‹ Colbert et le CanadaChapitre 10 sur 16 · Voici un des quatrains qui se chantaient dans les rues · texte numérisé non relu

Voici un des quatrains qui se chantaient dans les rues

Ci git le père des impôts,

Dont chacun a l'âme ravie ; Que Dieu lui donne le repos Qu'il nous ôta pendant la vie.

lui témoignait une confiance entière et la plus grande déférence. Il lui reprochait, mais d’une manière affectueuse, sa tournure et ses façons bourgeoises : 1l disait aussi en souriant : « Voilà M. Colbert. Il va bientôt nous dire : Ce grand cardinal Richelieu »

Son costume répondait à son apparence austère. Il était toujours vêtu de noir, d’un pourpoint long et d’un manteau ample; il avait un collet blane sans dentelles, un chapeau uni sans ornement.

Mais sous cet aspect simple, il y avait l’un des plus grands génies de.ce grand sièele, et sous cette physionomie rude, une âme délicate et noble, qui savait comprendre les hommes et tout ce qu'il y a de plus élevé.

Nous avons fait connaître Colbert par ce qu’il a accompli en France; il nous reste à montrer ce qu’il a réalisé au Canada. Ce n’est pas assurément la moindre de ses œuvres, que la part considérable qu’il a prise à l'établissement d'une si vaste contrée, et aux origines de cette nation, qui a grandi si vite et dont rien n'a encore pu ralentir la marche rapide dans les voies du progrès.

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L'un des signes les plus caractéristiques des grandes vues de Colbert, est l'importance qu'il attacha aux colonies.

Ce grand homme sut saisir la portée des vastes entreprises auxquelles elles donnaient lieu.

Avant lui, la France avait déjà quelques établisse-

ments coloniaux : elle occupait en Afrique le Sénégal, la Guinée, l’île de Madagascar, l'Ile-de-France, l’île Bourbon, plusieurs points sur les côtes des Indes, ainsi que dans le détroit de la Sonde; en Amérique, elle possédait la Martinique, la Guadeloupe, et Saint- Domingue (Antilles) ; enfin, les Français étaient déjà installés dans le golfe et sur les rives ‘du Saint-Laurent ; mais on peut bien dire que c’est grâce à l’organisation puissante créée par Colbert, que la Nouvelle-France était devenue, au commencement du xvrrr° siècle, une domination qui formait, nous dit Dussieux, un immense triangle allant, d’une part, de l’île de Terre- Neuve aux Montagnes Rocheuses, et de l’autre jusqu'à la Nouvelle-Orléans, présentant ainsi huit cents lieues sur chaque face, c’est-à-dire plus de 300,000 lieues carrées, ou plus de onze fois la surface de la France. Il ést vrai que cette domination n’a pas duré, qu'elle a succombé, victime de circonstances imprévues. M. Parkman prétend que c’est par suite de l’excès de centralisation dans le système administratif : on pourrait plutôt penser que c’est l'abandon des règles posées par Colbert qui a produit cette catastrophe. Quoi qu’il en soit, la première organisation était bien puissante, puisque la Nouvelle-France a subsisté malgré toutes les vicissitudes qui pouvaient la détruire. Elle est restée dans l'isolement, dans l'oubli, mais inébranlable; et tandis qu'elle reposait inconnue au fond de ses forêts, comme dans un sommeil de mort — repos de la résignation à la volonté divine, repos plein de vie et de force —., elle grandissait plus qu'aucune autre contrée. Elle rappelle, nous dit M. Rameau, cette légende mer-

veilleuse qui charmait nos pères : L'enfant des rois dormant au fond des bois. Après un siècle d’obscurité et de silence, tout à coup elle se révèle à l’Europe étonnée et lui montre une population de 1,609,000 Français, groupés sur les rives et aux environs du Saint-Laurent, c’est-à-dire dans le Canada, les États de New-York, et du Massachusetts, le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Ecosse, etc.

