‹ Colbert et le CanadaChapitre 7 sur 16 · Eugène Forcade : Études historiques · texte numérisé non relu

Eugène Forcade : Études historiques

frais de perception. Louis XIV parle de ces trafiquants dans ses mémoires : « D'un côté, ils couvraient leurs malversations par toutes sortes d'artifices, et ïls les découvraient de l’autre par un luxe insolent et audacieux; mais ces hommes étaient puissants, nombreux, reliés ensemble par l'intérêt, sachant gagner la complaisance des dépositaires de la justice ; il n’était pas facile de les déposséder. » La Bruyère les signale dans un passage qui est célèbre : « Sosie, de la livrée a passé par une sous-ferme, et par l'abus qu'il à fait de ses pouvoirs, il s’est, enfin, sur lés ruines de plusieurs familles, élevé à quelque grade; devenu noble par une charge, il ne lui manquait plus que d’être homme de bien, une charge de marguillier a opéré ce prodige. »

Massillon désigne aussi ces traitants dans son sermon sur le mauvais riche : « Sortis d’une des moindres villes de Juda, venus à Jérusalem pauvres et dépourvus de tout... c’est par le trafic le plus vil et des voies suspectes qu'ils sont arrivés à l'abondance et à la prospérité. » Guy Patin, le chroniqueur souvent trop sévère et injuste, se rencontre ici avec le moraliste chrétien : «Tout le secret de ces gens-là, dit-il, est, tandis qu'ils ont bonne main, de prendre de tous côtés lorce argent, et enfin de faire banqueroute, non pas seulement à leurs créanciers, mais aussi à Dieu, à leur conscience et à leur honneur. » Ces traits peuvent donner une idée des ennemis que Colbert eut à combattre, et ils montrent aussi la liberté que le grand ministre avait pu conquérir pour les censeurs et les détracteurs du vice. Il n’est pas toujours permis d’en dire autant.

ET LE CANADA. 1l

La tâche était difficile à entreprendre, mais Colbert était fait pour la lutte! En vue de ce combat, 1l développa une énergie dure et opiniâtre, qui à paru aller parfois jusqu’à l’exeès, mais qui annonce une nature vigoureusement trempée,

Pour pouvoir tout réformer, il fallait d’abord qu'il se rendit compte de tout; aussi il s’entoura de commis capables, dévoués, laborieux, et il leur donna l'exemple avec une « constance formidable. » Il s’imposait un travail accablant, quatorze heures par jour, et parfois seize heures. Ses commis devaient arriver à cinq heures et demi, ils le trouvaient déjà occupé, et il en était ainsi toute l’année. Il était aussi sévère pour ses enfants que pour lui-même. Dans ses lettres, lorsqu'ils sont au collége , il s'attache à dompter leur caractère, à bannir les passions énervantes, à exalter et à commander le travail. Il leur dit « qu’ils doivent toujours se souvenir qu'ils ne seraient rien, s’il ne s'était pas imposé à lui-même la loi constante du travail, et d’un travail extrême. » Dans une autre lettre : « Vous m'interrogez , mon fils, sur la question de savoir s’il vaut mieux travailler le soir ou le matin; je vous réponds qu’il faut travailler le matin et le soir. »

C'est grâce à cette application extraordinaire au travail qu'il a accompli tant de choses. Quand on examine ce qui subsiste de ses papiers originaux, on se demande avec étonnement comment cet homme a pu trouver le temps de penser et d'écrire en de telles proportions. Il était arrivé à la direction des affaires à l’âge de quarante-deux ans, et jusqu à sa mort, il ne se ralentit pas. Pendant vingt-deux années, 1l n’est

peut-être pas un jour qui n'ait laissé au moins une pièce composée ou revue par lui, et cela est vrai probablement de plusieurs services publics à la fois, finances, marine, commerce, etc.

Si l’on est désireux de savoir ce qui pouvait maintenir un pareil genre de vie, on répond que ce qui animait Colbert était la confiance du roi, la haute intelligence qu'il avait des résultats à obtenir, enfin une organisation de fer. Mais cette âme, si fortement trempée, était susceptible de sentiments élevés et tendres. Il remerciait Dieu chaque jour du suceès qu'il lui avait -accordé, et il paraît certain qu'il disait le bréviaire et qu'il lisait tous les jours quelques chapitres de la Bible. Il aimait ses enfants avec passion. Il était dévoué aux intérêts du peuple; il créa mille moyens d'occuper les travailleurs. Il gémissait lorsque ses entreprises ne réussissaient pas au gré de sa charité. On le surprit pleurant de ce qu'il n’arrivait pas, autant qu'il l'aurait voulu, à améliorer le sort des malheureux.

Il détestait les dépenses inutiles, mais 1l était disposé à tout sacrifier quand il s'agissait de conserver l'honneur de la France. 1 disait au monarque : «Il faut épargner cinq sols aux choses non nécessaires et jeter les millions quand il s’agit de votre gloire. Un repas inutile de trois mille livres me fait une peine incroyable, et lorsqu'il est question de millions d'or pour la Pologne, je vendrais tout mon bien, j'engagerais ma femme et mes enfants, et j'irais à pied toute ma vie pour y fournir !.»

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