CHAPITRE XIX
Les spirituels 1 (viri spiriluales) ou frères de la stricte observance, fuyant la haine des papes et les persécutions dont ils étaient l'objet, vivaient, pour la plupart, perdus dans ces hautes montagnes qui s'élèvent à l'est de Rome et dont les cimes, âpres et dénudées, conservent bien avant dans l'été les neiges hivernales 1 . La, ils pouvaient se livrer en toute tranquillité à leurs méditations pieuses, à leurs rêveries sur l'avenir du monde et aux austères pratiques dont saint François d'Assise 3 leur avail donné l'exemple.
On sait que saint François recommandait surtout à ses disciples d'observer rigoureusement le troisième des vœux monastiques, le vœu de pauvreté*. « Vous ne devez rien posséder, leur disait-il, pas même en héritage; j'ordonne aux frères de ne recevoir aucune mon-
\ . On donnait également ce nom aux valenliniens gnosliques et aux disciples d'Amaury de Bène.
2. Les principales montagnes de ce groupe sont : le mont Velino, '2188 mètres d'altitude; le ftlorrone; le mont Majella, 2793 mètres; le Gran Sasso d'Italia, dont le plus haut sommet atteint 2900 mètres.
3. On lui avait donné le nom de François, parce qu'il parlait le français. Assise se trouve en Ombrie, à Test de Pérouse.
A. Le$ deux autres sont la chasteté et l'obéissance.
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nakv. ni pour eux, ni pour une tierce personne. » II les appelait . chevaliers «le la pauvreté » ou encore « frères mineurs * en signe d'humilité, et exigeait de tous ceux qui \ ou talent lo suivre une désapproprialion complote. Malgré le renom de sainteté et l'autorité dont jouissait saint Françoi>, il lui fallut bien des prières pour obtenir d'Innocent 111 qu'il autorisât un ordre fondé sur des maximes au>si sé\ènes et aussi peu en harmonie avec les doctrines qui prévalaient alors à Rome; encore le pape ne le lit-il que verbalement.
Certains disciple*» de saint François, entre autres Antoine de lVuloue, exagérant et dénaturant peut-tMrc les idées du maître, comme il arrive si souvent, rendirent la stricte observation de sa règle presque impossible; £lic de Cortone, au contraire, et ses partisans souhaitaient plus de tolérance et pensaient que leur ordre n'acquerrait jamais ni extension ni puissance, si Ton en soumettait les membres à des devoirs trop étroits et trop durs. Ainsi, du vivant mémo de saint François, naquirent ces divisions qui devaient, pendant si longtemps, partager ses disciples en deux sectes irréconciliables.
Lorsque saint François d'Assise eut abdiqué la direction de son ordre par esprit d'humilité, ce fut Élie de Cortone qui lui succéda ; néanmoins les doctrines des rigoristes prévalurent et saint François, qui les approuvait, réforma lui-même, en la rendant plus rigide encore, la règle qu'il avait primitivement donnée cl qui était presque une paraphrase du Discours sur la Montagne; le pape Honoré III consentit cette fois à confirmer la nouvelle règle. (Bulle du 30 octobre 1223.)
Trois ans après, saint François mourait (4 octobre
4226) à Portiuncola 1 , non sans avoir reçu, dit-on, comme une dernière consécration et une preuve de la divinité de sa mission, des stigmates qui rappelaient les blessures du Christ, dont il s'était fait l'apôtre cloquent et enthousiaste.
Lui mort, les deux tendances qui partageaient ses disciples, ne firent que s'accentuer : ÉliedeCortone prétendait que ceux-là seuls étaient astreints à la stricte observance de la règle de saint François, qui se croyaient ses égaux en piété; c'était en affranchir tous les frères mineurs. Il fut, à la vérité, déposé par Grégoire IX; cependant ce pape autorisa les franciscains, en 1231, à posséder, non pas, il est vrai, directement, mais par l'intermédiaire de personnes probes et pieuses; un peu plus tard (1245), Innocent IV supprima cette restriction, en déclarant qu'en réalité le Saint-Siège était le véritable possesseur de tous les biens que pourraient acquérir les frères mineurs. Ces concessions furent regardées par beaucoup de franciscains comme manifestement contraires à l'esprit de leur règle; renchérissant sur les maximes professées par leur fondateur et par Antoine de Padoue, ils se firent un devoir de ne rien avoir en propre, pas même le pain du lendemain; c'est à peine s'ils consentaient à posséder un vêtement. Leur mission était, disaient-ils, de passer sur la terre comme des étrangers, de servir Dieu dans la pauvreté, de ne devoir leur subsistance qu'à la charité de leurs semblables, et de vivre dans l'abstinence la plus complète et la contemplation. Comme conséquence de ces doctrines, ils blâmaient ouvertement le pape, l'accu-