voici la lettre qu'il écrivit presque aussitôt à son conGdent Rienzo.
11 commence par y interpeller Avignon, la Sorgues, le Rhône.
« Ville rebelle, dit-il à Avignon, avez-vous oublié que vous êtes l'esclave de Rome! Vous croyiez cette ville morte» elle n'était qu'assoupie. La voilà éveillée, prenez garde à vous; elle punira les outrages qu'on lui a faits durant son sommeil. Vous insultez des courriers, persuadés que personne ne prendra leur défense. Mais il
\ , Orgon, au nord-est d'Arles.
y a un Dieu vengeur dans le ciel et un ami de Dieu sur la terre, dont les ressources vous sont inconnues. Vos crimes nous rendent nos forces, vous réprouverez bientôt. » 11 continue ainsi longtemps sur ce ton véhément, puis s'adressant au tribun : « Homme illustre, secrie-l-il, faites voir aux nations incrédules ce dont Rome est capable ; montrez-leur qu'elle n'est point dégénérée. Achevez votre œuvre ; courage ! Ne perdez pas de temps; écrasez cette grenouille qui s'enfle pour égaler un bœuf. »
Cependant Clément VI, poursuivant son dessein, s'efforçait d'isoler Rienzo. Il écrivit dans ce but à l'empereur Charles IV : « Faites attention au danger qui vous menace; Nicolas, fils de Laurent, présomptueux malgré son infime origine, aspire à la dignité impériale; après les citations dérisoires adressées à vous ainsi qu'aux électeurs, il est entré en négociations avec plusieurs villes d'Italie, aGn de procéder de concert avec elles, lors de la fétcdela Résurrection, à l'élection d'un nouvel empereur. » En conséquence le pape lui conseillait de ne point recevoir les ambassadeurs que Rienzo se proposait, paraît-il, de mander auprès de lui et de repousser énergiquemen t toutes ses avances.
Entre-temps, Bertrand avait quitté Naples; la lettre de Clément VI ne lui parvint donc qu'après avoir fait un long détour, et c'est ce qui explique pourquoi le légat tarda si longtemps à se conformer aux ordres qu'elle contenait.
Le pape, qui ignorait la cause de ce retard et craignait que Rienzo ne profitât de l'inaction apparente du Saint-Siège pour étendre et affermir son autorité, écrivit à Pierre du Pin, gouverneur du Patrimoine, qui se
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trouvait alors dans le voisinage de Rome, alin qu'il prît les mesures immédiates que réclamait la situation :
« Nicolas, fils de Laurent, soi-disant tribun, s'est avisé d'adresser h nos frères les cardinaux une lettre dont nous extrayons le passage suivant: « Que Voire « Paternité sache qu'aujourd'hui premier septembre, ce presque tous les habitants du Patrimoine, injustement « pressurés par les représentants de l'Église (je rougis « devant Dieu de le dire), afin de se délivrer de la rage « des tyrans et de vivre en paix et en sécurité, nous ont « envoyé des ambassadeurs pour nous conjurer avec « larmes de nous charger du gouvernement de leur « pays. Comme notre cœur est pénétré de la plus vive « compassion pour leurs misères, nous avons cru devoir « accepter cette mission, et nous nous efforcerons « d'apporter à leurs maux le remède le plus efficace « qu'il soit en notre pouvoir. Notre intention n'est ce nullement, en agissant ainsi, de porter préjudice à a l'Église, car pour elle et pour la justice, nous ne « craindrions pas d'affronter la mort. » En raison des attentats de ce Nicolas, nous vous mandons de veiller à ne pas laisser envahir les terres qui vous sont confiées, et nous vous recommandons tout particulièrement d'avoir soin que nos places fortes soient convenablement approvisionnées et en bon état de défense. Vous pourrez faire, dans ce but, toutes les dépenses nécessaires et nous vous les rembourserons. Vous demanderez des secours au duc de Campanie et au gouverneur de Spolète, auxquels nous écrivons également à ce sujet. Si besoin est, vous leur prêterez assistance, afin que, grâce à vos efforts communs, de plus graves périls puissent être évités. Nous informons
Bertrand, notre légal, de la mission dont nous vous chargeons. Avignon, le 21 septembre. »
Copie de cette lettre fut envoyée à plusieurs des évoques résidents en Italie.
Bientôt parvint à Avignon la nouvelle de l'incarcération des barons ; Clément VI écrivit immédiatement à Rienzo, auquel il donne encore le rçom de « très cher Gis », pour lui témoigner l'étonnement et le mécontentement que lui cause un traitement aussi injuste, dit-il, infligea des citoyens romains. Il ajoute que, par respect pour le Saint-Siège, le tribun doit les mettre en liberté et les gracier immédiatement, même s'ils sont réellement coupables. Cette lettre fut également adressée au peuple, au conseil de la ville et aux treize buonuomini.
Mais ce qui était plus grave encore, Clément VI poussait à la rébellion les citoyens romains, leur promettant de les soutenir, de les protéger au besoin.
Ainsi, un certain Lello Pietro di Tossetti *, qui remplissait les hautes fonctions de syndic de la ville, avait été cité par Rienzo à son tribunal à cause de certaines accusations relatives à sa gestion; Clément VI lui recommanda de ne tenir aucun compte des ordres du tribun, et ajouta qu'il prenait sous sa garde les biens qu'on l'avait menacé de lui confisquer (5 octobre).