Du reste, quand nous parlons de la part que les institutions administratives ont eue dans la conservation de la Nouvelle-France, nous ne méconnaissons pas celle qu'y eut là religion. Ces institutions avaient une fin religieuse : la propagation et le maintien de la foi; c’est ce qui à fait leur succès, et ce qui ajoute une gloire de plus à celui qui les a préparées et données.

Colbert, en entrant au pouvoir, fut frappé de l’importance de cette nouvelle France, et l’avenir lui a donné raison contre bon nombre de détracteurs. La fertilité des rives du Saint-Laurent promettait pour le Canada d’ausst grandes ressources que la France ellemême en trouve dans son sol, et lui assurait des richesses plus grandes que ne sont les métaux précieux pour les autres contrées de l'Amérique. Convaincu de l'importance de ces ressources, Colbert songea à soutenir cette contrée par tous les moyens dont il pouvait disposer, au milieu des guerres européennes. Il envoya pour la défendre les meilleurs soldats qn'il y eût dans l'armée, les soldats de Turenne; pour la gouverner, des hommes éminents, tels que M. de Tracy, M. de Courcelles, M. de Frontenac, M. Talon, M. Bouteroue. Enfin, il prit les meilleures mesures pour augmenter

l'importance de la colonie; il fit faire des excursions sur le Mississipi et jusqu'aux Montagnes Rocheuses ; il procura l'ouverture de voies de communication pour appuyer les différents établissements par des relations mutuelles —une route devait relier Québec avec Port- Royal, une autre se diriger vers le golfe du Mexique ; — enfin, des échanges furent établis entre les possessions francaises du Nord et celles des Antilles, qui pouvaient s’aider mutuellement, vu la différence de leurs productions.

Nous ne pouvons mieux faire apprécier l'intelligence que ce grand ministre avait des besoins et des ressources du Canada, qu'en résumant la première instruction qu'il remit à M. Talon, lorsque celui-ci reçut sa mission d'intendant !.

« Avant de partir, M. Talon devra voir les Pères Jésuites qui sont allés au Canada et deux membres du conseil de Québec qui sont à Paris en ce moment : M. Bourdon, procureur général du conseil, et M. Louis Rouer de Villeray, conseiller, desquels il tirera tout ce qu'ils peuvent savoir du Canada. Il devra aussi lire les instructions qui ont été données à M. de Tracy et les différents arrêts rendus par le Conseil souverain sur la concession et le défrichement des terres, ete., ete. Il faut qu'il sache que les Iroquois s'étant déclarés les ennemis perpétuels et irréconciliables de la colonie, et ayant empêché, par leurs massacres et leurs cruautés, que le pays ne pût se peupler et s'établir, et tenant

1. L'intendant était le représentant du ministre dans la colonie, et le chef des trois services civils : la justice, la police et les finances. Il communiquait directement avec le ministre.

tout en crainte et en échec, le roi a résolu de porter la ‘guerre jusque dans leurs foyers pour les exterminer entièrement, n'y ayant nulle sûreté en leur parole. A cet effet, 1l envoie le sieur de Tracy avec quatre compagnies d'infanterie, et le sieur de Callières avec mille bons hommes du régiment de Carignan ; et il y adjoindra trois à quatre cents soldats du pays qui savent la manière de combattre de ces peuples sauvages. L’intention du Roi est que l’intendant assiste aux conseils de guerre et qu'il soit informé de toutes les mesures qui s'y prendront, pour pouvoir subvenir à tous les besoins des troupes, et quand l'expédition sera finie, il devra encore songer à fournir les forts qui seront alors construits dans le pays ennemi, pour prévenir tout retour des sauvages. Etant à Québec, 1l devra s’informer de tout ce qui concerne l’administration de la justice, et de ce qui regarde l’état des familles, afin que s’il y avait quelque chose à redresser, 1l le fit même avant l'expédition chez les Troquois, sans plus attendre.

