‹ Colbert et le CanadaChapitre 9 sur 16 · Eugène Forcade, Villenave, P. Clément, etc., etc · texte numérisé non relu

Eugène Forcade, Villenave, P. Clément, etc., etc

les frontières de la France d’un réseau de fortifications qui avait demandé pendant dix ans une armée d’ouvriers et d'ingénieurs. Il avait soutenu la guerre contre trois puissances étrangères, et il avait acquis, mais non pas sans quelque compensation pécunière, plusieurs villes et trois grandes provinces, la Flandre, la Franche-Comté, l'Alsace, par les armes. Il avait réparé toutes les routes, négligées depuis longtemps; 1l avait fait exécuter plusieurs canaux. entre autres, celui du Languedoc, qui unissait deux mers; il avait bâti Versailles, Marly, renouvelé les châteaux de Chambord, de Blois, de Fontainebleau et d’Amboise. Enfin il avait embelli les grandes villes du royaume. À Paris, il avait bâtiles Invalides, terminéle Val-de-Grâce, les Tuileries et le Louvre ; ouvert et planté les grands boulevards depuis la porte Saint-Honoré jusqu’à la Bastille. L’énumération de toutes ces choses, accomplies en vingt années, est si considérable, que, lorsqu'on se les représente, on peut à peine croire qu'elles aient demandé si peu de temps. Cependant, ce n’est pas tout : il faut encore rappeler combien il a protégé les sciences et les arts, pour lesquels il avait un attrait particulier, et qui devaient donner une si grande illustration au règne de Louis XIV.

Nous allons done compléter ce que nous avons dit sur l'administration de Colbert, en résumant ce qu'il a fait pour les lettres et les sciences.

Admirateur de Richelieu, Colbert estimait l’Académie française comme l’une des plus belles œuvres du grand ministre; aussi la combla-t-il de faveurs ; mais il ne s’en tint pas là. 11 voulut faire pour les arts et les

sciences ce qui avait produit tant de bien pour les lettres, et il créa l’Académie des sciences, celle des inscriptions et médailles, celle de musique et d’architecture. Enfin, il établit à Rome une institution des arts, à laquelle il donna le titre d’Académie de France. Ïl lui acheta un palais, et lui constitua un revenu. Toutes ces œuvres se soutenaient mutuellement et secondaient très-utilement les travaux des savants, des linguistes et des différents artistes. Après les avoir instituées, il voulut établir des trésors auxquels elles pourraient toujours recourir. En conséquence, 1l fonda des bibliothèques, des cabinets de médailles et d’estampes, des galeries de tableaux et de sculptures, sur e modèle de ce qu'il avait vu de plus riche et de plus précieux en Italie, dans un voyage où il avait visité les cours des princes et surtout les collections des souverains Pontifes.

Il avait un goût merveilleux pour toutes ces choses, et il prévoyait quelle supériorité elles donneraient à la France sur toutes les autres contrées dans les sciences, dans l’industrie, supériorité qu’il faut reconnaître encore après deux siècles.

Il faisait rechercher et acquérir partout, en France et dans l’Europe, un nombre considérable de livres rares, de manuscrits précieux, de tableaux et de sculptures célèbres. Les résultats de ces recherches sont remarquables : à l'entrée de Colbert au ministère, la bibliothèque royale renfermait 1,600 volumes ; au bout de vingt ans elle en avait 70,000. Le roi, en 1660, ne possédait que 200 tableaux ; à la mort de Colbert, on voyait 2,500 tableaux dans la galerie du Louvre,

parmi lesquels 16 tableaux de Raphaël, 10 de Léonard de Vinci, 23 du Titien, etc.

Ces encouragements donnés aux sciences et aux arts eurent un avantage immédiat pour l’industrie. La France conquit le premier rang dans la texture et la teinture des étoffes de laine, de soie, les velours, et aussi dans le dessin et le relief des draps d’or et d’argent. C'est de Colbert que date la supériorité de Sédan et d'Elbœuf pour les draps; de Lyon et de Tours pour les étoffes de soie; de Saint-Maur pour les draps d’or. C'est lui qui a fondé la manufacture des Gobelins, la manufacture de la Savonnière et la manufacture de Sèvres. Il avait réuni aux Gobelins et à Sèvres une quantité de peintres, d’orfèvres et de sculpteurs. Pendant qu’il faisait exécuter les plus riches tapis, les plus belles porcelaines qu'on pût trouver dans toute l’Europe, les sculpteurs et les orfèvres fabriquaient ces meubles, ces cabinets merveilleux destinés aux résidences royales, et que tous les souverains demandaient aux prix les plus élevés.

