CHAPITRE XXIV
Rienzo arriva à Avignon au commencement d'août 1 ; la foule, curieuse de voir un homme qui avait rempli le monde du bruit de sa renommée, s'était portée à . sa rencontre ; il arriva entre deux soldats et suivi d'une escorte; toutefois on ne lui avait pas mis de fers, c'était une honte de moins pour ses geôliers. Sur Tordre de Clément VI, il fut conduit dans un cachot situé sous Tune des tours du palais des papes, et que Ton montre encore aujourd'hui au visiteur crédule. Enchaîné à la muraille, comme un malfaiteur dangereux, c'est à peine si on lui donna quelques vêtements communs pour le garantir du froid. Pourtant ses livres favoris : la Bible, Tite-Livc et quelques autres historiens latins ne lui furent pas refusés ; il passait son temps à lire et à travailler. Clément VI lui faisait porter par charité des aliments. « Voilà où en est réduit, s'écrie Pétrarque, ce tribun terrible, qui a fait trembler le monde
!• Il est probable que le chemin suivi par le tribun fut celui que l'on trouve indiqué, un peu plus tard, dans les itinéraires et qu'il passa successivement par Ratisbonne, Pilsen, Neusladt, Àugsbourg, Constance, traversa le nord de la Suisse, resté encore soumis aui empereurs et arriva ainsi à Genève, d'où il gagna Lyon et la vallée du Rhône. Ce voyage dut prendre phis d'un mois.
et qui inspirait tant de confiance aux faibles, et tant de crainte aux grands. L'empereur en a fait présent au pape ; je n'ose qualifier cet indigne commerce.
« Des prélats vont se réunir pour décider de quel supplice est digne un homme qui a commis ce crime de chercher à délivrer sa patrie! Il aurait pu succomber glorieusement au Capitole; il a préféré subir la honte d'être le prisonnier de l'empereur et du pape, et devenir un objet de dérision pour le monde entier. On sait, plus peut-être que je ne le souhaiterais, l'intérêt que je lui portais. Je ne regrette pas absolument l'enthousiasme que j'ai témoigné jadis à son endroit ; je n'ai point le don de deviner l'avenir, et ses actes étaient alors dignes de l'approbation et de l'admiration du genre humain. Du resle il ne m'appartient pas de supprimer ce que j'ai écrit.
« Maintenant le sort de ce tribun, de qui dépendait le destin de tant de peuples, est entre les mains d'autrui ; peut-être avant peu apprendrons-nous qu'on Ta condamné à une prison perpétuelle ou à la mort; mais la vertu ne craint ni la mort ni l'infamie, et son supplice ne pourra déshonorer sa mémoire. On ne lui fait pas un crime des actes que tous les honnêtes gens ont blâmés : ses faveurs pour la populace, ses atteintes à la liberté, sa fuite du Capitole; on lui reproche, au contraire, ce qu'il a entrepris de plus glorieux : l'affranchissement de sa patrie, le rétablissement de l'empire romain! Sa condamnation sera pour lui un titre d'honneur aux yeux de la postérité. » (Lettre à François di Nello, prieur de l'église des Saints-Apôtres, à Florence, 10 août 1552.)
Rienzo, qui connaissait les sentiments de Pétrarque,
à son égard, avait demandé, dès son arrivée, s'il ne pouvait le voir. Le poêle était alors à Yaucluse ; bien qu'il soit revenu à Avignon dans le courant du mois d'août, il n'alla point visiter dans sa prison son ancien ami; cette conduite pourrait sembler bizarre, si Ton oubliait que, malgré ses déclamations contre la papauté, Pétrarque était fort bien en cour et profitait souvent des faveurs de Clément VI. Néanmoins nous verrons tout à l'heure qu'il chercha, sans se compromettre toutefois, à sauver la tête de Rienzo.
Cependant le pape avait chargé trois des plus hauts dignitaires de l'Église, les cardinaux Guy de Boulogne, Élie de Talleyrand et Bertrand de Deaulx, d'examiner à nouveau la conduite du tribun, ainsi que les accusations et les condamnations dont il avait été l'objet, et de décider en dernier ressort s'il était coupable et quel serait son châtiment.