» Il faut que l’intendant sache bien que la justice est établie pour le bonheur des peuples et l’accomplissement des intentions principales du roi, et qu'il veille à ce qu'elle soit rendue par le Conseil avec intégrité, sans Cabale et säns frais. Enfin, bien que l’intendant ait le pouvoir de juger seul souverainement et en dernier ressort les causes civiles, il est bon qu'il ne se serve de ce pouvoir que rarement, laissant leur liberté aux juges établis. Il doit établir une bonne police pour contrôler l'administration des deniers publics, la culture des terres, l’organisation des manufactures. Il en disposera les règlements sur l'exemple de ceux qui sont

en vigueur en France, mais après avoir consulté les principaux du pays. Il faut qu'il connaisse bien le revenu du pays, l’emploi des deniers, les dettes déjà contractées, afin qu'il remédie à tout. Il doit particulièrement observer que les habitants s'étant établis à des distances trop grandes, on ne peut leur venir en aide en cas d'alerte et ils ne peuvent non plus se porter secours. Désormais les défrichements seront faits de proche en proche. En conséquence, il faut ramener autant que possible tous ceux qui se sont trop éloignés, et enfin, pour l’intérèêt de la colonie, il faut retirer une partie de leurs lots à ceux qui en ont plus qu'ils n’en peuvent occuper, cultiver et défendre; on les donnera . à de nouveaux arrivants.

» Il faut que l’intendant s'occupe de faire préparer des terres et des habitations pour celles des nouvelles familles qui n'auraient pas d’autres ressources, au moins trente ou quarante habitations chaque année. Enfin, le roi, considérant tous ses sujets du Canada, depuis le premier jusqu’au dernier, comme ses propres enfants, et désirant satisfaire à l'obligation où il est

de leur faire ressentir la douceur et la félicité de son

règne, l’intendant s’étudiera à les soulager en toutes choses, et à les exciter au travail et au commerce, qui seuls peuvent les soutenir en ce pays, et d'autant que rien ne peut mieux y contribuer qu’en entrant dans le détail de leur intérieur : 11 est à propos qu'il visite toutes les habitations les unes après les autres, pour voir ce qu'il en est, et, de plus, qu'il pourvoie à toutes leurs nécessités, afin qu'en faisant le devoir d’un bon père de famille, il puisse leur donner les moyens de

subsister et même d'étendre leur exploitation sur les terres voisines de leurs propriétés.

» Il verra à établir des manufactures, et à attirer des artisans pour les choses les plus nécessaires dont on trouve les matières premières si abondamment dans le pays, et dès lors on ne sera plus obligé d’y importer à grands frais de la toile, des draps, des coiffures et des chaussures, et on peut compter pour cela sur l’aide du roi qui est persuadé qu'il ne peut employer une forte somme d'argent à un meilleur usage.

» L'intendant verra encore si les terres rapportent beaucoup de blé, et s’il excède ce qui est nécessaire à la consommation des habitants ; il verra à destiner un certain nombre de terres à la culture du chanvre et des légumes. »

Viennent ensuite plusieurs recommandations relatives à l’inspection des bois, à l'emploi des plus beaux arbres pour la construction et la mâture des vais- SeaUx. À

Enfin, la lettre donne à l’intendant des avis sur les bons rapports qu'il doit avoir avec le clergé; on lui représente que le conseil royal a fixé à un vingtième la dime due au clergé; et si l’intendant trouvait que ce chiffre fût encore trop fort, il est autorisé à le réduire pour l'avantage des habitants ; Sa Majesté s’engageant à y suppléer elle-même pour ce qui serait nécessaire à l'entretien du séminaire et des prêtres qui le composent.

M. de Bouteroue, qui vint remplacer M. Talon pour deux ans, en 1668, reçut de nouvelles instructions qui entrent encore dans de grands détails. Cette pièce,

conservée à la Bibliothèque nationale, est de la main même de Colbert.

« Saint-Germain, 5 avril 1668.