En même temps (7 octobre), il permit à Bertrand de délier les Romains de leur serment de fidélité et de dégager, d'une façon générale, tous ceux qui avaient fait des alliances ou conclu des traités avec Rienzo, quand bien même il aurait été expressément stipulé dans les engagements que le pape ne pourrait les
1. C'était un des membres de l'ambassade envoyée ù Clément VI en 1342. Voir page 58.
192 COLA DI R1ENZO.
rompre. Il entretenait une active correspondance avec ic légat, lui indiquant minutieusement ce qu'il devait faire et lui rappelant sans cesse qu'il fallait agir avec vigueur.
On ne peut guère admettre que Rienzo n'eût point été informé des intentions ouvertement proclamées du pape et qu'il se soit fait quelque illusion sur la possibilité de dissiper* par des paroles de soumission et de respect, l'hostilité qu'il avait provoquée par ses actes. En tout cas, ii est certain qu'il connaissait parfaitement les nombreux griefs allégués contre lui à Avignon, car il les énumère dans la lettre suivante, adressée à son ami, le chanoine Rainaldo Orsino :
« Depuis notre élévation, dit-il, toutes nos actions ont eu constamment pour but l'intérêt de l'Église et du Saint-Siège. L'inquiétude sur ce point est fort inutile et il est impossible que nous nous écartions de cette voie.
« Les reproches qu'on nous adresse sont bien frivoles. Nous avons pris le bain de la chevalerie dans le baptislère de Constantin; si cet empereur a pu s'y plonger sans crime, quoique païen, pourquoi nous reprochet-on, comme une profanation, à nous qui sommes sincèrement chrétien, d'y avoir reçu l'absolution des mains du vicaire de notre seigneur le pape*. Nous ajouterons que le corps de Jésus-Christ, que nous recevons si souvent avec dévotion, est d'un tout autre prix qu'un baptistère. Nous ne croyons pas non plus avoir fait grand mal en mangeant, avec le vicaire du pape, sur une table
1. Il aurait jiti dire ;ius*i >[•"• cliaqm.' année, le samedi saint, le pape y baptisait trois eiif.mi*, et qu'après lui le plus jeune des e artlina m, aidé. des chanoine* du I.alran, dennail le lia pleine aux niljgiMi devaient
• ISTERYEKTiOK DE LA COUR D'AVIGNON. 193
dont on s'était servi plus d'une fois jadis pour jouer aux des et qui n'en était pas moins vénérée pour cela. Ce qu'on nous reproche au sujet du glaive à deux tranchants est faux; nous abandonnons celte accusation, ainsi que les autres faussetés que l'on raconte à notre endroit, au Dieu vengeur.
« Le peuple romain tourne en dérision ces frivolités, mais cela n'empêche pas qu'il ne commence à croire que toutes ces calomnies viennent de la haine ou de In malignité de ceux qui veulent retarder les bons effets de notre gouvernement ou même les anéantir. Que Dieu les juge! On dit que notre conduite est puérile; nous répondons qu'elle est pure et que Jésus a appelé auprès de lui les petits enfants.
« Toute la province romaine est étonnée du trouble où ces bagatelles jettent la cour d'Avignon, et l'on répèle à haute voix : Plût au ciel que le pape et les cardinaux voient l'Église et le monde dans une situation aussi florissante que celle dont nous jouissons, et qu'il n'y eût point d'autres maux à guérir que les nôtres.
« Nous nous conduirons selon ce que le Saint-Esprit, nous inspirera. Nous n'écrivons pas à notre seigneur le pape ni aux cardinaux, parce que nous leur enverrons avant peu une ambassade solennelle. Au rcslc notre intention n'est point d'avoir à Avignon une foule de représentants; c'est au Dieu de vérité, qui voit les cœurs, à juger entre nos détracteurs et nous. Nous n'ignorons pas qu'au mépris des lois divines et humaines on nous déchire en cette cour, mais notre espoir est en Dieu seul. »
Puis il rappelle en termes indignés le traitement infligé à son courrier, et ajoute que, n'était son respect
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pour le pape, il procéderait par toutes les voies de droit contre les magistrats de la cour d'Avignon. Mais il se reserve, dit-il, de porter la question devant le sacré collège*.
Ces tentatives de conciliation ne pouvaient que rester vaines; peut-être Rienzo voulait-il simplement faire preuve jusqu'au bout d'intentions conciliantes. L'inquiétude des uns, la colère des autres, étaient arrivées à un tel point qu'aucune concession de part et d'autre n'aurait pu les calmer. On le vit bien dans une séance du consistoire où fut débattue la question de savoir s'il valait mieux pour le Saint-Siège que l'Italie fût réunie tout entière dans la main d'un seul chef ou restât divisée comme elle l'était. Dans la chaleur de la discussion, l'un des assistants s'oublia jusqu'à dire : « L'intérêt de l'Église veut que l'Italie demeure en proie aux factions. »
Ce propos fut rapporté à Pétrarque, il en ressentit une vive irritation, ainsi qu'en témoigne une lettre qu'il écrivit aussitôt à Rienzo :
« Je n'ai pas entendu moi-même ces folies, autrement j'aurais peut-être jeté dans la terreur et les angoisses quelques-uns de ces personnages, car il n'eût été ni digne, ni possible pour moi de me taire. Dès qu'on m'a répélé ce discours, je suis entré dans une violente colère. Ce ne sont pas, il est vrai, les auteurs de pareils outrages à la majeslé de Rome qui pourront changer le cours de sa destinée ; ils périront sans avoir reconnu leur erreur. Je vous supplie pourtant, vous, le peuple romain et toute l'Italie, je vous adjure, au nom