De ces trois juges, deux étaient assurément hostiles à Rienzo : le cardinal de Talleyrand, chef du parti français, et Bertrand, qui l'avait fait condamner naguère ; quant à Guy de Boulogne, nous avons vu que Rienzo s'était adressé à lui comme à un ami, et que celui-ci était resté sourd à sa prière. Rienzo avait-il tort de le croire bien disposé à son égard? C'est ce qu'il est impossible de dire. Au reste, le cardinal Guy ne dut pas prendre une part bien active au procès, car, dès le mois de septembre, il quittait Avignon pour se rendre à Paris dans le but de réconcilier les rois de France et d'Angleterre.
On n'accorda même pas de défenseur à Rienzo, à quoi bon? Son sort n'était-il pas décidé par avance? Excepté Pétrarque, il ne comptait guère à Avignon que des en-
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changé d'avis : il prie l'archevêque de rendre public, avec l'assentiment de l'empereur, tout ce qu'il lui avait confié sous le sceau du secret, espérant, dit-il, que la vierge Marie triompherait de ses ennemis comme jadis Esther. Cette étrange demande est accompagnée de nouvelles protestations d'obéissance et de dévouement à l'empereur. Heureusement pour lui, Charles IV et Àrnest se gardèrent bien de divulguer les lettres de Rienzo, qui l'eussent perdu sans retour.
Ce fut donc sur les actes de son tribunat seulement que porta l'accusation ; le procès aboutit, comme tout le faisait prévoir, à une condamnation capitale. Pour des raisons qui nous sont inconnues, on relarda quelque temps l'exécution du tribun.
Néanmoins, tout le monde à Avignon croyait sa mort inévitable et prochaine ; Pétrarque était retourné à Vaucluse, dans les premiers jours de novembre, sans avoir rien pu obtenir pour son ancien ami.
Alors une rumeur étrange se répandit dans la ville, sans que l'on pût savoir ce qui l'avait fait naître : on répétait tout bas que le tribun des Romains était un poète, un grand poète, et que ce serait un crime odieux de porter la main sur lui. Or, la poésie était, grâce à Pétrarque, fort en honneur à Avignon, trop en honneur à son gré: « Les rives du Rhône voient surgir, disait-il, plus de versificateurs que n'en a suscité jadis l'exemple d'Homère et de Virgile; les médecins, les avocats, saisis de la passion de rimer, oublient Justinien et Esculape; les laboureurs, les charpentiers, les maçons laissent là leurs outils pour ne s'occuper que d'Apollon et des Muses; comme dit Horace: ce Ignorants ou savants, nous « faisons tous de la poésie ». Chaque jour, des vers, des
é pitres pieu vent sur moi de tous les coins de l'Italie; il m'en vient de France, d'Allemagne, d'Angleterre, de Grèce. » Tout le monde voulait avoir son avis et, plus d'une fois, il se vit injurier dans la rue par un père dont le fils avait abandonné sa carrière pour faire des vers.
On conçoit combien les poétiques habitants d'Avignon s'intéressèrent à Rienzo lorsqu'ils crurent avoir découvert en lui un poète ignoré.
A la vérité, le tribun n'avait jamais cultivé la poésie. Pétrarque avoue lui-même qu'il eût été fort empêché de montrer le moindre vers écrit de sa main : « 11 a lu tous les poètes, écrivait-il, mais il n'est pas plus poète pour cela, qu'on n'est tisserand parce qu'on porte un vêtement tissé. »
Pourtant, ce fut à cette croyance que Rienzo dut la vie ; le pape, qui avait différé son supplice en attendant que l'engouement des Avignonnais se fût dissipé, mourut subitement le 6 décembre 1552, faute de soins, dirent les uns; pour s'être fait trop soigner, .affirmèrent les autres, parmi lesquels était Pétrarque 1 .
Les cardinaux s'assemblèrent en toute hâte, car le roi de France s'avançait sur Avignon et prétendait imposer au conclave un pape à sa dévotion; le 18 décembre, ils décernèrent la tiare à Etienne Aubert, qui fut couronné le 30 du même mois et prit le nom d'Innocent VI.
Le nouveau pape était natif de Monts, dans le diocèse de Limoges ; chargé d'abord d'enseigner le droit à Toulouse, puis juge mage * dans cette ville, évêque de Noyon
1. Clément VI était déjà gravement malade depuis un an environ.