» L'intendant, en arrivant, doit faire le recensement de tous les habitants du pays, faire tenir registre des baptêmes, décès et mariages; renouveler le recensement chaque année; prendre tous les moyens possibles pour l'augmentation de la population, mariages, immigrations, etc. Il doit tenir à l'administration, fidèle et sans frais, de la justice, bannir les chicanes, les divisions, les contentions; visiter souvent les familles et les assister, prendre soin des malades, chercher les remèdes aux maladies du pays; convaincre ceux qui souffrent que leur conservation est très-chère au Roi et très-nécessaire au public; observer la conduite des juges et des autorités, les avertir s’il est nécessaire ; exciter le peuple au travail, lui en fournir tous les moyens en donnant des terres, en établissant des manufactures, etc., etc., et en particulier des pêcheries sur le Saint-Laurent, qui pourraient être si productives ; établir des relations avec les îles des Antilles en y portant du poisson, des viandes et les bois dont elles ont besoin ; rechercher les mines et les mettre en exploitation; s’occuper de la conservation et de la multiplication des bestiaux; envoyer à la Rochelle tout ce qui peut convenir à la construction et au gréement des vaisseaux, comme chanvre, fer, plomb, charbon de terre, bois de toutes sortes et de toutes dimensions ; observer la conduite des dépositaires de l'autorité, ne prendre jamais parti dans leurs divisions, afin d’être

plus en état de concilier les esprits; rappeler aux sauvages, pour les attirer au christranisme, qu'il à été statué par le cardinal de Richelieu que tout sauvage amené à la profession de la religion acquiert tous les droits de la nationalité française dont il pourra jouir au Canada et même en France, s’il y venait résider; examiner avec soin le tort qui est produit par le commerce du vin et des eaux-de-vie, »

Colbert, dans un arrêt rendu plus tard, ordonna d'établir des brasseries pour remédier à l'usage dan- : gereux des boissons fortes, et enfin il y eut un arrêt du Conseil royal pour prohiber à tout jamais la vente des boissons.

Nous avons fait ces extraits pour montrer quel soin Colbert donnait aux moindres détails. Toutes les autres dépêches respirent le même zèle; elles forment un ensemble que nous allons résumer en quelques points qui montreront sur quels sages principes reposait cette organisation si puissante et si salutaire. Nous verrons les moyens qui furent pris pour augmenter la population, pour encourager l’agriculture, le commerce et l'industrie, et enfin pour développer l'instruction morale et religieuse.

Il est vrai que la population de la Nouvelle-France n'atteignit jamais le chiffre de celle des colonies anglaises, mais ce fait contribua à la réalisation des vues du gouvernement, qui voulait surtout une population choisie, dévouée et exemplaire. En Angleterre, la Réforme avait supprimé les couvents ; le peuple, privé tout à coup des immenses ressources qu'il trouvait dans les libéralités des religieux, tomba dans une misère

dont on ne peut se faire une idée, même en voyant la plaie du paupérisme qui ronge encore les pays protestants. C’est ce qui explique, du moins jusqu’à un certain point, l’empressement que le peuple avait d'aller s'établir dans les colonies pour fuir la famine et la détresse. Il n’en était pas ainsi en France : Colbert ne put envoyer que les colons qu'il choisissait et auxquels il offrait des compensations suffisantes pour les sacrifices qu'il leur imposait. Le résultat, d’ailleurs, était avantageux pour la moralité de la colonie : on n'y vit arriver que des familles recommandables. Le pays présenta bientôt un spectacle unique dans l’histoire des émigrations ; il rappelait les premiers âges de l'Église. Chacun des établissements, peu nombreux il est vrai, offrait aux sauvages tous les exemples de la piété et de la vertu que les missionnaires venaient enseigner à ces populations infidèles. Or, c’est là le but qu'on voulait atteindre avant tout, et il faut remarquer que, malgré leur faiblesse relative, les colons de la Nouvelle-France ont pu résister pendant un siècle et demi à toutes les agressions de leurs voisins, jusqu'au jour où, par la permission de la divine Providence, furent brisés tous les liens qui les rattachaient à la mère-patrie, qui abandonnait son ancienne mission et se laissait envahir par l'esprit d’impiété Etudions maintenant les moyens pris par Colbert pour développer la population. Nous en avons déjà dit quelque chose l’année dernière, en rendant compte de l’histoire de la colonie française, par M. Faillon; mais nous allons ajouter de nouveaux renseignements.

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