Il faisait pensionner le talent et la science autant que le trésor royal le permettait. Ses munificences ne se bornaient pas à la France; elles allaient atteindre le mérite dans les différentes nations, même chez celles avec qui le roi était en guerre.

Nous n'avons fait que résumer cette suite d'œuvres merveilleuses, puisque ce n’est qu’une partie de notre sujet, mais nous en avons assez dit pour faire connaître l’homme d'État, le grand citoyen et le chrétien. Sous ce rapport, sa fin, arrivée en 1682, fut digne de tout ce qu'il y avait eu de plus exemplaire dans sa vie.

On sait que, par un zèle aveugle et un amour exagéré des prérogatives royales, 1l s'était laissé entrainer à des difficultés très-regrettables avec le saint-siége ; mais dans ses derniers jours 1l revint sur ces entraînements. Il avait choisi pour directeur de sa conscience un grand serviteur de Dieu, tout dévoué aux intérêts de l'Église, le P. Bourdaloue. Ilest probable que celui-ci lui fit comprendre combien 1l devait déplorer ses tentatives téméraires contre l'autorité de l’Église. C’est ce que l’on peut induire des paroles qu'il répétait souvent en mourant : « Ah! si j'avais fait pour Dieu ce que j'ai fait pour mon souverain, je serais sauvé deux fois, et je ne sais ce que je vais devenir. »

Dans ce moment suprême, l'affection qu'il portait au roi avait tellement fait place à d’autres préoccupations, qu'ayant reçu une lettre de Louis XIV, il ne voulut pas prendre le temps de la lire : « Maintenant, dit-il, je ne peux plus entendre parler du roi; c’est au roi des rois que j'ai à répondre. »

Il en était de même de ses sentiments pour sa famille, qu'il avait tant aimée et pour laquelle il avait tant travaillé. Comme sa femme voulait l’entretenir d'intérêts temporels, 1l lui dit avec une certaine impatience : « Mais, madame, ne me laisserez-vous pas le temps de mourir ? »

Nous avons dit quelle sollicitude Colbert avait toujours eue pour les intérêts du peuple et pour le soulagement des malheureux : il trouva chez lui la seule récompense qu'il pouvait en attendre. Le peuple, qui avait fait une révolution pour le conseiller Broussel, un homme insignifiant et sans portée ; qui s'était donné

pour chef le duc de Beaufort, un gentilhomme élégant et inutile; qui avait blâmé la condamnation de Fouquet, ce déprédateur prodigue et concussionnaire; le peuple poursuivit de ses préventions et de son ressentiment la mémoire de celui qui avait toujours été son bienfaiteur et le plus zélé de ses défenseurs. On n’osa célébrer les obsèques de Colbert qu'au milieu de la nuit, et l’on environna de gardes son cortège funèbre. Pendant plusieurs jours, des libelles furent répandus contre lui‘, Ingratitude trop fréquente, hélas! de la multitude, qui poursuit souvent ses bienfaiteurs de sa haine aveugle, mais implacable, jusque au-delà de la tombe.

Colbert était d’une taille ordinaire. Il avait une tête carrée et forte, le teint clair et mat, des traits grands et réguliers, relevés par une expression de résolution et d'énergie. L’œil était perçant sous des sourcils épais. Ordinairement il avait l’air grave et sérieux. Quand il le voulait, il savait prendre une expression remarquable de bonté et d'intérêt; mais quand il était contrarié et que quelque chose l’importunait, son regard devenait dur et sévère; il-fronçait le soureil d’un air tellement redoutable, qu'il mettait en fuite les solliciteurs les plus audacieux.

Le roi le plaisantait parfois sur sa gravité dans les choses les plus ordinaires ; mais, en même temps, il

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